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Brazza - Ouidah - Saint-Denis, d'Alice Carré

  • Gaëlle Cabau
  • 5 nov. 2023
  • 7 min de lecture

Aujourd’hui j’ai fini la pièce Brazza-Ouidah-Saint-Denis, d’Alice Carré.


La pièce, dont le titre suggère des allers-retours géographiques, se présente comme une enquête mémorielle. Il y a l’enquête de Melika, jeune femme française d’origine béninoise qui découvre un jour que son grand-père était tirailleur, engagé volontaire aux côtés de la France en 39-45 et que rien de cette histoire ne lui a été transmis. Et il y a l’enquête de Luz, qui fait des recherches à Brazzaville, capitale du Congo et ancienne capitale de la France Libre et découvre les implications de sa propre famille dans les conflits.


Le texte multiplie les ramifications, autant de résurgences qui transportent le lecteur de découverte en découverte, de révélation en révélation. Il y a là, dans la trame du texte, quelque chose de déjà très fort dramaturgiquement, même si l’on peut craindre un côté répétitif et donc factice au plateau.


MUNGABIO : j’ai débarqué sur une plage, pas très loin de Toulon. La bataille, c’était la bataille, on répondait aux ordres. Quand on te disait d’aller te battre, tu allais te battre, quand on te disait de rester, tu restais. On a été plus forts, nous les tirailleurs. On a repris Toulon. Les Allemands se défendaient jusqu’à la dernière cartouche. On leur faisait peur, aux allemands, ils croyaient qu’on allait les égorger avec nos coupe-coupe.

Quand ils se sont rendus, la population nous acclamait, des grandes fêtes, ils étaient heureux qu’on les ait libérés. Nous, on était fiers, il y avait de la reconnaissance.

Et puis on est remontés dans l’Est. De la neige, j’en avais jamais vu.

Ils nous donnent des vêtements chauds. On se sent bien habillés, mais le froid rentre quand même. De la glace partout. 104 pieds tranchés. Ils nous disent :

« Les Africains sont pas habitués au froid », ils nous disent, « on va vous remplacer par des Français ».

(…)

Au début, je donne que ma carabine au jeune qui se trouve en face de moi.

Puis ils nous demandent aussi d’enlever nos tenues, celles que les Américains nous ont données. Je me déshabille, je ne garde que mes caleçons et mes tricots de corps. Quand il met ma veste, on voit plus ses mains.

J’entendais les autres qui disaient : « on a fait toute la guerre et on nous remplace alors qu’elle est presque finie. Après, ils vont dire que c’est les blancs qui ont gagnée. »


À l’origine de ce travail d’investigation, il y a les non-dits. Melika et Luz questionnent le passé, aux prises avec les zones d’ombre de leurs familles respectives, avec les oublis des anciens qu’elles interrogent, avec l’ambiguïté des archives. Le texte alterne temps présent et flash-back pour raconter leurs deux histoires de famille face à une mémoire collective occultée, pour révéler les blessures cachées dans lesquelles s’accumulent des silences coupables.


LUZ – Non mais maman, il faut que je te dise. Au Congo, il s’est passé un truc… j’ai rencontré une vieille femme. C’était au bord du fleuve, aux cataractes. Elle est venue vers moi. Elle avait des ancêtres coincés dans sa gorge…

LINDA – Des ancêtres coincés ? Faut aller consulter là…

LUZ – Elle a dit que moi aussi, j’avais des ancêtres coincés dans ma gorge. Ça peut paraître bizarre mais je la crois. Et elle m’a dit que l’un d’eux avait assisté à un massacre ? Je crois qu’elle parle de Pépé Pierre.

LINDA – Ah bon, tu crois ? Mais comment elle aurait pu savoir quoi que ce soit ? Enfin ma chérie, mais c’est ridicule ! Ton grand-père laisse-le où il est ! C’était pas un type bien tu sais.


Derrière l’enquête identitaire se noue la grande Histoire. D’ailleurs l’autrice ne craint pas d’entrer dans les détails d’une Histoire complexe et souvent oubliée, d’une Histoire faite de violence. Le point névralgique de la pièce est le massacre de Thiaroye, que je ne connaissais pas, massacre de tirailleurs rapatriés au Sénégal après avoir combattu pour la France et exécutés pour avoir réclamé leur solde.


ROSA – À Thiaroye, il y avait un camp de transit, où les tirailleurs démobilisés à l’automne 44 avaient été placés en attendant qu’on les renvoie dans leurs pays respectifs. Mais l’histoire commence en Bretagne, au port de Morlaix, au moment d’embarquer sur le Circassia qui doit les ramener au Sénégal. Comme toujours au départ, c’est une histoire d’argent : quand la France décide de rapatrier ses anciens prisonniers coloniaux, elle doit bien sûr leur régler leurs rappels de soldes et leurs primes de captivité et de démobilisation. Mais l’armée établit les montants de façon très chaotique, presque aléatoire, et elle ne paye pas l’intégralité des sommes dues. Évidemment, les tirailleurs réclament ce qui leur manque et alors les officiers leur promettent à la va-vite qu'ils recevront le reste une fois arrivés au Sénégal. Et là, déjà, ça coince. Certains tirailleurs refusent de monter à bord du bateau. Pour ceux qui prennent la mer malgré tout, la traversée ne se fera pas sans heurts. À nouveau des incidents éclatent. Le bateau fait escale à Casablanca Sur certains rapports, on dit que tout le monde rembarque. Sur d'autres, postérieurs à la tuerie, on dira que 300 tirailleurs sont restés au Maroc. Trois cents soldats disparus des archives… tu te rends compte. Au camp de Thiaroye, il n'y a aucun confort et les tirailleurs sont complètement désœuvrés. Ils attendent presque un mois. Les jours passent, toujours pas de paye, toujours pas de rapatriement. Et du jour au lendemain, on leur ordonne qu'ils doivent prendre le train et rentrer chez eux. Mais sans les avoir payés, évidemment. Les hommes refusent de partir tant qu'on ne leur a pas versé leur argent. Le général Dagnan arrive au camp pour parler avec les représentants des tirailleurs. Il leur promet solennellement de respecter leurs droits et de leur payer les sommes dues. Mais une fois revenu à Dakar, au lieu de faire ce qu'il a promis, Dagnan écrit à son supérieur le général de Boisboissel qu' « une démonstration de force s'avère nécessaire afin de répondre à l'esprit d'indiscipline qui règne à Thiaroye. » Alors dans la soirée, ils organisent une opération de répression. Dans la nuit du 1er décembre, alors que les tirailleurs sont endormis, ils encadrent le camp avec leur tank et leur half-tracks et au petit matin, ils déclenchent l'opération…

Ils les ont mitraillés, Melika.


En insistant sur l’histoire de ces tirailleurs, il s’agit pour l’autrice, de défocaliser, de sortir de l’Histoire apprise, pour questionner : questionner les enjeux de la décolonisation, questionner la façon dont les « amnésies de l’histoire » façonne nos inconscients collectifs, questionner la façon dont nos imaginaires peuvent être façonnés par un passé refoulé. La pièce interroge d’ailleurs sur le rôle de porteur de mémoire du théâtre, très présent dans les écritures contemporaines. Peut-être y-a-t-il l’envie, chez beaucoup d’auteurs, d’« Apprendre à nous souvenir ensemble », selon les mots d’Edouard Glissant.


DAOUDA CAMARA – Salmon vous a vu porter une baïonnette allemande.

ROSA – ça, tu vois, c’est impossible. On avait désarmé tous les tirailleurs avant qu’ils embarquent sur le Circassia.

JOSEPH DAGBO – Etant à Thiaroye, je n’ai jamais porté de baïonnette, encore moins allemande.

GABRIEL KRIGHI – Vous auriez très bien pu vous la faire prêter cette baïonnette, en admettant que vous n’en avez pas rapporté de France.

JOSEPH DAGBO – Je maintiens que je ne suis pas sorti le soir à plus forte raison n’avais-je pas de baïonnette.

DOUAGA CAMARA – Le rapport de Salmon est formel. Joseph Dagbo vous ne dites pas la vérité ; je suis absolument certain de l’avoir vu.

ROSA – C’est quelques mois plus tard, le 5 mars 195, à l’aide de ces deux seuls procès-verbaux, que la sentence tombe au tribunal Militaire Permanent de Dakar. La procédure a été mise en scène et carrément expéditive. Ils ont jugé trente-quatre soldats en 48 heures. Ils n’ont même pas donné la parole aux tirailleurs le jour officiel de leur procès.

MELIKA – Joseph Dagbo, déclaré coupable d’appel à l’insurrection, et condamné à dix années de détention, à la dégradation militaire, à l’interdiction de séjour en France pour refus d’obéissance, outrage à supérieur, provocation de militaires à la révolte.


Pour écrire sa pièce, Alice Carré s’est inspirée de matériaux d’archives, et de témoignages d’anciens combattants, de descendants d’anciens combattants à qui l’histoire n’a été que partiellement transmises… Cette matière documentaire vient légitimer la démarche, lui donner une caution. Si le texte est ainsi extrêmement ancré dans le réel, il n’en a pas moins une grande force poétique, surtout quand les fantômes du passé refont surface.


LINDA – J’étais une petite fille malheureuse. On ne manquait de rien. Dans cette maison, tout était… feutré, calfeutré, camouflé. Personne ne venait, pas même le facteur. Imperturbable, l’horloge sonnait… jusqu’à ce que la nuit…

À la maison, Papa rentrait tard. Il travaillait à la police. Les gens, ils l’aimaient pas, on était habitué à les entendre chuchoter. Il était toujours propre sur lui… Et en cachette, il buvait…

Maman disait « c’est ce massacre à Chasselay, ça l’a foutu en l’air. Et les camps de prisonniers, 7 mois. En Allemagne. Tout ce qu’il a fait, il l’a fait pour vous. »

Et il buvait, et il… « il l’a fait pour vous. »

(La silhouette de son père, Pierre Bernon, apparaît.)

PIERRE BERNON – Je l’ai fait pour vous.

LINDA – Un jour, il m’a trouvée la nuit en train de le regarder… Il était dans la cuisine… j’étais dans l’escalier…

PIERRE BERNON – Alors Linda, tu ne dors pas ? C’est pas une heure pour les petites filles !

LINDA ENFANT – J’arrive pas à dormir.

PIERRE BERNON – À ton âge, qu’est-ce qui t’arrive ?

LINDA ENFANT – Pourquoi tu dors pas, papa ?

PIERRE BERNON – Cette satanée guerre, elle m’a flinguée. Il y a des images, elles s’oublient jamais, elles s’acharnent à te tourner dedans. Linda, je te le dis à toi, et je le dirai plus jamais.

C’était pendant la débâcle.


J’ai beaucoup aimé cette lecture. Je n’ai qu’un bémol, c’est sur la fin de la pièce avec un twist final qui apporte, j’ai trouvé, une dimension manichéenne et morale, à laquelle le texte avait échappé jusque-là.


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