top of page

Mon visage d'insomnie, de Samuel Gallet

  • Gaëlle Cabau
  • 11 janv.
  • 7 min de lecture

Un centre pour mineurs, une disparition inexpliquée, des hallucinations…


Je profite de mon cinquième ou sixième Covid (quand on aime, on ne compte pas) pour rattraper mon retard dans mes lectures théâtrales. Même si cela signifie : dix pages – une heure de sieste – quinze pages – une heure de coma devant une série à la con.

Donc, ces derniers jours, j’ai lu En répétition de Samuel Gallet, Le pays innocent de Samuel Gallet, et Mon visage d’insomnie de Samuel Gallet… Allez, dites-le : vous me voyez venir. Oui ! J’ai un nouveau chouchou, une nouvelle passion ! Mais pourquoi n’ai-je découvert cet auteur que maintenant ? Hein ? Je vous le demande.

Je me suis lancée parce que Le pays innocent me fait de l’œil au TNP au mois de mai. J’ai d’ailleurs hésité entre écrire sur Le pays innocent ou sur Mon visage d’insomnie. Ou sur En répétition et son dispositif méta-théâtral hyper ludique autour de Macbeth… Quoi ? Je me répète ? Eh bien, mettons ça sur le compte du Covid, de la fièvre : je ne suis pas certaine d’être totalement cohérente aujourd’hui.


ELISE – Tu n’aurais pas ton permis de conduire s’il te plaît ?

Silence

L’HOMME – Pourquoi ?

ELISE – Je voudrais juste savoir simplement.

L’HOMME – Savoir quoi ?

ELISE – Si tu es bien celui que tu prétends être.

L’HOMME – Si je suis bien qui ?

ELISE – Tu n’es peut-être pas la personne que j’attendais.


Dans Mon visage d’insomnie, nous sommes dans un village en bord de mer, dans un centre d’accueil pour mineurs non accompagnés. De ces mineurs, il ne reste qu’Harouna, seize ans. Les autres sont partis skier. Manque aussi à l’appel Drissa, disparu depuis quelques jours. Harouna est accompagné d’Élise. Elle est éducatrice, elle a vingt-cinq ans, et c’est son dernier jour au centre. Et puis il y a l’énigmatique André. Lui et son humour dérangeant arrivent le matin pour prendre le relais.

La pièce fonctionne alors comme un huis clos d’épouvante, où les choses ne sont jamais exactement ce qu’elles semblent être, où les repères se troublent. Drissa s’est-il enfui ? Ou lui est-il arrivé quelque chose ? Les retraités du village sont-ils en cause ? … Le vrai, le faux, le caché, l’omis, la réalité et la fiction deviennent les moteurs mêmes de l’action.


HAROUNA – On va au village aujourd’hui ? On va chercher Drissa ?

ELISE – Drissa n’est pas au village.

HAROUNA – Il est tout près, je le sens.

ELISE – Vous allez vous revoir un jour. Et il te dira pourquoi il fallait mieux qu’il parte sans toi.

HAROUNA – On va au village. On les oblige à nous montrer leur maison. « Ouvrez vos maisons. Faites tomber vos murs ! » On casse tout. On retrouve Drissa ; Il faut une tempête. Une très grande tempête pour laver tout ce qu’il y a de moisi à l’intérieur.

ELISE – Il faut que tu t’apaises un peu Harouna.

HAROUNA – La nuit, il vient dans mes rêves et il me parle.

ELISE – Et qu’est-ce qu’il te dit ?

HAROUNA – Qu’il faut que je parte de ce village.

Silence.

Le vent dehors.

Il se met à pleuvoir.

 

La pièce aborde la question des migrants et le regard que la société porte sur eux : un regard qui oscille entre infantilisation et rejet... et ce, alors même que la jeune génération ne fait que crier son envie de vivre.

Pour traiter cette réalité, Samuel Gallet ne passe ni par le théâtre documentaire ni par le discours frontal. Rien de démonstratif, rien de moralisateur. Le sujet est grave, pourtant l’auteur évite le pathétique en construisant un univers de fiction aux strates multiples. À la trame principale, qui réunit les trois personnages, se greffent des récits qui viennent complexifier et fissurer la réalité. Il y a l’histoire, obscure, qu’André recompose peu à peu autour de sa propre vie ; celle, opaque elle aussi, d’Élise (que dissimule réellement son départ ?) ; et surtout celle qu’Harouna, rongé par la peur, se raconte à lui-même : un village dont les retraités seraient collectivement hostiles au centre d’accueil. Une fiction incarnée par la figure d’une vieille dame, qui viendrait rôder le soir autour du centre.


HAROUNA – Tu connais les vieux du village ?

L’HOMME – Non.

HAROUNA – Ils sont mauvais, ils nous aiment pas.

ELISE – Ils ne sont pas mauvais Harouna, ils ont peur.

HAROUNA – Peur de quoi ?

ELISE – Peur de disparaître ?

HAROUNA – Ils disent qu’on est dangereux.

ELISE – Ce sont des préjugés.

L’HOMME – Ils faudrait les rencontrer.

HAROUNA – Je ne veux pas rencontrer des vieux.

L’HOMME – Il y a aussi sûrement des jeunes de votre âge.

HAROUNA – T’es fou toi. Y a pas de jeunes ici. Il est fou lui.

L’HOMME – Pas beaucoup mais il y en a. C’est sûr.

Silence

Le vent qui s’infiltre

HAROUNA – J’ai encore vu la dame hier, là, sur la route, la vieille dame. C’est qui ?

L’HOMME – Je ne sais pas.

HAROUNA – Elle a une robe noire. Elle passe souvent devant le centre. Elle s’arrête. Elle regarde comme si elle cherchait quelque chose. C’est ta copine ?


L’intérêt majeur de ce texte est d’opérer un pas de côté par rapport au drame social, en convoquant l’univers du roman noir dans ce qu’il a de plus poétique. Huis clos, nouvel arrivant inquiétant sans raison clairement identifiable, lignes téléphoniques coupées… tous les ingrédients sont là pour distiller le trouble et construire un univers où la menace devient à la fois extérieure et intérieure.


ELISE – T’as pas vu mon téléphone ?

L’HOMME – Tu l’as perdu ?

ELISE – Je ne sais pas où je l’ai mis.

L’HOMME – C’est pas celui-là ?

ELISE – Où ?

L’HOMME – Là, sur la table. Je l’ai trouvé dehors en rentrant du marché. C’est le tien ?

ELISE – oui.

L’HOMME – Il était par terre, sous la pluie.

ELISE – Merde.


Une image demeure. Celle du centre comme un immense navire en proie aux éléments. Le vent s’insinue par les parois qui se fissurent, laissant les personnages à découvert, vulnérables.


Nuit.

Toujours.

Chambre d’Harouna.

Il regarde par la fenêtre.

Il voit la vieille femme.

Sur la route.

De nouveau devant le centre.

Bourrasques du vent.

Pluie sur les vitres.

Harouna sort de sa chambre précipitamment.


La pièce est resserrée — dans le temps, mais aussi autour de ses trois personnages. C’est ce qui donne toute son efficacité au huis clos. Tous sont en crise personnelle. Élise s’apprête à quitter le centre pour rejoindre sa mère malade. Mais c’est le personnage d’André — ou de l’Homme — qui est sans doute le plus déroutant et le plus complexe. Il incarne celui par qui la menace arrive. D’abord présenté sous un jour presque rassurant, il devient progressivement inquiétant. Samuel Gallet distille les indices : des disparitions soudaines, de micros-arrangements avec la vérité. Il y a notamment ce passage où il propose à Harouna un « plat de sirène », moment troublant, presque mythologique.


HAROUNA – C’est une sirène ?

L’HOMME, en mangeant – Oui.

HAROUNA – Ça existe pas.

L’HOMME – Bien sûr que si. Allez, goûtez, c’est excellent.

Silence.

Elise et Harouna se mettent à manger.

HAROUNA – C’est pas bon.

L’HOMME, qui s’empiffre – Vraiment ?

HAROUNA – J’aime pas.

L’HOMME – Moi j’aime bien, même si là, il n’y a que de la queue. D’habitude on à la fois de la viande de poisson et de la viande de femme. Enfin, ce n’est pas de la viande de femme, c’est de la viande de sirène. De la viande de poisson et de la viande de mammifère et on peut picorer des deux. C’est succulent.

Silence.

La pluie dehors.

Des bourrasques de vent.

En rentrant du marché, il faisait beau encore. J’ai roulé, roulé, roulé le long de la mer. Et je me suis arrêté. Et j’ai marché le long de la plage. Un jour il n’y aura plus aucun être humain. Nous aurons tous disparu comme si on avait jamais existé. Mais restera le vent et toutes ces étendues de sable et peut-être les ruines du centre de vacances.


Pour moi, André est ce personnage qui incarne tout le refoulé de la société, dans ce qu’elle a de plus violent.


L’HOMME – Mais si je n’étais pas le vrai André, je ne voudrais pas que tu appelles la police, donc je t’en empêcherais. Si je n’étais pas le vrai André, j’aurais déjà coupé les fils du téléphone fixe, et si j’étais quelqu’un d’autre, je m’approcherais de toi d’un coup, je te jetterais par terre, je te ferais du mal.


Les dialogues, sous leur apparente quotidienneté, sont chargés de silences et de non-dits… de zones à explorer. C’est ce travail d’enquête qui concourt à rendre la tension palpable, presque physique.


L'HOMME – Harouna, c’est son vrai nom ?

ELISE – Oui. Pourquoi ?

L’HOMME – Les histoires de ces jeunes, elles sont souvent inventées, non ?

ELISE – Oui. Souvent. Mais ici ils ont le statut de mineurs donc ils n’ont plus trop besoin de mentir.

L’HOMME – Ils ne disent pas tout.

ELISE – En général, c’est toujours moins terrible que ce qu’ils ont vécu.

L’HOMME – Moi aussi j’ai eu plusieurs vies. J’ai été chauffeurs pour enfants handicapés. Je les trimballais le matin et le soir de chez eux à l’école. J’ai été aide-soignant. Toujours du côté des vies brisées. Là où personne ne regarde. Là où on peut être tranquille. Tu ne trouves pas ? On est tellement tranquille ici.

ELISE – Ah bon ?

L’HOMME – Loin des gens.

ELISE – Tu n’aimes pas beaucoup les gens.

L’HOMME – Si je les aime. J’aime beaucoup les gens, à l’écart. Les vieux sans mémoire, les handicapés innocents, et j’aime les Noirs. Les Noirs sur leurs Skis.

Il rit.


C’est d’ailleurs sans doute pour cela que j’ai moins aimé la fin, que j’ai trouvée plus explicite, là où le reste de la pièce se nourrit justement de zones troubles et d’ambiguïtés, d’une parole plus énigmatique.


Enfin, Mon visage d’insomnie est une réflexion sur la puissance de la fiction comme moyen de survie. C’est profondément politique : l’imagination comme arme de résistance face à la violence du monde. C’est cette dimension qui permet à la pièce d’éviter le pathos. Les visions d’Harouna irriguent le texte : il imagine une ville surgissant de la mer, un lieu où un futur resterait possible.


HAROUNA – Et si on te disait de revivre une autre vie, n’importe laquelle, revivre. Tu voudrais pas ?

L’HOMME – Peut-être.

HAROUNA – Moi je revivrais tout. En encore plus grand. Je m’envolerais au-dessus de la mer. Comme un grand oiseau de nuit. Je retrouverais Drissa. Un jour, on partira dans une autre ville. Où il y aura des taxis volants. Des femmes aux jambes longues comme les avenues de New York. On ira dans des hôtels avec des centaines d’étoiles. On fera la vie. On la fera plus grande. On la refera entièrement. Une ville entière jaillie de la mer comme New York mais au milieu de l’océan. On pourra ensuite se raconter nos histoires, se raconter nos souvenirs. Tu te souviens de ce centre ? De ce village de cinglés ? De ces fous qui voulaient nous tuer Drissa ? Qui voulaient mettre le feu aux centres de vacances où des enfants vivaient ? Et nos petits-enfants nous demanderont « Est-ce que vous pouvez nous raconter l’histoire du village des vieux ? » Et on racontera. On leur racontera la folie.


Hâte, désormais, de lire La bataille d’Eskandar.

 

Commentaires


Abonnez-vous ici pour recevoir les derniers posts.

Merci !

  • Facebook
  • Twitter
bottom of page