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By Heart, de Tiago Rodrigues

  • Gaëlle Cabau
  • 8 sept. 2023
  • 4 min de lecture

En choisissant de vous parler de Tiago Rodriguez, j’aurais pu évoquer Dans la mesure de l’impossible, ou Le chœur des amants, ou Bovary, ou Catarina et la beauté de tuer les fascistes, ou encore son Iphigénie. Mais j’ai préféré vous parler de ma première rencontre avec lui, une rencontre intelligente, tout en poésie et en délicatesse : By Heart.


Je pensais que Candida voulait se défaire des livres pour retarder la cécité, mais elle avait autre chose à me demander. Candida dit qu'elle veut apprendre un livre par coeur, qu'elle veut consacrer ce qui reste de sa vue pour apprendre un livre par coeur, un livre qui reste gravé dans sa mémoire, un livre qu'elle pourra lire mentalement quand se yeux lui manqueront.


Tiago Rodrigues nous conte ici une histoire, celle de sa grand-mère Candida qui, devenue aveugle, demande à son petit-fils de lui choisir un livre qu’elle pourrait apprendre par cœur. Mais que signifie au juste « apprendre un texte par cœur » ?


C’est l’urgence de cette question, sa charge qui m’a particulièrement émue. Si je ne devais choisir qu’un seul livre pour m’accompagner pour le reste de ma vie, un seul compagnon, lui et moi solitaire, quel serait-il ?

Le plus grand hommage qu’on puisse rendre à un poème ou à un texte qu’on aime, est de l’apprendre par cœur, By heart. Pas by brain, seulement avec la tête, mais by heart, par cœur, avec le cœur. Car l’expression est vitale.


Cette pièce est un vrai petit bonheur, intelligente sans être prétentieuse, originale sans tomber dans le piège de l'excentricité à tout va, émouvante sans pathos. Tiago Rodrigues, dans une suite d'emboîtement d'histoires, multiplie les références, notamment à George Steiner et à son De la beauté et de la consolation :

Je crois que nous sommes ce dont nous nous souvenons. Et ce qui est en nous, ils ne peuvent pas nous le prendre.


Lorsqu’il évoque Farenheit 451, de Ray Bradbury, c’est pour questionner le rapport du politique à la littérature :

Le personnage preincipal est un pompier qui s’appelle Montag. Mais à l’époque où se déroule l’histoire, les pompiers n’éteignent plus les incendies. En vérité, ils allument les incendies, ils commencent les incendies. Plus exactement, ils brûlent les livres interdits. La liste des livres interdits compte des millions de titres et les pompiers sillonnent la ville, mettant le feu aux maisons où il y a des bibliothèques clandestines qui contiennent des livres interdits. Voila. Le titre Farenheit 451 évoque la température à laquelle les livres brûlent, comme ça, spontanément. C’est 232 degrés Celsius, j’ai vérifié sur internet. Vous pouvez essayer si vous avez un four chez vous, vous allumez le four à 232 degrés, vous mettez un livre dedans et il va prendre feu. Il y a des livres qu’on peut brûler, non ?


Tiago Rodriguez rappelle également une anecdote essentielle à propos du poète russe Ossip Mandelstam :

Le poète russe Ossip Mandelstam, fut persécuté, emprisonné, torturé, et il mourut à Vladivostok. Les livres et les poèmes d’Ossip Mandelstam ont tous été confisqués. Alors son épouse Nadejda Mandelstam a appris chaque poème à dix personnes. Elle réunissait des amis, des inconnus dans sa cuisine et apprenait un poème d’Ossip Mandelstam à dix personnes en même temps, à chaque fois. Cela signifie qu’au bout de 60 poèmes six cent personnes les connaissaient par cœur. Et quand chaque personne ayant appris un poème dans la cuisine de Nadejda l’apprenait à dix autres personnes, le nombre augmentait incroyablement. Rien ne pouvait les toucher. Ces poèmes étaient sauvés. Cela me semble la forme de publication la plus profonde qui puisse être. La publication de l’âme humaine. Si dix personnes connaissant un poème par cœur, le KGB, la CIA ou la Gestapo ne peuvent rien faire. Ce poème survivra.


Quel livre choisir ? C’est une vraie question, à laquelle je n’ai toujours pas trouvé de réponse. Tiago Rodrigues, lui, choisit, comme Pasternak, un sonnet de Shakespeare (il le fait d’ailleurs apprendre aux spectateurs pendant la pièce) :

1937, congrès des écrivains soviétiques. La pire année, l’une des pires années. Les gens tombaient comme des mouches tous les jours. Les amis de Boris Pasternak se réunirent autour de lui et lui dirent : « Si tu parles pendant le congrès, ils vont t’arrêter. Et si tu ne parles pas, ils t’arrêteront tout de même, pour insubordination ironique. » Deux mille personnes étaient présentes. Jdanov, l’assassin politique stalinien, était là, assis sur la scène. Le congrès dura trois jours et tous les discours disaient : « Merci au frère Staline », « Merci au père Staline », « Merci au nouveau modèle de vérité stalinienne » ; et pas un mot de Pasternak. Au troisième jour, ses amis lui dirent : « Quoi que tu fasses, ils vont t’arrêter. S’il te plaît, peut-être devrais-tu dire quelque chose. Quelque chose que nous pourrons garder en nous, quand tu seras en prison. » Pasternak était un homme incroyablement beau. Il mesurait plus d’un mètre quatre-vingts. » Quand il se levait, tout le monde le remarquait. Pasternak se lève. On me dit que le silence s’entendait jusqu’à Vladivostok. Et quand Pasternak monta sur la scène, il lança un numéro. Un numéro, et deux mille personnes se levèrent. C’était le numéro d’un certain sonnet de William Shakespeare que Pasternak avait traduit en russe, et dont les russes disent encore aujourd’hui que c’est, avec Pourchkine, l’un des grands textes de la langue russe, mais c’est du Shakespeare. Un sonnet de Shakespeare sur la mémoire. Et quand Pasternak lança ce numéro, deux mille personnes se levèrent et récitèrent par cœur le sonnet. La traduction de Pasternak. Cela voulait tout dire. Cela voulait dire : Vous ne pouvez pas nous toucher, vous ne pouvez pas détruire la langue russe, vous ne pouvez pas détruire Shakespeare, vous ne pouvez pas détruire le fait que nous sachions par cœur ce que Pasternak nous a donné. Et Pasternak ne fut pas arrêté.


Cette pièce, je l’ai lue trois fois et écoutée quatre fois. Je l’aime car elle n’est pas une utopie. Elle dit le pouvoir de la littérature, comment un texte peut nous modifier, à quel point une œuvre peut nous nourrir. Elle dit aussi que lire est un geste politique, libertaire, qu’apprendre c’est se prémunir de l’oubli, lutter contre l’obscurité.




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