Le théorème du pissenlit, par Yann Verburgh
- Gaëlle Cabau
- 7 juin 2025
- 7 min de lecture

Insoumission poétique
C’est la fin de l’année, la fin des représentations avec les élèves — et déjà le début des futurs projets qui germent. Après avoir exploré la magnifique réécriture d’Iliade par Alessandro Baricco, j’ai envie, pour l’année prochaine, de m’emparer du Théorème du pissenlit, de Yann Verburgh.
Pourquoi ? Difficile de mettre des mots sur ce qui fait qu’un auteur me touche. C’est à la fois une question de propos et de matière. Une voix, une écriture qu’on reconnaît immédiatement. Quand je lis Yann Verburgh, je reconnais Yann Verburgh. Et chaque fois, je suis frappée par l’intelligence de sa construction dramaturgique, par la façon dont il convoque avec exigence des sujets graves, sans jamais les simplifier — même (et surtout) quand il s’adresse aux jeunes. Parce que, oui, j’en ai assez de cette soupe tiède qu’on sert trop souvent au jeune public alors qu'il y a des auteurs qui osent des textes puissants et lumineux. Le Théorème du pissenlit en fait partie.
COMME UNE GRAINE DE PISSENLIT
LES NARRATEURS –
Au début, on ne sait pas
Alors on apprendre
On apprend à marcher
On tombe
Des milliers de fois
Et des milliers de fois
On se relève
Doucement
Un pied devant l’autre et tout ira bien
On apprend à parler
Il faut entendre cent soixante fois un nouveau mot
Pour l’apprendre
C’est fou, non ?
Tu savais ça ?
On apprend toutes sortes de choses
Et malgré tout ce qu’on apprend
On ne sait pas toujours quoi faire de ce qui nous arrive
Et on peut tomber à nouveau
Ce n’est pas grave
Il suffit juste de se relever
De recommencer encore et encore
Puis on peut tomber sur un trésor
Sur un ami
Une amie pour la vie
Tomber sur une histoire
Une histoire qui, elle aussi, pourrait devenir une amie pour la vie
Il y a une histoire, comme ça, que nous aimerions te raconter
Cette histoire, tu n’auras pas besoin de l’entendre 160 fois pour la comprendre
Car cette histoire elle est à toi
C’est à toi qu’elle arrive
Elle est tombée sur toi comme une graine de pissenlit
Jusqu’à arriver, là
Là, juste dans le creux de ton oreille
Ecoute
Cette histoire elle a besoin de toi
Ecoute
Le Théorème du pissenlit prend la forme d’un conte à la fois sensible et tranchant, qui dénonce le travail illégal des mineurs. Tao et Li-Na vivent dans un petit village accroché à la montagne. Seuls avec les anciens depuis le départ de leurs parents, ils grandissent libres, portés par leurs jeux et leur imagination. Mais le jour de ses treize ans, Tao doit quitter le village. Li-Na, bouleversée, décide de partir à sa recherche. Son voyage la mène au Pays-de-la-Fabrique-des-Objets-du-Monde, où elle retrouve son ami broyé par une machine implacable : un système qui transforme les corps en outils, les enfants en rouages, au nom d’un capitalisme productiviste déshumanisant. À l’autre bout du monde, pour son anniversaire, Toi reçoit un jeu. À l’intérieur, une lettre. Comme un appel au secours.
Dans le silence de l’hiver
Le cœur de Li-Na est gelé
En classe
La place à côté de la sienne
Est restée vide
Elle refuse que quelqu’un d’autre l’occupe
Tous les jours, après l’école, elle va voir le grand-père de Tao pour lui demander quand il reviendra
Mais le grand-père n’en sait rien
Il lui raconte les histoires des esprits de la nature
Les histoires des esprits malicieux de la forêt qui se nourrissent des peurs des enfants
Les histoires des esprits de la rivière, du vent, des nuages et du feu qu’il ne fait jamais contrarier pour ne pas subir leur vengeance
À l’arrivée du printemps
Le soleil fait fondre la neige et la glace à la surface de la rivière
La montagne tout doucement retrouve ses couleurs
Mais sans Tao
Le cœur de Li-Na reste gelé
Alors un matin
Elle prend son cartable
Au lieu d’y mettre des livres et des cahiers
Elle y met des vêtements et de nourriture
Et ce matin-là
Au lieu d’aller à l’école
Li-Na cueille le premier pissenlit du printemps
Elle le tend vers le ciel pour l’offrir au vent
Quelques graines s’envolent
Elle décide de les suivre
La dramaturgie du texte tisse les voix et télescope les espaces, faisant de Tao, Li-Na, et Toi les étincelles d’une insurrection poétique, dans laquelle l’imaginaire devient outil de résistance. Car c’est de cela qu’il s’agit : de la puissance émancipatrice des enfants, de la révolte qu’ils portent à hauteur de cœur, de ce qu’ils osent dire de notre monde d’adulte. Un monde, dans lequel les grandes personnes, quand elles ne sont pas indifférentes, sont impuissantes.
Et aujourd’hui, ce n’est pas rien de questionner la liberté, de se demander ce qui peut faire groupe, de se demander à quel moment il devient essentiel de désobéir.
ÉLÈVE DE TA CLASSE 1 – Il faut écrire la lettre de Li-Na en gigantesque, à la craie, sur le sol de la cour !
ÉLÈVE DE TA CLASSE 2 – Mais qui va la voir ?
ÉLÈVE DE TA CLASSE 3 – Ouais, ça suffit pas !
ÉLÈVE DE TA CLASSE 4 – Il faut l’écrire sur le toit de l’école !
ÉLÈVE DE TA CLASSE 2 – Mais qui va la voir ?
ÉLÈVE DE TA CLASSE 5 – Les gens dans les avions !
ÉLÈVE DE TA CLASSE 3 – Ouais, ça suffit pas !
ÉLÈVE DE TA CLASSE 5 – Il faut l’écrire dans le ciel ! Tout le monde va la voir !
ÉLÈVE DE TA CLASSE 2 – Mais comment ?
ÉLÈVE DE TA CLASSE 1 – Comment on fait ça ?
ÉLÈVE DE TA CLASSE 3 – Ouais, c’est pas possible !
ÉLÈVE DE TA CLASSE 4 – Il faut en parler aux grands, aux parents, c’est à eux de faire quelque chose.
Tu as déjà essayé de le faire
Parler à ton père, au magasin, au maire, à la télé
E, racontant tout ça
D’un seul coup
Ça fait tilt dans ta tête
T’as une idée
Tu dis que tous les enfants qui achètent ce jeu
Doivent connaître l’histoire de Li-Na et Tao
C’était ça son but en écrivant cette lettre
Le texte parle de cadences infernales, de systèmes qui usinent les âmes, de travail qui dévore, à l’image de la « grande gueule » du texte qui avale symboliquement les jeux qui ne conviennent pas.
ENFANT DE L’USINE 2 – Plus vite, 7224 ! Plus vite !
Sinon tu vas finir…
ENFANT DE L’USINE 3 – À la grande gueule !
LI-NA – C’est quoi la grande gueule ?
ENFANT DE L’USINE 4 – Tu veux pas savoir.
ENFANT DE L’USINE 5 – C’est la pire des punitions.
ENFANT DE L’USINE 2 – Tu dois rester des heures en équilibre…
ENFANT DE L’USINE 4 – Au bord du trou où on jette les jeux mal fabriqués.
ENFANT DE L’USINE 5 – Y en a qui n’en reviennent jamais !
ENFANT DE L’USINE 3 – Il ne reste d’eux que leur numéro.
Li-Na leur demande s’ils ont vu Tao
ENFANT DE L’USINE 2 – Connais pas.
ENFANT DE L’USINE 3 – C’est quoi son numéro ?
ENFANT DE L’USINE 4 – Tout le monde s’appelle par son numéro, ici.
ENFANT DE L’USINE 5 – C’est la règle.
ENFANT DE L’USINE 3 – Des petits comme toi en ont même oublié leur prénom.
ENFANT DE L’USINE 2 – Et le village où ils sont nés.
ENFANT DE L’USINE 4 – C’est la maladie de l’oubli.
Si la matière est politique, ancrée dans un réel que nous préférons souvent ignorer (#balancetonsheintontemutonzara et toutes tes habitudes de consommation…), la forme est, elle, profondément poétique. Le texte alterne récit choral et dialogues dramatiques, véritable terreau fertile à monter avec un atelier théâtre.
Les retours à la ligne font également la force du texte, soutenant la parole du comédien, nourrissant son souffle, le libérant d’un pathos trop psychologique pour laisser place à une parole vive, urgente.
À l’usine, Li-Na et Tao collectent les histoires de tous les enfants
Dans les dortoirs
Ils jouent avec eux pour qu’ils se souviennent
Li-Na écrit dans un grand cahier
Les éclats de souvenirs qu’ils recueillent
Comme les pièces d’un puzzle
Et chaque jour
En les croisant
Au réfectoire
Dans les couloirs
Dans les ateliers de l’usine
Li-Na et Tao murmurent inlassablement aux oreilles des enfants leur prénom comme un secret
Pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli
Li-Na parvient ainsi à recomposer les histoires de tous les enfants dans son grand cahier
Jusqu’au jour sacré de la fête des Esprits
Le seul jour de l’année où l’usine est fermée
À la Ville-de-la-Fabrique-des-Objets-du-Monde
Le carnaval bat son plein
Les travailleurs de toutes les usines envahissent les rues
Pour assister au défilé des chars
Mais Li-Na, Tao et les enfants de l’usine
Ne s’y attardent pas
Ils traversent le carnaval en direction des falaises
Qui bordent l’océan
Ils s’aident les uns les autres
Pour les escalader
Là-haut
Avec des branches, des écorces, des fleurs, de la terre
Chaque enfant se déguise
Ils font leur propre carnaval
La nuit tombe
Ils allument un grand feu et dansent autour
Ils chantent
Ils appellent le vent
Les flammes s’élancent vers le ciel
Vers la lune pleine comme un disque
Brillante comme un soleil
Et le vent se lève
Le vent de la montagne
Le vent de la forêt
Le vent des plaines
Le vent de l’océan
Tous les vents
Comme un seul vent
Li-Na
Perchée sur un rocher
Face à l’océan
Ouvre son grand cahier d’écolier
Elle crie au vent les histoires de tous les enfants de l’usine
Avec Tao
Les enfants les répètent en chœur derrière elle
Ils hurlent leurs colères
Le vent se gonfle de leurs histoires
Le vent rugit
Le vent redouble de puissance
Dévale les falaises
Traverse les rues de la ville
Fend le carnaval
Le vent s’engouffre dans l’usine en grondant
Et sous son souffle
Sous le souffle des esprits du vent
Chargés des histoires et de la colère des enfants
Le vent démonte la chaîne
Le vent démonte les dents de la grande-gueule
Le vent démonte toute l’usine
Au matin
Quand Li-Na, Tao et les enfants reviennent des falaises
L’usine a totalement disparu
Volatilisée
Il ne reste plus
À la place
Qu’un champ de pissenlits
Dont les graines
Portées par le vent
Indiquent à li-Na et Tao
Le chemin du Village-au-Rocher



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