Ces filles-là, d'Evan Placey
- Gaëlle Cabau
- 21 juin 2024
- 4 min de lecture

Aujourd’hui, j’ai eu envie de revenir sur une pièce toute en choralité, autour du thème du harcèlement. Il s’agit de Ces filles-là, d’Evan Placey, pièce que j’ai découverte grâce à la compagnie Ariadne.
À Sainte Hélène, on est des petites filles civilisées. Nous, les humains, on est bien plus intelligents que les poules. On n’a pas besoin de se battre. On le connaît, l’ordre hiérarchique.
Qui est en haut
Qui est au milieu
Qui est en bas
Toutes les filles de toutes les écoles de la ville le savent.
Assises chacune dans leur classe, à se jauger
À se renifler
À trouver leur place dans la hiérarchie, une place qui déterminera le reste de leur vie.
Moi, je suis au milieu. Une place confortable. Je la conseillerais à toutes les filles de cinq ans comme étant la plus sage.
Ces filles-là, c’est l’histoire de Scarlett. Elle ne s’est jamais intégrée au groupe des filles de l’école Sainte-Hélène. Est-ce parce qu’elle n’est pas bien coiffée ? Parce qu’elle parle fort ? Parce qu’elle attire les garçons ? Une photo postée sur les réseaux sociaux va signer, pour elle, une longue descente aux enfers... plongée racontée par une voix unique, celle du groupe des autres filles, qui la juge coupable. Mais coupable de quoi ?
Mais je me suis posé la question. Pendant genre une minute. Quand j’ai reçu la photo.
Ça devait être un garçon. Russell. Ou. Et il a dû lui laisser entendre que si elle le faisait pas, il
s’intéresserait plus à elle. Parce qu’une autre le ferait.
Il a dû lui dire que si elle le faisait, il sortirait avec elle.
Il a dû lui dire que si elle le faisait pas, il raconterait à tout le monde qu’ils avaient couché
ensemble.
Ou. Non. Non.
Il a dû lui faire croire qu’elle était unique.
Il a dû lui dire que c’était juste pour rigoler.
Il a dû lui dire : Tu me la montres et je te la montre.
Il a dû lui faire croire qu’elle était belle. Il a dû lui faire croire qu’elle était la plus belle fille
du monde.
(Temps.)
Mais peut-être pas.
Il a dû lui faire croire qu’elle était moche.
Il a dû lui faire croire qu’elle ne trouverait jamais un mec comme lui.
Il a dû lui faire croire qu’elle valait rien.
Il a dû la rejeter.
Il a dû lui dire qu’il regrettait d’avoir fait ça avec elle.
Elle a dû se dire, si je flash, click, bzz il sera… il fera attention à moi.
(Temps.) »
Ce qui se joue dans cette pièce est de l'ordre de la chasse aux sorcières, dans cette démesure cruelle. Pour écrire ce texte, Evan Placey s’est inspiré de l’histoire d’Amanda Todd, une adolescente canadienne de quinze ans qui s’est suicidée après avoir publié une vidéo sur youtube dans laquelle elle expliquait son histoire : la photo d’elle les seins nus envoyée sur Internet, le chantage d’un inconnu, la condamnation de ses amis, ses changements de lycée et toujours, le rejet des autres.
Quand il arrive, nous, les filles, on est en cours d’histoire en train de pas écouter « Triple cheese » déblatérer des trucs sur le vote, les femmes qui souffrent en jet ou je sais pas quoi.
Bzz
Clic
Pop
Flash
Un texto
Un mail
Un message
Un tweet
Et les écrans des téléphones illuminent la classe
C’est pas comme si j’étais la seule à regarder
Tout le monde l’a eu, pas que moi, alors c’est pas comme si
C’est pour ça que, quand je le, enfin de toute façon ça aurait rien changé.
Une photo de Scarlett. Toute nue.
(Temps.)
Bzz
Clic
Pop
Flash
Oh putain
Quelle grosse pute
Quelle grosse pétasse
Quand les poules commencent à se battre, quand elle sont vraiment à fond, elles peuvent aller jusqu’au sang et c’est là qu’il faut faire vraiment attention. Parce que si elles voient du sang, les autres poules, elles se transforment en meurtrières. Elles se mettent à donner des coups de bec pour faire couler plus de sang, encore et encore. On est obligé de les asperger de spray antiseptique violet pour qu’elles ne voient pas le rouge du sang, sinon elles tueront la poule à coups de bec. Je ne sais pas pourquoi. Mais je crois que c’est parce qu’une poule vulnérable met tout le groupe en danger. Un truc dans le genre.
Pour questionner les fonctionnements propres à l’adolescence, l’auteur a fait le choix du chœur, du groupe indifférencié : LES FILLES. Car, partout, toujours, c’est le groupe qui prévaut. Le groupe et sa violence, le groupe et sa cruauté. Les seules voix qui se détachent sont celles du passé.
Ma mère dit : elle n’est pas venue chez nous un jour ?
Ma mère dit : tu n’est pas allée dormir chez elle une fois ?
Ma mère dit : c’est pas une de tes amies ?
Si
Si
Si
Si
Si
Si
Alors on va sur Facebook pour lui rendre hommage :
Tu nous manques Scarlett. Reviens.
Ton beau sourire nous manque.
Ton charme nous manque.
Tes blagues nous manquent.
Si tu lis ça, sache que-
Et certaines passent à la télé
Un homme nous pose des questions
Et on dit à la caméra :
Scarlett était notre amie. Elle nous manque.
Son beau sourire nous manque.
Son charme nous manque.
Ses blagues nous manquent.
Scarlett, si tu nous regardes -
Et on pleure. Pour de vrai.
Et j’ai l’impression que je vais vomir
Et j’ai l’impression d’avoir reçu un coup de poing dans le ventre
Et j’ai l’impression d’avoir pris un coup dans la tronche
Le texte est lui aussi un coup dans la tronche. Mais y a-t-il d’autres façons de parler de harcèlement, que de le dire dans sa concrétude ? L'écriture, concise, incisive, m'a fait penser à H.S. Tragédie ordinaire, de Yann Verburgh. Rien n'est évité, éludé ou tu. Le texte est d'ailleurs rempli de mots qui font mal, comme cette première scène qui commence par une liste d’insultes.
Pute
Pétasse
Poufiasse
Putain
Coureuse
Catin
Traînée
Salope
Garce
Morue
Suceuse
Baiseuse
Obsédée
Tu mérites tout ce qui t’arrive
La cochonne
La nympho
Scarlett suce quéquette
Pute
Pute
Pute
Pute
Pute
Pute
Pute
Pute
(Temps.)
Parce qu’il pose la question des rapports entre le groupe et l’individu, je pense que je monterai un jour le texte avec des élèves. Aussi parce que, même s’il parle de la violence du monde, le texte invite à une vraie réflexion sur les moyens possibles pour sortir de l’immobilisme imposé par la loi du plus fort.


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