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Dorphé aux Enfers [Orléans 69]

  • Gaëlle Cabau
  • 22 févr. 2025
  • 8 min de lecture

Comme je dois bientôt rédiger un dossier pédagogique pour l’abc sur la pièce Dorphé aux enfers [ Orléans 69 ] (mise en scène d’Eric Cénat), j’ai décidé d’attaquer directement par la lecture de la pièce de Luc Tartar. D’une part, parce que j’apprécie particulièrement cet auteur ; d’autre part, parce qu’il est publié chez supers éditions Lansman. Enfin, j’apprécie de stimuler mon imaginaire au gré des pages, avant de rencontrer une pièce au plateau.


LA FILLE DU COMMISSAIRE (Lit l’article) : Depuis une semaine, une rumeur […] circule et met en cause plusieurs commerçants honorablement connus dans la cité. […] Devant le développement insensé en inadmissible d’une véritable offensive du mensonge, nous croyons de notre devoir d’affirmer que les fables qui se donnent libre cours ne reposent sur rien d’authentique. […] La police procède à une enquête en vue de démasquer les auteurs d’accusations calomnieuses et il est par conséquent possible que cette regrettable affaire comporte des suites judiciaires.


À l’origine de la pièce, un rumeur. Une rumeur qui s’est propagée à Orléans en 1969, durant plusieurs mois. La rumeur racontait que des jeunes filles disparaissaient dans les cabines d’essayage de certains magasins de vêtements du centre-ville. Mais seulement dans certains magasins. Cette rumeur ne s’est pas limitée à Orléans, elle s’est diffusée dans d’autres villes. Mais à Orléans, elle a pris une dimension antisémite : les six magasins visés appartenaient à des commerçants juifs que l’on soupçonnait de se livrer à la traite des Blanches. Le premier établissement mis en cause portait le nom de Dorphé.


Micro-trottoir

Jeudi 7 décembre 2023, 1H38. Magda, devant la porre de la chambre de Jade. On entend, venant de l’intérieur de la chambre, le son de l’ordinateur. C’est un documentaire, un micro-trottoir datant de juin 1969. Un journaliste interroge des filles et des garçons.

- Je suis que de toute manière j’irai plus essayer une robe chez les juifs.

- C’est comme pour les godasses et puis ils leur font des piqûres aux pieds.

- Des cabines… des choses suspectes… je sais. J’ai travaillé chez les juifs, je sais comment ça se passe.

- Mais est-ce que vous y avez cru ?

- Au début oui.

- On y croit même encore !


Pour cette pièce, Luc Tartar s’est emparé de ce matériau à la fois historique, documentaire mais aussi véritablement romanesque pour inventer le personnage d’Eurydice. Jeune fille de 1969, Eurydice entend parler de la rumeur d’Orléans mais n’y croit pas. Elle ne veut pas, ne peut pas croire pas à la rumeur. Elle est confrontée à ses amies et connaissances qui y croient, qui tentent de l’influencer, ainsi qu’aux adultes qui l’entourent, qui la mettent en garde ou qui la protègent. En créant ce personnage qui se démarque et choisit de faire son propre chemin vers la vérité, Luc Tartar nous propose une véritable figure positive.

Dans les lycées, le bruit court que des femmes sont droguées dans les cabines d’essayage, attachées et emmenées dans des tunnels pour être embarquées dans des sous-marins, direction d’Amérique du Sud, où elles sont obligées de se prostituer. Mais elle, Eurydice ne croit pas à la rumeur et « désobéit ». Elle se rend chez Dorphé, l’un des magasins incriminés et descend dans les sous-sols et les cabines d’essayage, à la rencontre du commerçant, Monsieur Lumière. Et elle le tire des enfers en lui tendant la main, en le faisant remonter du fond de son magasin et en lui faisant traverser la foule qui l’attend devant le magasin.


MONSIEUR LUMIÈRE – Elle me prend la main. Je la suis. Nous remontons des ténèbres. Marche après marche. Nous arrivons au rez-de-chaussée du magasin lui aussi plongé dans la nuit. Un grincement sinistre nous parvient de la vitrine. On dirait qu’à l’extérieur une bête énorme frotte son pelage contre la vitre empêchant de voir ce qui se passe dans la rue. J’ai un mouvement de recul. Eurydice me serre la main. Elle avance. Je la suis. Dehors on entend des cris. Des hurlements. Nous parvenons lentement à la porte. Eurydice met la main sur la poignée. Qu’est-ce qu’on va découvrir ? Elle ouvre la porte. Nous sommes au bord de l’abîme. Devant nous une masse informe tout à coup aux aguets. La rumeur se tait peu à peu. Les gens nous regardent. On n’entend plus rien. Rien qu’une jeune fille qui chante une chanson dans le vent.


En faisant cela, Eurydice prend véritablement conscience de l’antisémitisme de la rumeur. Elle décide alors que son trajet, que sa descente n’est pas terminée et qu’il faut aller plus loin. Car elle souhaite comprendre pourquoi, d’où ça vient, et ce qui s’est passé pendant la guerre..


Dimanche 30 novembre, 5H14. La chambre d’Eurydice. Eurydice est habillée, un sac à ses pieds. Elle semble sur le point de partir.

EURYDICE – Je pars. Pardonne-moi maman je ne peux pas faire autrement. Il y a cette chose que je n’ai pas finie. J’ai tendu la main à cet homme mais je n’ai fait que la moitié du chemin. Il faut que je descende encore. Il faut que je m’enfonce dans les ténèbres. A la rencontre de ces gens. Au bout du chemin il y a cet endroit. Je ne sais pas ce que c’est. Je vois des grillages. Des baraquements. Je cois des hommes des femmes et des enfants. Comme des ombres. On dirait qu’ils m’attendent. J’ai des roses dans la main. Je m’accroche au grillage. Les ombres me regardent. Je voudrais dire quelque chose. J’ouvre la bouche mais aucun son ne sort. Je… Je n’ai plus les… les mots. Maman. Je… je resterai toujours ta…ta fille.


Dans la pièce, la jeune Eurydice écrit un journal. Elle y dépose ce qui la traverse, ses émotions, ses peurs face à quelque chose qui, finalement la dépasse. Ce journal, elle le laisse sur son bureau au moment où elle part. Partir, car elle ne peut plus faire que ça. Luc Tartar imagine qu’elle part pour Auschwitz, car elle part pour toujours plus loin dans les enfers. Elle part essayer de comprendre ce qui s’est passé. Je ne m’attendais d’ailleurs pas à ce que la pièce creuse aussi loin du côté des racines de l’antisémitisme, et que Luc Tartar convoque la Shoah. J’ai trouvé que cela donnait une sorte de profondeur de champ à la pièce.

Jade, a 17 ans en 2023 lorsqu’elle découvre le journal de sa grand-mère.


Pour cette pièce, Luc Tartar s’est nourri de faits réels, de témoignages, de documentaires, d’essais sociologiques… Ce matériau, source d’écriture extraordinaire, ancre la pièce dans quelque chose de très concret, de très sincère. Il y a, pour le lecteur, quelque chose qui se joue, qui est de l’ordre de la fascination : fascination pour le morbide, fascination pour l’obscène, fascination pour ce qui nous échappe.


Mardi 20 mai 1969, 18H23. Au téléphone.

FEMME 1 – Un sous-marin ? Dans la loire ??

FEMME 2 – Exactement. C’est comme ça qu’ils font partir les filles. Elles sont kidnappées dans les cabines d’essayage droguées emmenées dans les souterrains jusqu’à un sous-marin qui les attend dans la Loire pour les emmener Dieur sait où en Amérique du Sud ou en Afrique…

FEMME 1 – Mais ce n’est pas possible. La Loire… ce n’est pas navigable.

Femme 2 – Qu’est-ce que tu en sais ?

FEMME 1 - Mais tout le monde le sait.

FEMME 2 – Ce n’est pas navigable au-dessus mais en dessous… dans le fond y a peut-être du fond. Simplement on le voit pas.

FEMME 1 – C’est ridicule ?

FEMME 2 – En tout cas les filles sont en danger et ça tu ne peux pas le nier. Il faut leur venir en aide.

FEMME 1 – Et concrètement tu fais quoi ?

FEMME 2 – J’en parle autour de moi. Je fais circuler l’information.

FEMME 1 – Mais est-ce que quelqu’un a appelé la police ?

FEMME 2 – La police ? T’es pas folle ? La police. Pourquoi pas la presse tant que tu y es ? On sait bien que tous ces gens sont vendus ?

FEMME 1 – A qui ? A quoi ?

FEMME 2 – A qui tu sais.

FEMME 1 – Qu’est-ce que ça veut dire ?

FEMME 2 – Tu sais très bien.


La gageure pour l’auteur a été d’avoir su s’extraire de cette histoire, de cette source première et documentaire, d’avoir sur déplacer la focale. Notamment, en convoquant un mythe d’Orphée inversé avec le personnage d’Eurydice. Avec le mythe les pages se teintent alors d’onirisme.


EURYDICE – J’entends des voix. Ça bourdonne et ça chuinte. Ça crisse. Ça siffle. Comme si les gens murmuraient à mon oreille. Comme s’ils enfonçaient une aiguille tout doucement jusqu’à me toucher les tympans. Langues de vipère. Tous ceux que je croise. Cette femme sur le trottoir d’en face. Et puis celle-ci devant la boucherie. Cet homme dans sa voiture les copines à la cantine le conseiller en éducation et même quelques garçons. Qu’est-ce qu’ils ont tous à déverser leur fiel dans mes oreilles. J’entends des voix. Elles font leur nid dans ma tête. Un mélange d’effroi et de dégoût. J’ai du sang sur mes mains. Ça coule de mes tympans. Je les entends tous ces gens. Ça bourdonne dans mes oreilles.


Onirisme mais pas que : La pièce se diffracte en 26 scènes, souvent brèves, jouant avec les temporalités et les genres : de la comédie sentimentale à la tragédie, de la querelle familiale à la mise en abîme métaphysique. Les titres disent une pièce protéiforme.


Hadès

I buried Paul

She’s leaving home

Jeanne d’Arc

Aux oubliettes

Psyché

Trois oui

La trappe

La culbute

La traite des blanches

Elucubrations

Le sous-marin

Conseil d’ami

Les voix

Pas d’autre mot

On dit

Rebelle

Samedi-noir

Micro-trottoir

Enfin !

Taïaut

Aux enfers

Summer time

She’s leaving home

Auschwitz

In extremis


Malgré la dimension mythologique de certains titres, j’ai surtout aimé que la pièce se révèle extrêmement actuelle, qu’elle s’empare de ce phénomène de la rumeur à un moment où les fake news foisonnent, où la réalité se trouve manipulée (Vive Trump ! mais pas que). La pièce commence par une scène extrêmement drôle qui rappelle que le phénomène n’est pas nouveau, pour preuve la mort annoncée de Paul MacCartney en 1969 alors qu’il se porte toujours aussi bien que possible.


JOY – C’est là. Dans Life. J’ai fait toute la ville pour le trouver. Paul McCartney est mort ! Ta tante Yvette. Des semaines qu’elle m’en parle. Yvette. Ma sœur. Tu sais bien qu’elle enseigne à l’université du Michigan. Eh bien, ils l’ont dit dans son université. C’est officiel : Paul McCartney est mort en 1966 et…

(…)

EURYDICE – Mais maman. On ne sait même pas si…

JOY – Tu as raison. On va vérifier. Il paraît qu’il y a des indices sur les pochettes. Où sont les disques ?

EURYDICE (lit la couverture de Life) – « The case of the missing Beatle. Paul is still with us…”

JOY – Voilà. On va vérifier. Ah. Abbey Road. Tiens. Regarde !

EURYDICE – Quoi ?

JOY – Tu voix bien. Ici. McCartney. C’est le seul qui marche pieds nus. Comme un fantôme. Et Ringo Starr tout en noir. On dirait un croque-mort. Là. Sergeant Pepper’s. Il paraît que sur une des photos intérieures McCarthney porte sur son bras un badge où c’est écrit (elle tombe sur la photo) OPD… Officially Pronounced Dead !


La thématique de la « rumeur » est riche, elle interroge la relation de l’individu face au groupe, la dynamique du harcèlement dans la société, le surgissement du cauchemar en pleine réalité, la transformation du murmure, au départ absurde, en terrifiante oppression.

Mardi 27 mai 1969, 11H16. Chez Dorphé. Monsieur Lumière raccroche le téléphone.

MONSIEUR LUMIÈRE – Encore un appel anonyme.

LE JOURNALISTE – ça vous arrive souvent ?

MONSIEUR LUMIÈRE – ça n’arrête pas.

LE JOURNALISTE – Depuis quand ?

MONSIEUR LUMIÈRE – Depuis quelques jours. Parfois personne ne parle. Parfois j’entends respirer. Hier quelqu’un m’a dit : « Est-ce que pour une robe on a droit à un voyage ? » Et puis ça a raccroché. Et ce matin un homme est entré dans le magasin s’est planté devant moi et en me pointant du doigt : « Si j’avais un fusil, je te mettrais une balle. »


J’ai aimé cette pièce car elle vient dire la peur d’un monde qui vacille, mais aussi la nécessité de la révolte. D'ailleurs, la chanson Let the sunshine in, de Julien Clerc, guide Eurydice et Monsieur Lumière hors des Enfers, mais vient aussi clore la pièce.


On se guette

Traqués à bout de souffle

Marchant

Pétrifiés dans

Nos manteaux

D’hiver

Refoulés aux frontières du mensonge

Des nations qui crèvent.

Tués par des rêves chimériques

Ecrasés de certitudes

Dans un monde glacé de solitude

Savoir si quelque part il y a

L’espoir

D’être un jour les enfants

Du hasard

Je vois ma vie projeter

Son futur dans l’espace…


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