Angela Davis, Une histoire des États-Unis, de Faustine Noguès
- Gaëlle Cabau
- 7 juil. 2023
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 11 oct. 2023

« Faire la révolution. C’est un acte ingrat. On avance sans jamais savoir où l’on va. Sans savoir à quoi on parviendra. On pense faire une révolution là, et c’est là-bas qu’elle éclate. On frotte des pierres toute notre vie sans savoir si on verra jaillir ne serait-ce qu’une minuscule étincelle. Et peut-être qu’il faudra passer le relais en n’ayant presque rien produit. À peine un peu de chaleur. Et peut-être que d’autres, en continuant notre action, verront sortir la flamme, tout à coup, de façon inespérée. »
Dans cette pièce, Faustine Noguès revient sur l’histoire mouvementée d’Angela Davis, son engagement et ses luttes en faveur des droits civiques.
« Je voudrais m’excuser auprès de toutes les femmes noires à la peau claire qui portaient une coupe afro pendant ma cavale. Elles étaient en danger à cause de moi. Pardon à toutes mes sœurs arrêtées par erreur par des hommes blancs en uniforme. Dès que l’une d’elle passait, ils la couchaient sur l’asphalte en hurlant : ÊTES-VOUS ANGELA DAVIS ? ÊTES-VOUS UN DES DIX CRIMINELS RECHERCHES PAR LE FBI ? ÊTES-VOUS ACCUSÉE DE KIDNAPPING ? ÊTES-VOUS ACCUSÉE DE MEURTRE ? ÊTES-VOUS ACCUSÉE DE CONSPIRATION ? ÊTES-VOUS ANGELA DAVIS ? »
Le texte propose une traversée politique et parfois poétique de la vie de cette femme hors norme qui a dédié sa vie à la lutte pour tous les discriminés. La pièce, qui a été imaginée comme une conférence, débute par ces mots qui lui confèrent une portée tout à fait actuelle.
« PAUL : Angela Davis, dans le domaine de la lutte antiraciste, on en est où ?
ANGELA DAVIS : On commence fort.
PAUL : Oui, c’est comme ça par ici, on n’y va pas par quatre chemins.
ANGELA DAVIS : Alors je vais essayer d’être aussi directe que vous. Voilà… ça fait plus de cinquante ans maintenant que je milite pour défendre les causes antiracistes, féministes et communistes et -pour tout vous dire – depuis les années soixante, je n’ai jamais eu autant d’espoir qu’en ce moment.
PAUL : C’est vrai ? Je ne m’attendais pas à cette réponse.
ANGELA DAVIS : Attendez, je ne dis pas que la lutte est finie. Loin de là. On vit dans une époque terrible. Mais je remarque une prise de conscience de la nature structurelle du racisme. Regardez les manifestations qui ont suivi l’assassinat de George Floyd par un policier. C’est la première fois qu’un tel meurtre raciste provoque une réaction immédiate partout dans le monde. »
Le conférencier pose ensuite une question qui deviendra le point de départ du récit d’Angela Davis : « Vous avez fait partie de mouvements qui ont parfois pu commettre des actes violents. Quel regard portez-vous là-dessus aujourd’hui ? Pensez-vous que la révolution passe nécessairement par la confrontation ? Par la violence. »
J’ai trouvé quelque chose d’essentiel dans cette lecture, dans son sujet, parce qu’elle pose la question brûlante des inégalités, raciales, sociales, entre sexes…, la question de l’étendue des dominations et la question de la lutte. Ici la force du texte, sa force de conscientisation, réside dans la volonté de l’autrice de faire entendre la voix d’Angela Davis, vraiment, ainsi que dans sa volonté d’inscrire son combat dans l’histoire des États-Unis.
La pièce est en effet sous-titrée "Une histoire des États-Unis", et nous la traversons : les émeutes de Watts, l’histoire des quatre fillettes tuées en 1963 dans l’attentat raciste de l’église de la 16è rue à Birmingham, le ku Klux Klan, les Black Panthers…
C’est sans doute cette perspective historique qui évite à la pièce les écueils du biopic. L'écueil du fictionnel qui, parfois, dans certaines œuvres (au théâtre comme au cinéma) vient compenser les manques de l’Histoire. Ici la volonté d’un ancrage documentaire donne une forme de légitimité au texte et à cette voix qui dit « je ». La pièce revendique ses sources.
L’écueil de la linéarité du parcours que le lecteur pourrait venir lire comme une forme de destin. Or Angela le dit elle-même : « J’appartiens à des groupes et nous nous organisons pour lutter. Nous nous organisons pour répondre à tous les meurtres, à toutes les oppressions. Nous sommes prêts pour la Révolution. Ce que je ne sais pas à ce moment-là, c’est que la révolution, c’est au nom de ma liberté qu’elle se fera. Pas ma liberté en tant qu’individu. Une autre sœur aurait pu devenir la prisonnière politique que j’ai été. C’est tombé sur moi par hasard un matin. J’aurais aussi bien pu faire partie de la masse qui défilait dans la rue. Aujourd’hui cette sœur serait là, à ma place et aucun d’entre vous n’aurait jamais entendu mon nom. »
Enfin le dernier écueil qui serait de tomber dans une simplification de la pensée. Or Faustine Noguès a su retranscrire et rendre accessible les cheminements d’une pensée complexe, par exemple sur le féminisme : « Le féminisme auquel je m’identifie ne concerne pas que des questions de… de « femmes ». Le féminisme auquel je m’identifie reconnaît que la justice est indivisible et qu’il n’est pas possible de se battre uniquement pour un groupe sans le faire pour tous les groupes qui souffrent des différentes injustices de notre société.
En tant que militante et universitaire, mon travail, ces cinquante dernières années, a justement été de comprendre la façon dont tous nos combats sont liés. On ne peut pas avoir un combat antiraciste efficace dans un solide mouvement de défense des travailleurs ou des droits des femmes. Pour moi, il faut penser ensemble le genre, la race, la sexualité et la classe. Il ne faut pas choisir un combat mais comprendre qu’ils sont tous liés et aussi importants les uns que les autres. Il ne faut pas considérer les problèmes comme appartenant à des luttes séparées. »
Enfin, ce que j’ai beaucoup aimé dans cette pièce, c’est que parfois le texte devient rap. Les retours à la ligne appelle une scansion, une pulsation dans la narration. Le rap vient pallier les limites du discours parlé, et s’impose par son énergie et sa force de présentification :
« Émeutes de Watts.
Un meurtre collectif. Un meurtre à grande échelle.
11 août 65
Los Angeles quartier noir
Watts
Encore un contrôle
Toujours les mêmes rôles
C’est lassant mais c’est là
Sans cesse là pour tous les noirs
Tous passés par là
- T’as l’air louche souffle dans l’ballon
T’as picolé j’avais raison
Direction la prison
Mais cette fois l’habitude
Profonde lassitude
Laisse place à l’audace
Nouvelle attitude
La gamin s’met à gueuler
Il ameute tout le quartier
Le flic lui fout trois torgnoles
Autour d’la bagnole
C’est l’attroupement
Les gens quittent leur appartement
Regardent le châtiment
La foule s’épaissit
La rixe s’intensifie »
J’ai hâte à présent de découvrir la pièce dans la mise en scène de Paul Desveaux, le 05 octobre, avec l’Association Bourguignonne Culturelle. Hâte surtout de rencontre Faustine Noguès, le 04 octobre à l’occasion d’un colloque (Histoire en jeu – Acte I), organisé par l’Association Bourguignonne Culturelle.



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