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Bamako-Paris, de Ian Soliane

  • Gaëlle Cabau
  • 29 juin 2023
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 juil. 2023


C'est en travaillant, il y a quatre ans, sur le théâtre documentaire, que j'ai eu envie de lire cette pièce de Ian Soliane. Malheureusement, la pièce était épuisée partout. Mais c'était sans compter sur la Librairie Théâtrale dont le fond impressionnant m'a sauvée.


Ibou, clandestin malien, vient de sauter la barrière : il s'est accroché au train d'atterrissage d'un Airbus A320 en partance de Bamako pour Paris. A 9000 mètres d'altitude, Ibou nous joue son odyssée. Ses espoirs. Son Europe. Son Amélie Poulain. L'idée folle qui a germé dans son esprit. L'idée de s'accrocher au ventre d'un avion. À quelques mètres de là : son cadavre, seize heures plus tard, posé sur un lit de morgue dans une salle de l'Institut médico-légal de Paris. Et à mesure qu'Ibou nous parle, Ibou est autopsié.


C'est parti. Je suis tout de suite à 300 ou 400 km/h. Ça me plie en deux. C'est le premier gros morceau. Je vois passer l'asphalte. Ça commence vraiment à taper dans le pied gauche. C'est limite. Ça vibre. Ça vibre fort. Les cuisses brûlent. Les bras brûlent. L'appui se dérobe. Ce n'est plus qu'une lutte. Contre la pesanteur et l'accélération. D'abord ne pas mourir écrasé par la fermeture du train.


Ce qui se dégage d'emblée du texte, c'est une impression de froideur, celle de la morgue, celle de la carlingue de l'avion, mais aussi celle, plus difficile, de la langue des médecins. Ils sont ceux qui autopsient Ibou, qui le dissèquent, l'objectivent et le réifient.


Sujet adulte, de sexe masculin, de race noire, âgé entre 18 et 22 ans, mesurant 193 cm et pesant approximativement 58 kg. La couleur des yeux est gris noir. Les cheveux sont noirs, givrés vers l’extrémité, crépus et de volume modéré. Les organes génitaux externes présentent des testicules avec un pénis circoncis.


L'autopsie (et son univers aseptisé) alterne avec l'évocation des souvenirs du jeune Malien, dans une sorte de concomitance spatiale et temporelle. Dans le livre, les répliques d'Ibou apparaissent d'ailleurs dans une autre police de caractère, sur la droite de la page.


LE MÉDECIN : Le cœur de 210 grammes possède une artère coronaire droite dominante. Sur l'artère coronaire gauche, une sténose segmentaire 50-60% due à une athérosclérose principalement le long de la troisième distal.

Je veux boire une bière.

Je veux prendre un bain.

Je veux dormir dans un canapé qui se déplie.

Je veux assumer mes actes.

Mes mains ont des morsures partout.

Le froid, il est coupant, c'est ce que je veux dire.

Calme-toi maintenant.

Ibou calme-toi.

Je suis calme.



Dans cette superposition des espaces et des temporalités, tout se passe comme si le corps, le mort, le fantôme... demeurait afin de dire. Dire quoi ? Dire la violence subie par la jeunesse malienne. Dire l'envie de partir. Dire les rêves qui habitent ceux qui partent.


Papa était veilleur dans une entreprise communale de la vallée de Kanguessanou, à 20 km en contrebas.

Papa a été déclaré invalide, en raison de gros troubles psychiatriques.

Maman est femme au foyer.

Maman veille sur ses six garçons, aujourd’hui tous morts.

Moi je gardais un champ de citrouilles dans une ferme du voisinage.

Un cikela n’est pas censé savoir qu’on peut geler dans la soute d’un avion.


Ainsi, si sur la table d'autopsie, il y a le corps d'Ibou, le texte donne à lire tout ce qui fait de lui un vivant, un homme...



Dans une démarche de questionnement sur la thématique des migrants au théâtre, cette pièce me paraît essentielle à lire. En effet, sur la table d'autopsie, il y a le corps d'Ibou. Mais l'on se dit que ce pourrait être le corps d'un autre, d'un jeune, d'un plus vieux, d'une femme... À travers sa trajectoire spécifique, se joue quelque chose de l'ordre du symbole et l'auteur nous invite à nous interroger sur nos propres représentations de ceux que le monde politique et médiatique nomme "migrants".






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