Akila, le tissu d'Antigone, de Marine Bachelot Nguyen
- Gaëlle Cabau
- 22 mars 2023
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 4 avr. 2023

J'ai découvert cette pièce alors que je préparais une courte conférence sur la figure d'Antigone et que je m'interrogeais sur la persistance de ce personnage féminin dans le champ littéraire et théâtral. Comme dans Antioche, de Sarah Berthiaume, la figure mythique de celle qui dit « non » permet de soulever la question de la radicalisation.
Dans la cour du lycée où tous les élèves sont réunis pour une minute de silence en mémoire des victimes d’un attentat perpétré sur l’esplanade du Trocadéro, la solennité laisse place à la stupeur quand Akila recouvre ses cheveux d’un voile blanc – d’autant que la jeune femme n’est autre que la sœur de l’un des auteurs de l’attaque. Aussitôt convoquée dans le bureau du proviseur, la voilà telle Antigone face à Créon, sommée de respecter la loi de la République, celle qui interdit de porter le voile à l’école. Plutôt que d’obtempérer, Akila entre en résistance. Au-delà de l’hommage qu’elle choisit seule, et contre l’avis de sa famille, d’aller rendre à son frère terroriste lors de son enterrement, elle conserve son voile et se voit imposer la salle de permanence comme triste cloître. Bientôt soutenue par un chœur de mystérieux élèves qui créent une radio pirate, elle met le collectif sous tension et devient la pomme de discorde, capable de fracturer, ou de révéler les fractures, d’une communauté éducative en pleine ébullition.
Cette lecture m'a laissée assez dérangée, mais à un endroit que j'apprécie, car, derrière la tragédie familiale que vivent Akila, Imane, Alif, Salif et Hino, des problématiques essentielles sont soulevées : celle de la laïcité, celle de l’accès à l’éducation contre la radicalisation, celle de l’intégration versus l’assimilation, celle de l’islamophobie… des questions au cœur du système scolaire, et de façon encore plus prégnante depuis l’assassinat de Samuel Patty.
Les personnages, à travers les résurgences mythologiques, questionnent les lois de la République, démêlent les racines de la violence, envisagent la possibilité de sortir du carcan assigné par les structures sociales.
Le sujet est hautement inflammable, en prise direct avec le réel. L'écriture est elle-aussi brute, crue. Le moins que l’on puisse dire c’est que la pièce n’est pas facile. C'est sans doute pour cela qu'elle évite le double écueil de l’explicatif bienveillant et celui de la leçon.
[...]
LE PROVISEUR – Pourquoi tu fais ça ? Tu ne le portais pas avant. Je ne t'ai jamais vu le porter. Tu crois que c'est le moment ? (silence)
Qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce que ça veut dire dans ces circonstances ?
AKILA – (silence)
LE PROVISEUR – Enlève-le.
AKILA – Je ne peux pas.
LE PROVISEUR – Bon. Je comprends que tu sois bouleversée. Nous sommes tous bouleversés. Estomaqués. Sidérés. Ce matin, pourtant... Avec tes parents, ta sœur et la psychologue de la cellule de crise, nous avons mis les choses au point, n'est-ce pas ? nous avons décidé à quel moment la nouvelle serait annoncée au lycée. Je dois encore écrire mon communiqué. On veut te protéger Akila, toi et ta sœur. Et vos parents. On ne sait pas comment les autres élèves peuvent réagir. Et même les professeurs. C'est une situation délicate, extrêmement délicate. Nous voulons ton bien. Crois-moi. Je suis désolé, navré de ce qui arrive à ta famille. À notre lycée, et à la France. Choqué, dévasté. Pour ta famille, après la perte d'Amine, c'est...
C'est une... malédiction. Mais je sais faire la différence, crois-moi. Nous sommes tous... Nous sommes tous saisis d'horreur, mais c'est très clair pour moi. Ton frère, celui du Trocadéro... Ton frère, ce n'est pas toi. Tu peux me croire. Ce qu'a fait ton frère n'a rien à avoir avec toi. Tu es une bonne élève Akila, ta sœur Imane aussi, nous n'avons jamais eu de problèmes avec vous, nous avons toute confiance en vous. Il faut réussir à passer ce moment... Délicat... Tragique. Et pour que ça se passe, il vaut mieux ne pas te faire remarquer. C'est vraiment la dernière chose à faire. Discrétion, profil bas. Tu dois pouvoir comprendre, non ?
Akila demeure silencieuse, hoche légèrement la tête
LE PROVISEUR – Alors pourquoi, pourquoi, pourquoi Akila ? Pourquoi tu te démarques pendant la minute de silence ? Et comme ça ? Pourquoi ? Dis-moi. Dis-moi quelque chose. Dis-moi ?
Gaëlle Cabau



Commentaires