Spécimen, de Gwendoline Soublin
- Gaëlle Cabau
- 28 déc. 2025
- 10 min de lecture

Dans quelques semaines, j’aurai la chance de rencontrer Gwendoline Soublin, dans le cadre d’une table ronde organisée par l’Association Bourguignonne Culturelle à l’occasion du festival jeune public "À pas contés". La discussion (mercredi 04 février) portera sur les enjeux des écritures dramaturgiques contemporaines pour la marionnette, et fera dialoguer l’autrice Gwendoline Soublin et la metteuse en scène Emilie Flacher, de la compagnie Arnica.
C’est pour dans cette perspective que j’ai lu, entre autres, Spécimen, après avoir découvert Gwendoline Soublin sur les conseils de Faustine Noguès avec Pig Boy.
On pose
On pèse
On tape
On colle
Toute la journée
On pose, on pèse, on tape, on colle
On pose crevettes
On pèse crevettes
On tape le prix
On colle sur crevettes
On pose anguille
On pèse anguille
On tape le prix
On colle sur anguille
Toute la journée on pose, on pèse, on tape, on colle
On a quarante-six ans, les dents jaunes et un grain de beauté sur l’oreille gauche comme une mouche égarée là. Ça fait vingt ans qu’on pose, on pèse, on tape, on colle. Ça fait quatre-mille-sept-cent-vingt jours qu’on pose, on pèse, on tape, on colle. Les doigts on les a eus un temps musclés mais à force maintenant c’est l’arthrose précoce qui les encroûte. On pose, on pèse, on tape, on colle et ça grince, gravillonné dans les jointures, mais de l’huile, non, en mettre ça ne servirait à rien, de la graisse il n’y en a que pour les machines, les gens eux rouillent sans mécano, et même la glace sous les crevettes n’adoucit pas la pliure fourbe, non, quand on s’enfonce dans les granulés glacés ça n’efface pas la trace des quatre-mille-sept-cent-vingt jours qu’on se cogne aux entournures, toujours
On pose moules
On pèse moules
On tape le prix
On colle sur moules
On pose, on pèse, on tape, on colle
On pose, on pèse, on tape, on colle
On a quarante-six ans, les dents jaunes et un grain de beauté à surveiller. On fait bien son travail. On est appliquée. On pose bien, on pèse bien, on tape bien, on colle avec soin. Tout la journée on a le goût du geste propre. On veut apporter satisfaction et que le client revienne content. Poser, peser, taper, coller on le fait depuis trente-trois-mille-quarante heures. Soit l’équivalent de quatre-mille-sept-cent-vingt jours travaillés. On a quarante-six ans, de l’arthrose mais nos dents jaunes toujours on les montre aux clients car nos babines en se détroussant sur nos gencives aimables disent à leur manière Bonjour, merci, bonne journée.
Spécimen raconte une journée particulière de Mme Lucy Afarensis, 46 ans, employée au SuperGéant et de sa métamorphose. Madame Afarensis veut se défaire d’une situation professionnelle humiliante, d’une vie connectée et plastifiée, d’un âge de sa vie de femme révolu. Elle cherche une nouvelle vitalité au milieu d’une époque géologique en pleine décomposition. Le jour où son patron la traite de Cro-Magnon, elle va entrer dans une faille spatio-temporelle qui la fait reculer dans le temps. En même temps qu’elle avance dans cette journée faite de rencontres exceptionnelles, de courses-poursuite, de situations cocasses, elle va traverser à rebrousse-poil les différentes couches géologiques qui ont précédé celle-ci jusqu’à la période de l’Hadéen (période de la formation de la terre et apparition de la vie) et se connecter aux différentes formes de vies disparues. Elle rejoint une tribu d’humains révolus dans un ancien entrepôt d’Amazon désaffecté, elle monte dans un arbre poursuivie par des Casqués, elle tombe dans un lac et se fait manger par un Mosasaurus, elle nage au milieu des créatures du Cambrien qui se recomposent. Comme une sorte de rituel du futur, Madame Afarensis va trouver dans cette traversée fantastique et géologique une façon d’entrer dans une autre ère de sa vie.
Lorsque la pièce commence, le personnage de Lucy évolue au Capitalocène, notre ici et maintenant : un monde, où les corps se trouvent piégés dans une logique de rentabilité qui les déshumanise, un univers violent et vidé de son sens. Ce monde est rendu lisible par la langue elle-même qui, dès les premières pages, se fait rythmique, comme pour imprimer sa cadence, comme pour mimer le geste, celui qui finit par précéder pensée.
Ce processus de déshumanisation, Gwendoline Soublin le rend particulièrement tangible en mettant en scène le monde du travail. Le patron, figure grotesque et terrifiante, incarne cette logique de contrôle
Quand le patron revient de sa pause-toilette on lui demande – parce qu’au patron on peut lui parler c’est pas comme avec les clientes - Le turbot c’est d’hier ? Il transbahute de la glace sur le la glace le patron. À grandes pelletées les glaçons cognent les crabes. Il renifle, toujours la goutte au nez, le patron, à cause du froid qu’il fait là, ici dans le rayon Poissons & Crustacés, et qui le rend malade même à la canicule. D’hier le tubot ? on répète. Le patron dit non. Non non le turbot il est d’avant-avant-hier. On fait mine que ça ne nous fait rien ces mots-là : avant-avant-hier. Mais le patron le voit bien que ça nous coince un muscle près de la bouche, ça tressaute, il le voit bien le patron, il nous connaît, qu’on s’empêche de montrer l’embarras qui nous monte pourpre aux joues et qui donne l’envie d’un jet dans la cuvette. Le patron dit T’as dit d’hier à une cliente ? On dit que non – ou plutôt on ne dit rien en ne disant rien. Alors le patron dit, plus fort, T’as dit d’hier ? On dit non, non non, avec la tête qui ne peut pas cacher oui oui. Il dit T’AS DIT D’HIER À UNE CLIENTE ? MAIS C’EST PAS POSSIBLE ÇA-ÇA ! PAS-PAS POSSIBLE DE DIRE D’HIER À UNE CLIENTE ! BORDEL-DMERDE ! NON MAIS FAUT-FAUT-FAUT LE FAIRE HEIN DIRE D’HIER ! ET SI ELLE S’EN REND COMPTE-COMPTE LA CLIENTE QU’IL EST D’AVANT-AVANT-HIER C’EST QUI QUI PREND HEIN ? C’EST QUI-QUI VA SE FAIRE ENGUEULER QUI-QUI SI TU DIS ÇA-ÇA ? CERTAINEMENT PAS TOI QUI-QUI POSE QUI-QUI PÈSE QUI-QUI TAPE QUI-QUI COLLE ? CERTAINEMENT PAS TOI LA CROCRO-MAGNON ! COMBIEN DE FOIS J’AI DIT TU ME DEMANDES ET TOI-TOI-TOI TU DEMANDES PAS ? TU TE PRENDS POUR QUI LA CRO-MAGNON ? TU CROIS QUE TU SAIS SI D’HIER IL L’EST LE TURBOT ? MAIS ÉLOIGNEZ6LA LA CROCRO OÙ JE VAIS FINIR BRAQUÉ À FORCE QU’ELLE DISE QU’IL EST D’HIER LE TURBOT ALORS QU’IL L’EST PAS ! C’EST ÇA-ÇA DE BOSSER AVEC DES CRO-MAMA DES CRO-MAGNONS QUI SONT INCAPABLES QUI S’EN CARRENT SI POUR NOUS-NOUS ÇA-ÇA FINIT EN AVERTISSEMENT OU MÊME-MÊME EN TAULE TIENS EN TAULE OUI-OUI.
À travers ce prisme, la pièce questionne également nos corps, ce que la société actuelle fait à nos corps, en les abimant, diffractant, soumettant sans cesse aux regards des autres. Je pense particulièrement à Lucy dans sa salle de bain, mais aussi à toutes ces figures qui parcourent la pièce comme les casqués, et surtout la faisandée croisée dans un bus. Car Gwendoline Soublin ne construit pas vraiment de personnages, au sens psychologique. Défilent des figures, qu’elle choisit de ne pas approfondir psychologiquement car prises dans un flux. Il ne s’agit jamais d’introspection mais de passages.
La faisandée vocalise
Elle ponctue des pieds
Traduit des bras
Un bourrelet abrite ses orbites claires
Menton inextistant son front est fuyant
Son nez large et ses poumons grandioses
La puante s’entortille trapue dans la musique de sa grammaire
Les usagers ne la regardent pas
Le chauffeur de bus, lui, freine
Déverrouille sa cabine sécurisée
Cale sa clé de bue dans son poing américain
Il tremble
Se fraie un chemin parmi la cohorte
Maigre dans son uniforme trop large
Dans dix jours si tout va bien c’est la retraite
D’un scandale, il n’en veut pas
Il marche poings serrés jusqu’à la faisandée
C’est là
Qu’on le voit
L’autre
L’acolyte
Face renfrognée
Planquée derrière la faisandée
C’est son fils ? on pense
Il est la main dans les sacs plastiques des usagers toutes dents souriantes
Il chipe avec aisance les tu^perwares, les sandwichs, les aluminiums tandis que la faisandée tape des mains
Il cueille les déjeuners relax
Et les étage
Dans son cabas SuperGéant petit voleur
Sortez de mon bus, crachote le maigre chauffeur
Les usagers observent la scène, éléctrogramme plat
Sortez d’ici !
La faisandée toise le chauffeur, zen son visage est sans ride
Dehors, le chauffeur ordonne
La faisandée dégage, sans demander pourquoi tire une large révérence à l’assemblée, son acolyte cabas rempli la colle au cul
Les porte du 57 se referment et personne n’a bougé.
D’ailleurs l’un des choix forts de l’écriture de Gwendoline Soublin est l’emploi du pronom « on ». Pas de « je », pas de « elle », mais un « on » poreux, instable et vecteur de choralité. Ce choix fait basculer le récit singulier de Lucy vers une expérience partagée, comme si plusieurs voix parlaient à la fois. Lucy devient une forme de spécimen parmi d’autres, plus universel sans doute.
On a quarante-six ans, on pose ses mains sur la tasse de café instantané, ça soulage. On récupère les tartines dans le grille-pain. On mâche, on avale, on boit, on avale. On regarde sur le mur d’en face, accroché, un cadre avec dedans : les pyramides d’Egypte, pointues dans leur sable d’or.
On boit à petites lampées le café amer. On a la boule au ventre, les doigts grinçants, et déjà on pose, déjà on pèse, déjà on tape, déjà on colle, chacun de nos gestes annonce le suivant. On s’oblige à rester concentrée : manger, boire, avaler, manger, boire, avaler
Le fil dramatique et donc dramaturgique de la pièce repose sur le glissement : glissement temporel, géologique, corporel. De la poissonnerie au Cambrien, du supermarché à l’Hadéen, Lucy traverse les couches du monde. Il y a là quelque chose de répétitif mais aussi d’extrêmement rigoureux. C’est comme si le texte donnait l’impression d’être construit par strates successives, chacune venant ajouter, épaissir le sens. Ces passages d’un monde à un autre, ont aussi la vertu de permettre au texte de flirter avec le fantastique.
On a quarante-six, on a quarante-six ans, on a quarante-six ans
Dans les parterres ébouriffés
Les anémones pulsatiles veillent
On voudrait disparaître
Se fondre feuilles se calquer tronc
Pétale, s’envoler
Les casqués s’éloignent
Leurs drones avec eux
On ne les entend plus
Ils quittent la serre ?
Mais où vont-ils ?
On fait la morte
On joue à l’immobile
On est tout à la contemplation désaffectée des à peine-nés
On attend
Longtemps
D’être certaine que le danger est loin
Quand une crampe nous paralyse la jambe
On se dégage du robinier
Discrète pour se dégourdir
Coupable d’un crime, on ne sait plus lequel
On a quarante-six ans, le corps huileux, le pantalon en lambeaux, les dents terreuses et le goût du daim au palais, musqué et plastique
A quatre pattes voilà qu’on avance
Dans la serre tropicale on se fraie un itinéraire
Parmi les fougères on est suante
On écrase les prêles de nos mains préhensiles
Les lauriers diffusent un parfum qui nous lave l’embouché
Des narines
Mais surtout ce qui frappe dans ce texte, ce que j'ai préféré, c’est l’humour. La scène dans le ventre du Mosasaurus, avec les Casqués, est d’une drôlerie féroce : entre le comique de situation, le rythme des répliques et la logique absurde du débat « pourquoi dois-je rester vivant »… la scène est un vrai plaisir.
- C’est dégueulasse.
- On est où ?
- Dans une bête.
- Dans le lac.
- Dans son estomac, vous êtes sûr ?
(…)
- Bon.
- On fait quoi ?
- Bon bon bon.
- Quoi on fait quoi ?
- On attend qu’ils viennent nous chercher ?
- Si on attend la bestiole nous aura déjà chiés dans le lac.
- Je n’ai pas vu son trou de balle.
- Et alors ?
- Comment peut-elle nous chier sans anus ?
- Bien vu, Trias.
- Le trou doit être au bout.
- Quelque part derrière nous.
- Ouille ouille ouille.
- Arrête de dire ouille ouille ouille.
- Je ne veux pas mourir !
- Personne ne va mourir.
(…)
- Dégoupillons une grenade. Au plus profond. Faisons un trou. Une échappée.
- Une sortie de secours, bonne idée !
- Avec une grenade ?
- On va tous sauter :
- Les parois sont serrées. Si un seul se faufile vers l’intestin les autres ont de bonnes chances de survivre. On pourra filer.
- Bonne idée.
- Bonne idée.
- Qui dégoupille ?
- Un volontaire ?
- Je ne peux pas atteindre ma grenade.
- Moi non plus.
- J’ai oublié la mienne au vestiaire.
(…)
- Ordo, mon pote, va au fond et dégoupille ta grenade !
- Je suis pas un kamikaze.
- Permien ?
- J’ai les bras qui collent.
(…)
- Messieurs, j’en appelle à votre sens du sacrifice. Qu’est-ce que mourir quand on peut sauver ses amis, ses collègues ? Qu’est-ce que la peur quand la bravoure est acte de /
- Oh ta gueule !
(…)
- Argumentons.
- Quoi argumentons ?
- Que chacun expose aux autres sa belle raison de vivre !
- C’est idiot.
- Pourquoi je dois rester vivant ?
- Le moins convaincant devra se dégoupiller.
- C’est très idiot.
- Tu as une meilleure idée ?
- Pourquoi je dois rester vivant ?
- Ouille ouille ouille.
- C’est difficile.
- Et mettons-nous des notes.
(…)
- Crétacé, vas-y.
- On t’écoute.
- On est avec toi.
- Je réfléchis.
- Tu réfléchis trop.
(…)
- Mets-y un peu du tien, ça urge.
-…
- Je dois vivre parce que je descends de Charlemagne !
Enfin, dans cette pièce, comme dans d’autres, l’autrice s’est aussi amusé avec la matérialité de son texte : retours la ligne, blocs dépourvus de ponctuation, répétitions, espacements, majuscules... C’est particulièrement visible sur la fin du texte, au Cambrien où l’explosion du Mosasaurus et la dispersion de ses organes sont rendues visibles sur l’espace de la page. À un autre moment, avec un réel plaisir des mots et de la langue, ce sont les slogans publicitaires qui envahissent la page.
Avant ils disaient Tu peux être tout ce que tu veux. [ Work hard, have fun, make history] Avant ils disaient L’énergie est notre avenir, économisons-la ! [ Work hard, have fun, make history] Avant avec Ariel on faisait des merveilles. Ils avaient L’envie du vrai avant. Bien grandir ça commençait dès le matin avant. [ Work hard, have fun, make history] L’ingrédient le plus actif c’était nous avant. À quoi ça sert d’imaginer des vêtements si on peut rien faire dedans ? demandaient-ils avant. Vivre, ils disaient, c’est ressentir. Réveille ton volcan, nous disaient-ils. [ Work hard, have fun, make history] Avant ils nous disaient que nous le valions bien. Et que bien grandir ça commence dès le matin. Que les produits laitiers étaient nos amis pour la vie et qu’ils n’avaient jamais autant aimé la nature des femmes. Avant ils disaient leur envie du vrai. Ils luttaient pour le vrai goût. Ils conjuguaient leur talent. Avant ils disaient Il ne tient qu’à vous d’en profiter. Avant ils disaient ! Avant ils disaient ! [ Work hard, have fun, make history] Et nous les écoutions. Par amour des peaux sensibles.
J’ai hâte de voir le travail de la Compagnie Arnica autour de ce texte. En effet, si Spécimen peut être appréhendable dans une mise en scène que l’on pourrait dire classique, avec des comédiens donnant le texte, Emilie Flacher a fait le choix de la marionnette. Il y avait pour elle, la volonté d’aller au-delà des images données par les mots, une volonté de faire apparaître concrètement les choses qui sont dites, notamment la dimension fantastique.
En attendant de découvrir ce travail au plateau (les 04 et 05 février 2026 à Dijon), il est possible d’écouter Spécimen dans une fiction radiophonique de France culture :



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