Antigone, de Jean-Pierre Siméon
- Gaëlle Cabau
- 9 févr. 2025
- 7 min de lecture

Cette semaine j’ai travaillé avec mes 1ère techno autour de la figure d’Antigone. « T’en n’as pas marre d’Antigone ? », m’a demandé un collègue. Bein si, surtout celle d’Anouilh : « Elle pense qu'elle va mourir, qu'elle est jeune et qu'elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n'y a rien à faire. Elle s'appelle Antigone et il va falloir qu'elle joue son rôle jusqu'au bout... » Et pourtant j’y reviens toujours. Comme une lecture qui me serait indispensable.
Ma première idée était de faire découvrir à mes élèves le texte de Sophocle pour aller creuser en profondeur les significations du mythe. Si certains connaissaient vaguement l’histoire – « Mais si ! C’est pas celle dont le père a épousé la mère ? Il a pas fait que l’épouser… Dégueu ! » - Peu s’était interrogé sur ce que cette figure littéraire pouvait encore leur dire d’eux. Dommage pour cette magnifique figure de l’insoumission face à l’ordre établi.
Je voulais donc faire Sophocle. Mais Sophocle, ça n’entre pas dans les programmes, même au pied de biche. Alors j’ai eu cette idée, oh combien subversive, de leur faire lire un auteur vivant – " Sans déc, ça existe ?" – un auteur que j’aime beaucoup : Jean-Pierre Siméon, découvert avec sa variation d’Electre.
L'Antigone de Siméon revendique sa filiation d'avec celle de Sophocle : Tous les personnages de la pièce appartiennent à la lignée des Labdacides. Dans cette famille maudite, Œdipe est le plus connu. Antigone est la fille qu’Œdipe a eu avec sa mère Jocaste. Mais ce n’est pas la seule. Il y a Antigone, Ismène, Etéocle et Polynice. La pièce s’ouvre sur deux cadavres, celui d’Etéocle et celui de Polynice. L’un de ces deux cadavres est en train de pourrir. Le cadavre de Polynice, pourrit aux portes de Thèbes sur ordre du roi. Créon refuse en effet la sépulture à Polynice et menace de mort quiconque s’approcherait du corps.
CRÉON p17 :
C’est au nom de ces principes
Qui rendront à Thèbes sa grandeur
Que je décrète aujourd’hui ceci
Concernant les deux fils d’Œdipe
J’ordonne qu’Etéocle brave parmi les braves
Mort au combat pour sauver sa patrie
Soit mis au tombeau sous les acclamations du peuple
J’ordonne que Polynice lâche parmi les lâches
Revenu d’exil traître à sa patrie
Pour mettre Thèbes à feu et à sang
Soit privé de tombeau
J’interdis qu’on l’honore
J’interdis qu’on le pleure !
Dans la pièce, tout se passe comme si ce premier cadavre, qui pourrit aux portes de la Cité, enclenchait un mouvement inéluctable conduisant jusqu’à la mort.
Et à côté de ce corps en putréfaction, il y a une sœur, rebelle à la loi du roi, rebelle à la loi de Créon. Antigone, en effet, ne pouvant se résoudre à laisser ainsi le corps de son frère, recouvre le cadavre de poussière. Et en choisissant le mort, quelque part, elle va choisir la mort. D’ailleurs elle dit quelque chose de très joli lors de sa confrontation avec Ismène au début de la pièce
ANTIGONE p11 :
N’en parlons plus
Sois donc ce que tu veux être
Peu m’importe
Moi je vais enterrer Polynice
S’il me faut mourir d’obéir aux lois de l’amour
Ma mort sera belle
Je reposerai morte près du mort que j’aimais
Sœur dans la mort mais sœur dans l’amour
Criminelle à vos yeux soit
Mais criminelle par amour
En faisant cela, Antigone se rebelle et défie Créon. L’enjeu de la pièce réside dans cette révolte essentielle et radicale. Car, Antigone, étymologiquement, est celle qui est née contre, elle est celle qui dit « non » jusqu’au bout. Et je crois que ce qui me touche particulièrement, c’est qu’en faisant cela, Antigone est seule. Lors de ses lamentations, elle dit :
ANTIGONE p 54 :
Je n’écoute que mon cœur
L’amour est ma loi
Tu ne peux pas comprendre
Laisse-moi seule comme je dois être
J’irai seule sous le dernier soleil
Sans amis sans aimés sans amant
Sans que se mêlent d’autres larmes aux miennes
Seule pour toujours.
Même le lieu dans lequel elle finira ses jours consacre la solitude intrinsèque du personnage. Lorsque Créon choisit de l’emmurer, il dit :
CRÉON p 49 :
Je vais l’envoyer loin très loin
On l’enfermera dans la pierre
Dans un trou d’ombre
Où elle conversera à loisir avec les morts
Puisqu’elle aime tant les morts
Ce que j’aime aussi dans Antigone, dans cette figure, c’est qu’elle incarne un esprit de résistance indomptable qui nous parle encore aujourd’hui. Antigone transgresse l’autorité de la cité, les lois du pouvoir légitime, incarnées par Créon. Mais surtout, elle le fait en tant que femme.
ISMENE p11 :
Faut-il que nous mourions
Que terriblement nous mourions
Sous la ruée des pierres
Pour avoir enfreint la loi
Pour avoir refusé la force légitime des forts
Nous sommes seules et femmes
Contre un pouvoir d’hommes
Obéir est notre lot j’obéis
Ils nous pardonneront nos morts
De ne pas pouvoir l’impossible
On oublie trop facilement qu’il est question de cela dans la pièce : de sexes et de pouvoir. Que la pièce dit quelque chose des femmes. Que la pièce dit quelque chose des femmes et de leur refus du monde des hommes.
Attention cela ne veut pas dire que je me reconnaisse dans Antigone. J’aurais aimé. Vraiment aimé. Vraiment aimé être une Antigone en puissance, vraiment aimé me rebeller contre un ordre perçu comme intolérable… , mais que je sais que n’ai pas sa radicalité. D’ailleurs qui aujourd’hui pour affirmer pouvoir mourir pour ses valeurs ?
ANTIGONE –
Moi je suis née pour l’amour non pour la haine.
Si j’ai également aimé la pièce, c’est pour la complexité du personnage de Créon dont généralement on parle moins. Beaucoup plus insaisissable que la figure de grand méchant que l’on en fait habituellement.
Lorsque la pièce commence, Antigone semble être du côté de la folie face à un Créon qui incarne la raison. Mais plus on avance dans la pièce, plus on est attentif à ce qui se dit, plus on se rend compte que la folie n’est pas du côté d’Antigone. Il y a, en effet, un vrai délire chez Créon, un délire narcissique de pouvoir.
CRÉON :
Elle mourra
Comment l’ordre règnerait-il dans la ville
S’il ne règne pas d’abord dans ma maison ?
Je suis le chef de la cité
Le chef de la cité s’est donné
Ma loi désormais est la loi
Je ne peux tolérer
Ni qu’on y manque
Ni qu’on la conteste
C’est simple
On doit m’obéir en tout
Pour le juste et même s’il le faut pour l’injuste
Sinon c’est l’anarchie
L’anarchie tu entends ?
Voilà le pire des fléaux
Corruption zizanie désordre partout
Ruine assurée
L’ordre c’est la paix des citoyens
Que chacun obéisse c’est l’intérêt de tous
Voilà comment j’entends assumer mon pouvoir
Et il faudrait que je recule devant une femme
Une femme !
C'est ce que j'aime, que cette pièce invite à réfléchir sur la figure du pouvoir. Si la révolte d’Antigone est universelle et intemporelle, il me semble que la figure de Créon propose un biais d’actualisation, une réflexion actuelle et indispensable.
CRÉON : Antigone a raison dans son crime ?
HÉMON : C’est ce que pense le peuple de Thèbes
CRÉON : Le peuple ! le peuple !
Non mais le peuple !
Je me ferais commander par le peuple !
Ce que je préfère chez Créon c’est son cheminement au sein de la pièce. Nous avons parlé de son délire de pouvoir. Mais ce qui m’intéresse le plus c’est son revirement final, revirement trop tardif qui le plonge dans une solitude existentielle qui le rapproche de la folie. À ce moment du texte, la poésie s’exprime à plein. Notamment parce que la pièce est traversée par un mouvement de catabase qui emmènent les personnages vers les ténèbres.
CRÉON – p70
Voyez ce que j’ai fait
Moi seul moi seule
Aveuglé par ma force
Ivre de ma volonté
J’ai tué mon enfant
J’ai armé sa main
De la colère qui l’a tué
Mais quelle folie donc me tenait ?
Oh cette peur d’être faible
Qui me fait aujourd’hui le plus vaincue des hommes
Hémon mon fils mon garçon
Mon si jeune enfant.
Que dis-tu ?
Je n’entends plus
Je ne vois plus que ma nuit
O règne infini de la mort
Toi-même qui parles
Tu parles à un mort qui parle
Les retours à la ligne, viennent souligner le souffle tragique présent dans le texte. Vrai plaisir pour le comédien dont le jeu peut s’appuyer sur ces suspens ténus pour dire les émotions qui battent à plein. Beauté de l’écriture.
Enfin ce que j’aime dans cette pièce, c’est sa fin. Au début du texte, Créon promet une exécution brutale que rappelle Antigone dès les premières pages :
ANTIGONE p9 :
Voilà ce que tut Créon le grand Créon
Et il va venir ici dans l’instant
Proclamer son décret
Ordre au peuple
Ordre à toi et à moi
A moi à moi entends-tu
Ordre de plier sous l’ordre
Et sais-tu quel ordre encore
Donne le grand Créon
Pour prouver sa grandeur ?
Lapidation pour le rebelle !
Qu’on tue qu’on tue à coups de pierres
Sur la place publique
Qui n’obéira pas
Or, Créon renonce et choisit d’emmurer Antigone. Certains ont vu dans ce geste un adoucissement de la part de Créon. Mais j’en doute car son revirement viendra plus tard. Moi, j’y vois plutôt une façon de cacher l’exécution au peuple qui crie en faveur d’Antigone. Une interprétation plus cynique, je l’avoue.
Et pourtant Antigone, ne mourra pas emmurée.
LE MESSAGER – p68
Les premiers nous entrons dans la nuit du rocher
Et ce que nous voyons ô dieux
Passe toute parole
Antigone était là pendue
La gorge étranglée par le nœud d’un foulard
Et contre elle
La serrant éperdument dans ses bras
Pleurant comme pleure le désespoir
Le jeune Hémon hurlant son chagrin
Et maudissant son père
Créon effaré tend les mains vers son fils
Malheureux crie-t-il qu’as-tu fait ?
Il ne fallait pas venir ici
Viens mon garçon je t’en supplie viens !
Hémon lève sur son père un regard plein de haine
Il lui crache au visage
Et tirant son épée se rue sur lui
Mais Créon d’un bond lui échappe
Alors Hémon le fou l’enfant perdu
Tourne contre lui sa rage désespérée
Et enfonce la lame dans sa poitrine
Puis vacillant
Dans une ultime étreinte
Il serre contre lui le corps de la jeune morte
Et pose sur ses lèvres blanches
Un baiser de sang
Scellant dans la mort leur union éternelle
O noces de sang
Qui disent le prix payé de la folie humaine !
Antigone, et c’est là que repose tout le génie tragique du texte, choisit de mourir de sa propre main, échappant par là à la logique de Créon. En gardant la maîtrise de sa propre mort, de son propre destin, elle va jusqu’au bout de cet absolu qu’elle revendique. C’est ce que disait Anouilh : "Elle s'appelle Antigone et il va falloir qu'elle joue son rôle jusqu'au bout..."



En lisant cet article passionné autour de l’Antigone de Jean-Pierre Siméon, j’ai tout de suite pensé à ces réflexions profondes qu’on se fait parfois en prenant un moment pour soi, un peu comme quand on flâne sur https://www.kinezone.fr/ à la recherche d’un peu de bien-être. L’analyse est dense, vivante, et rend vraiment justice à la puissance de cette figure tragique qui traverse les siècles sans perdre de sa force.
Ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant, c’est la manière dont l’autrice montre qu’Antigone n’est pas seulement un symbole de résistance, mais aussi une femme qui se dresse seule face à une autorité écrasante. Ce parallèle entre intimité et grandeur morale donne une profondeur supplémentaire au texte. Et quelque part, cette intensité fait…