Antigone à Molenbeek, de Stefan Hertmans
- Gaëlle Cabau
- 13 oct. 2024
- 4 min de lecture

Plusieurs semaines déjà que je n’ai pas écrit… Le boulot, le manque d’envie, la recherche d’une pièce qui me fasse vraiment vibrer. Cependant, l’actualité et les différents hommages rendus à Samuel Paty et Dominique Bernard m’ont donné envie de vous parler d’ Antigone à Molenbeek, de Stefan Hertmans.
Figure persistante du champ littéraire et théâtral, Antigone est celle qui, depuis Sophocle est née contre ; celle qui, face au corps en putréfaction de son frère, se lève et dit non. Sœur rebelle, rebelle à la loi du roi, à la loi du roi, à la loi des hommes. Ainsi, l’enjeu de chaque réécriture (et j’en ai lu beaucoup) réside dans la forme de cette révolte principielle et dans la signification que l’on choisit de lui donner.
Figure de l’individu qui se détache du groupe pour Hegel, figure de celle qui se dresse contre les lois de la cité, figure de la résistance chez Anouilh et encore plus chez Brecht, Antigone est également devenue, depuis quelques années, une porte pour interroger la radicalisation. Je pense à Antioche, de Sarah Berthiaume, à Akila, le tissu d’Antigone de Marine Bachelot Nguyen ou encore à Antigone à Molenbeek.
Allons, jeune Nouria, allons, ma fille.
Tout va finir par s’arranger.
Quoique, bon, je ne sais pas,
Peut-être que tout est dérangé.
Il y a… un petit problème avec ton frère,
Tu dois le savoir, c’était dans tous les journaux,
Et aussi à la télévision, n’est-ce pas ?
Tu sais bien que ton frère est en quelque sorte
Un ennemi public, enfin, pardon, était, pas vrai
Nouria ?
Ce court roman, souvent mis en scène sous la forme d’un monologue (et c’est à cause de cette forme éminemment théâtral que je vous en parle), raconte l’histoire d’une jeune femme en quête de la dépouille mortelle de son frère radicalisé. Nouria ne demande rien d’autre que de pouvoir l’enterrer, enterrer son petit frère et non pas le terroriste qu’il est devenu… mais on le lui refuse. Et lorsqu’elle s’introduit par effraction dans le centre médico-légal, les choses tournent mal.
Monsieur crénom, je vous en supplie !
Je veux le dépouillement… la dépouille
De mon frère pour l’enterrer, c’est tout.
Dans ce texte, on le voit, Stefan Hertmans convoque le mythe tragique fondateur pour mieux dépeindre l’une de nos tragédies contemporaines. En décortiquant la complexité des sentiments qui agitent Nouria, la pièce questionne sur ce qu’il nous reste d’humanité face à la folie des hommes.
Enfin, Nouria, comme tu y vas…
On n’est pas au théâtre, ici !
Ne sois pas si… émotive.
Tiens, prends un mouchoir, je ne supporte pas les gamines qui pleurent.
Le texte se présente comme une sorte de litanie faite pour être déclamé, crié, hurlé. Car Nouria est en colère. En colère face à un pouvoir inflexible. Les retours à la ligne provoquent des ruptures, des lignes de crête parfois abruptes, des non-dits. Le langage flirte avec la poésie parfois, avec le langage enfantin, parfois, aussi.
Le juge a parlé de droit
Le juge a parlé d’Etat
Le juge a parlé d’équité
Le juge a parlé de procédure
Le juge a parlé d’un crime :
Vol du cadavre d’un terroriste.
Non, j’ai crié, pas vrai,
Je ne vais pas enterrer un terroriste,
Je vais enterrer mon frère.
C’est mon petit frère, je vous dis.
Le droit que je défends ici est immémorial/
C’est le droit qu’ont les familles de pouvoir au moins rendre les derniers honneurs à un être cher.
Les honneurs ? a raillé le juge.
De bien grands honneurs, madame.
Trop d’honneur, même, dirais-je.
Avez-vous perdu la tête ?
Lois anciennes, lois immémoriales, j’ai crié,
Les lois de ma famille
Et j’ai serré le poing.
Si le texte m’a donné à repenser une figure mythique que je connaissais déjà, elle m’a aussi placée à un endroit de malaise, en m’obligeant, par le jeu de l’identification, à devenir Nouria. Pourquoi je parle de malaise ? Car la radicalité de ce personnage, toute entière à son désir d’enterrer son frère, semble finalement à occulter tout ce qui s’est passé en amont : l’attentat, les victimes de ce Djihadiste…
Alors j’ai vu rouge. Rouge sang.
Un voile de rage et de chagrin.
Je ne veux qu’une seule chose, j’ai dit,
Je l’ai craché, je l’ai rugi
À la face de cette belle blonde
Comme si j’étais de plus en plus extrême,
Comme si je devenais folle :
Je ! Veux ! Juste ! Enterrer ! Mon ! frère !
Ça ! C’est ! Civilisé !
Voilà !
La femme a secoué sa belle tête en souriant d’un air apitoyé devant tant de folie.
Tu es une fille sensée, Nouria, a-t-elle susurré.
Tu sais diablement bien ce que la loi dit là-dessus.
Va-t’en, j’ai sifflé, casse-toi maintenant !
La seule loi qui compte est celle que je ressens,
Et je ne la ressens qu’à travers mon chagrin.
Qu’est-ce que tu y connais gourdasse de luxe ?
Le texte a finalement soulevé en moi beaucoup d’interrogations. J’ai eu du mal à comprendre ce que cette nouvelle Antigone pouvait me dire sur notre époque et ses combats. Je l’ai trouvée très éloignée de moi. Et pourtant, je pense qu’il y a quelque chose de très juste dans la façon dont le texte décortique ce qui fait le terreau du terrorisme, à savoir le dés-espoir.



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