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Ce qui nous reste de ciel, de Kevin Keiss

  • Gaëlle Cabau
  • 22 juin 2023
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 4 juil. 2023


Kevin Keiss est devenu une figure incontournable du monde du théâtre, notamment à Dijon, pour sa collaboration avec le TDB. En apprenant qu'il s'intéressait aux écritures contemporaines, j'ai décidé de jouer les curieuses et de découvrir ses écrits par la lecture. Je dis "par la lecture" car j'ai déjà eu l'occasion, à plusieurs reprises, de voir ses pièces adaptées au plateau (Comment je suis devenue Olivia, Sous d'autres cieux, La tendresse, Zypher Z). J'ai choisi Ce qui nous reste de ciel pour son titre aux allures sibyllines.


Louis réveille en pleine nuit son frère Antoine. Il a écrit sur les murs de sa chambre et a une importante révélation à lui faire : il pense avoir trouvé “l’équation du monde”. Un père absent, une mère dépressive, il s’invente une réalité parallèle, sensible, organique. Sarah, une jeune fille qui vit bien loin, dans un autre pays, couvre, elle aussi, les murs de sa salle de classe de graffitis mathématiques. Son enfance est marquée par l’instauration d’un régime politique totalitaire. Elle s’engage dans une lutte contre toute forme de conformisme comme seul acte de liberté possible. Louis est décrété fou ici, Sarah surdouée là-bas. Entre eux, une étrange connexion mentale s’établit peu à peu.


Ce qui nous reste de ciel est un texte troublant car il porte en lui une dimension de mystère accentuée par la charge poétique de l'écriture.


LOUIS - Des années plus tard je suis retourné à une messe de Noël à Notre-Dame sans mon frère et sans ma mère

J'ai regardé la messe en pensant à la conversion de Claudel le 25 décembre 1886

J'observais les gamins qui chantaient et je pensais au ravissement de Claudel durant le chant du Magnificat

" En un instant mon cœur fut touché et je crus"

C'est ce que Claudel a dit

Il parle de la croyance comme d'un foudroiement

Comme lui j'ai lu et relu avec obstination Une Saison en Enfer et les Illuminations

J'ai vainement cherché attendu espéré que la foi fleurisse en moi

mais rien

Le silence

L'attente de la foi

Et je me suis demandé si l'attente de Dieu n'était pas Dieu lui-même


Le lecteur est sans cesse invité à récolter les indices pour reconstituer le sens (tout en acceptant que ce sens échappe), à questionner les énigmes de chaque personnage (Louis est traversé par des visions, Sarah écrit des équations secrètes...), à tisser des liens entre les histoires (qui, parfois, s'invitent l'une dans l'autre et s'imbriquent).


LOUIS - Je t'ai réveillé cette nuit

Pour que dans la nuit

Toi et moi

Nous soyons les seuls à savoir

J'ai trouvé

Tu m'écoutes ?

L'équation du monde.


ANTOINE - Quoi ?


LOUIS - L'équation du monde je regrette déjà de t'en avoir parlé tu ne comprends pas ce que

ça veut dire

Je le vois tout de suite à tes yeux que tu ne comprends pas

Celle qui solutionne tous les problèmes Antoine

L'équation du monde


ANTOINE - Mais de quoi tu parles ?

Et depuis quand sais-tu ne serait-ce que

Poser une équation ?


LOUIS - Tu ne veux pas la voir alors ?


ANTOINE - Mais quoi ?


LOUIS - L'équation du monde

Mon équation

Tu ne veux pas la voir ?

Toute la nuit

J'ai passé la nuit entière à en vérifier les termes

Tu ne veux pas que je te montre ce que j'ai découvert ?


ANTOINE : Viens t'asseoir à côté de moi et calme-toi.


LOUIS - Mais je suis très calme putain je suis hypercalme

Je veux pas m'asseoir faut que tu voies

Hein ?


Sans doute parce que les deux personnages s'appellent Louis et Antoine, la pièce m'a fait penser à Jean-Luc Lagarce et Juste la fin du monde, notamment sur les thèmes de l'incompréhension au sein de la cellule familiale et l'impossibilité fondamentale dans laquelle on se trouve parfois de communiquer. On retrouve d'ailleurs également, comme chez Lagarce (et d'autres...), les retours à la ligne, l'absence de ponctuation, les épanorthoses, le paradoxe d'une forme à la fois empreinte d'oralité et extrêmement travaillée.


Ce que j'ai préféré dans la pièce, c'est la deuxième histoire, celle qui se noue autour de Sarah et de sa famille : j'ai aimé sa portée politique, son questionnement universel et le fait que la musique soit symbole de liberté.


MOUSTAFA - Qu'est-ce que tu fais ?

Wooo papa ça va pas ?

Mais c'est toute notre collection de vinyle

Arrête

Lâche

Pas celui-là

Arrête papa


PAPA (chuchotant) - Moustafa s'il te plaît ne t'en mêle pas va te recoucher il est tôt


MOUSTAFA - Pas celui-là


PAPA - On n'a pas le choix tu comprends

J'ai pas le choix

Je fais pas ça de gaîté de coeur

Je fais ça parce qu'on n'a pas le choix.


MOUSTAFA - Tu crois vraiment que la police des mœurs va venir fouiller nos bibliothèques ?



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