Tom à la ferme, de Michel Marc Bouchard
- Gaëlle Cabau
- 23 août 2025
- 9 min de lecture

Il y a trois ans, à Avignon, j’ai eu un coup de cœur absolu pour Tom Na Fazenda, adaptation brézilienne du texte de Michel Marc Bouchard. J’avais tellement peur que le texte me paraisse diminué sans la puissance corporelle des comédiens., qu’il m’a fallu trois ans avant de pouvoir lire la pièce.
D’ailleurs, je ne peux pas dire que j’ai lu le texte en toute neutralité, chaque tableau semblant réactiver une charge émotionnelle en moi liée à la représentation.
Le soir. La cuisine. Une musique de rumba qui provient du dehors. Tom assis, est vêtu d’un chic manteau noir.
TOM – Du beurre. Du beurre sur la table. Une tache. Jaune, sale, molle. J’arrive pas à regarder ailleurs. J’ai juste une envie : la faire disparaître. Y a pas de mouche. C’est l’automne. J’en imagine une sur le couteau. Je pense enfin à autre chose. Juste de dire que je pense à autre chose, c’est comme si les autres choses revenaient me hanter avec plus de force. M’obséder. Me tourmenter. La mouche qui revient. Je t’imagine quand t’étais petit. T’essaie de grimper sur le comptoir de l’évier. Pour un verre de lait. Pour un biscuit. Tu montes sur le comptoir. Ta mère te dit : « T’es trop petite ! Tu vas te faire mal ! Descends ! Tu vas te fais mal ! » Non. Non. Ça va pas. Je suis chez toi et ça va pas.
AGATHE ( entre)- Je peux savoir ce que vous faites dans ma maison ?
Tom – J’avais juste votre adresse. J’ai fait toute la route sans m’arrêter. C’était beaucoup plus loin que je pensais. Mon GPS disait : « Recalcul ! Recalcul ! »
AGATHE – Vous étiez un de ses amis ?
TOM – Je suis Tom. Tom qui n’arrive pas à se lever, à se mettre debout, à se redresser. Tom vissé à sa chaise. Enchaîné, retenu, soudé, cloué, collé à sa chaise. Tom qui devrait lui offrir sa main. Tom qui devrait la prendre dans ses bras.
Après la mort de son amant, Tom, jeune publicitaire de Montréal, se rend dans une ferme isolée pour les funérailles. Arrivé sur place, il découvre que la mère du défunt ignore tout de son existence et de l’orientation sexuel de son fils qu’elle croit fiancé à une certaine Sara. Francis, frère du défunt, paysan viril et violent, impose à Tom de maintenir ce mensonge. Peu à peu, un étrange jeu de domination et de dépendance se tisse entre eux, où l’attirance et la menace se confondent.
FRANCIS – Pourquoi t’as laissé ma mère en plan, toute seule, devant tout le monde ?
TOM – Tu ne me frappes pas !
FRANCIS – Je peux pas la voir comme ça. J’peux pas.
Francis frappe Tom au ventre.
TOM – La truite. Le beurre. Je digérais pas la truite d’hier soir.
FRANCIS – Réponds ! Et puis j’t’avais dit pas de parfum !
TOM (se protégeant de son bras) – Un réflexe. Juste un réflexe ! Et je lui réponds effrayé comme un chiot.
FRANCIS – J’ai déjà entendu ta voix. Un jour, au téléphone. Je l’ai appelé pour des papiers pour la ferme. « Je l’attends pour dîner. Je peux prendre le message ? C’est Ok s’il vous rappelle plus tard ce soir ? On part cette nuit en vacances, pour Ajaccio… »
TOM – « … en Corse. »
FRANCIS – « Ajaccio en Corse… Qui parle ?... Allô » Un jour, j’ai regardé en d’sous de son lit. Y avait des cahiers de dessins ; Des dessins d’hommes. Des poèmes avec des hommes aussi. Quand j’ai appelé chez vous… « C’est Ok s’il vous rappelle ce soir ? » J’ai compris qu’un jour tu viendrais.
Progressivement, la ferme se mue en terrain de jeu dangereux, où l’intimité croissante entre les personnages nourrit et assombrit leurs contradictions. L’espace se referme en huis-clos, instaurant une dramaturgie de l’enfermement. Entre violence et séquestration, la pièce glisse alors vers le thriller avec quelque chose de véritablement captivant.
Ce choix met la violence au cœur de la pièce. Bouchard, en effet, ne raconte pas seulement une histoire d’homophobie. Il révèle une violence structurelle, transmise de génération en génération, qui sape les liens familiaux. Le personnage de Francis est, à ce titre, le plus intéressant, le plus complexe. En effet, Francis n’est pas qu’un bourreau : il incarne un système fondé sur le silence, la virilité imposée, l’effacement des différences. La ferme devient l’emblème d’un ordre ancien, dur et inaltérable, où l’amour se tait et où la violence fait loi.
FRANCIS – Le gars que j’ai déchiré. Déchiré ! C’est ça qu’ils ont dit. C’est ça que j’ai fait. J’ai pas eu de procès. On a tout réglé dans l’argent puis dans le silence. J’avais seize ans. Lui, quatorze. Il avait des jeans blancs, un t.shirt vert. J’ai mis mes deux mains dans sa bouche puis j’ai ouvert. Ouvert jusqu’à ce que ça déchire. Ils ont pas dit « battu ». Ils ont pas dit « blessé ». Ils ont dit « déchiré » ! J’ai fait pleurer ma mère. Muet, mon père. Dans le village, ils en parlent encore. Une nouvelle histoire. Chaque jour. Dans toute la région ! Le garçon, y a un nouveau nez. Des nouvelles lèvres. Il est parti d’ici. Il voulait plus être le monstre déchiré au faux nez. Je fais peur à toutes les filles des alentours. Veux-tu ben me dire laquelle des mères laisserait aller sa fille avec celui qui déchire des faces ? Y avait une fille du cours de danse. Je lui avais même acheté un cadeau. Une sorte de petit top en soie. C’était mon frère qui avait eu l’idée de m’y traîner. Il voulait que je me fasse une blonde. Des danses sociales, des danses en ligne, des cha-cha-chas, des rumbas. Elles voulaient toutes danser avec les deux beaux fermiers. On était les plus en demande. Puis un soir, avec mon petit frère, à la taverne, en revenant des cours de danse… Ici, à douze ans on est déjà à la taverne… Le petit gars aux jeans blancs et auT-shirt vert, il m’a accosté avec des yeux pas normaux ; « Faut que je te parle de ton frère. C’est délicat. » Mon petit frère nous regardait de loin, tout inquiet. Je lui ai fait répéter au gars. « Ton petit frère. C’est délicat. » Là, j’ai compris de quoi il voulait parler. Moi, je le savais pour les dessins puis les poèmes en dessous de son lit, mais comment lui il pouvait savoir ça ? ça voulait dire que tout le monde savait ? C’est un trou ici, puis tout ce qui est pas normal se multiplie par vingt. « Ton petit frère. C’est délicat. » ç’ a été comme un coup de masse dans le front ! Mes yeux ont tourné au blanc comme une vache qu’on assomme. Je me rappelle juste de mes mains dans sa bouche. D’un son qui venait du fond de sa gorge. Des os qui se cassaient dans sa gorge. Je suis pas retourné au cours de danse.
Ce passage constitue le cœur de la pièce, l’acte fondateur appelé à se répéter, ce qui lui confère une dimension quasi mythique et rapproche la pièce de la tragédie.
En comparaison avec Au cœur de la violence d’Édouard Louis et Thomas Ostermeier - que j’avais moins aimé et davantage reçu comme un coup de poing frontal - l’écriture de Bouchard se distingue par une sensualité trouble qui affleure. L’une des audaces de la pièce réside précisément dans la tension sexuelle qui naît entre Tom et Francis, à la frontière de la haine et du désir. Cette ambiguïté désarçonne et, loin d’amoindrir la portée politique, densifie le propos en interrogeant les limites mouvantes entre victime et agresseur, désir et survie. La scène de tango entre Tom et Francis illustre parfaitement cette ambiguïté. On y retrouve, exacerbée, l’ambivalence constitutive du frère qui ne peut s’empêcher d’être fasciné par Tom et son homosexualité, tout en le violentant de façon monstrueuse.
FRANCIS – ça se danse les bras assez raides. On se tient bien droit ! Une bonne distance des bras. Le bassin souple. On le fait bouger de droite à gauche comme ça. Juste le bassin. On avance et recule le même pied. On plie les genoux, l’un après l’autre. Viens !
TOM – Non ! Non ! Prends-toi une vache.
Francis le prend malgré lui.
FRANCIS – Bien droit. Les bras raides. C’est ça !
TOM – De droite à gauche. Attention au bassin. Avance. Recule le pied.
(…)
Tom embrasse Francis. Francis se laisse faire un moment. Tom met fin à l’étreinte.
FRANCIS – Reviens ! (Tom revient vers Francis qui le prend à la gorge. Il y a dans cet étranglement quelque chose de calme et de jouissif pour Francis).
Dans cette pièce sombre, la violence se nourrit de non-dits. Dans cette ferme, en effet, le mensonge semble être la condition première de la survie.
FRANCIS – Là, tu peux respirer. Respire ! Respire ! ça fait des années que je sais que tu vas venir. Je te connais pas. Je sais pas c’est quoi ton nom, mais je savais que tu allais venir. Dans le champ, en haut du champ, y a la fosse aux vaches. C’est là qu’on jette les vaches malades qui sont mortes. Une carcasse de plus ou de moins, personne va s’en rendre compte, puis fie-toi sur moi, personnage va vouloir aller fouiller là-dedans. Les coyotes vont tout nettoyer. Ça fait que tu fais tout ce que je dis. Pas plus, pas moins. Ma mère est triste puis elle a pas besoin de savoir c’est vraiment qui son garçon. C’est dur pour elle. Mon père est mort à l’ouvrage. Allergies à cause des vaches. Puis là, c’est son plus jeune qui meurt. C’est dur pour une mère. C’est trop pour une mère. Faut pas lui faire plus de peine. Ok ? Tu vas dire quelque chose à l’église, quelque chose de beau. Après, tu vas rembarquer dans ton char puis tu vas sacrer ton camp d’ici. Après, ma mère va oublier. Après, il va être mort pour de bon. Après, tout va être parfait. Besoin de répéter ?
TOM – Non.
FRANCIS – Puis demain, mets pas de parfum. Les hommes qui se mettent du parfum, c’est juste pour les noces. Demain, c’est des funérailles. Besoin de répéter ?
TOM – Non.
L’écriture mouvante de Bouchard confère au texte une grande sensibilité. Les dialogues sont vifs, acérés et laissent entrevoir les failles des personnages. De plus, la langue convoque en permanence les corps, multipliant les scènes de confrontation, dans des endroits où la violence psychologique s’inscrit dans les mots mais aussi et surtout dans les gestes. Cela fonctionne d’autant plus que le lecteur se trouve enfermé dans la vision subjective de Tom au moyen d’une « triple énonciation ». Bouchard précise, en ouverture de la pièce : « Les parties du discours de Tom qui s’adressent à lui-même ou au défunt ne doivent pas être jouées telles des adresses directes au public comme le veut la tradition de l’aparté. Tom livre ces répliques dans une interaction continue avec les autres personnages. ».
Même jour. Tom, vêtu du chemisier rouge, suspendu au bout d’une corde, se balance dans le vide, tête en bas, dans une demi-obscurité. Francis tient l’autre extrémité de la corde.
TOM (terrifié) – C’est juste de la vase qui pue. C’est juste de la vase qui pue. Sa mère pense qu’on s’amuse au village ! Sa mère pense qu’on flirte des monoparentales trop coiffées.
FRANCIS – T’es fort, mon homme.
TOM – C’est de la vase qui pue. Même si y a pas plu depuis des semaines, je suis sûr que c’est de la vase… De la vase rouge. (Se laissant aller à l’horreur de la situation) Carcasses de vaches. Viscères pourrissants. Des tripes ! Des intestins ! Des entrailles ! Des talures ! Des estomacs ! Des boyaux ! Des panses ! Des organes ! Mais là, je sais pas c’est quoi le synonyme de « Sors moi de là, trou du cul » ! C’est un cauchemar avec des odeurs. Je veux pas paniquer. Je veux pas vomir ! Je veux pas ! (La corde se relâche de quelques pieds) Non ! (Francis imite le grognement d’un coyote) Francis dit que les coyotes s’en prennent pas aux humains. Mais là, je suis pas un humain. Je suis un morceau de viande au-dessus de la charogne. Là, pour les coyotes, je suis juste un repas. (un autre grognement) En dessous, je sais que ça bouge. En dessous, il y a des vers. Je sais qu’ils sont là. Je les entends bouger.
FRANCIS – Tu me dis quand arrêter ?
TOM (hurlant) – Sors-moi de là ! Sors-moi de là ! Francis, sors-moi de là.
La fin n’est pas une fin heureuse, elle échappe à toute réconciliation. Comme le dit son auteur : « les œuvres réconciliatrices dans leur résolution sont faites de morale à consommer sur place et nous déresponsabilisent face aux solutions des conflits » Bouchard fait ainsi le choix d’une poétique de l’horrible :
TOM – Il hurle. Il peste. Il me dit de rester. Au loin, il me dit qu’il va tout m’expliquer. Il me cherche. Il me demande pardon pour mieux me retenir. Il a peur. Il a enfin peur. Je sens son cœur qui bat. Il m’appelle encore. Je guette. Je l’entends qui s’approche. Je fais aucun bruit.
VOIX DE FRANCIS – Tom ! Tom !
TOM – Y a juste le chien au loin qui lui répond. Même Dieu s’occupe plus de lui. Comme un fou, il me cherche dans le champ de maïs. Les feuilles séchées du maïs lui claquent le visage. Il voit rien devant lui. Le premier coup de pelle, je lui donne à la base de la nuque. Un seul cri, sourd. Il tombe. C’est lâche. J’aurais dû le frapper de face. J’aurais pas su. Il te ressemble trop. Le soleil est chargé d’espoir. Je le frappe encore. Il se relève. T’es fort, mon homme ! T’es fort, mon homme ! Je le frappe encore. Il s’écroule. T’es fort, mon homme. Respire. Respire. Il ne bouge plus. Au loin, le arbres sont rouges d’automne. Je lui donne des coups de pied pour voir s’il est toujours vivant. Il bouge encore. Un lièvre. Francis est un lièvre. Il saigne de la bouche. Mes mains dans sa bouche. J’ouvre. J’ouvre. « Tu me dis quand arrêter, mon homme ! » Autour de nous, des plantes aux feuilles d’or. Je dirai à Agathe que Francis est parti en ville rejoindre Sara.



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