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La mastication des morts, de Patrick Kermann

  • Gaëlle Cabau
  • 29 juin 2025
  • 5 min de lecture

Hier soir, j’ai replongé dans La Mastication des morts, de Patrick Kermann. Sans le relire entièrement, je suis allée piocher dans ces voix remontées des profondeurs.


Tous les rapports sur les mastications concordent : les morts mâchent avec leurs dents, dans les tombeaux, avec un bruit aussi puissant que celui des porcs… Dans les chroniques et récits, les auteurs ne tarissent pas sur cette espèce de sons et de voix qu’ils racontent avoir entendus dans les cimetières, dans les sépulcres et dans les monuments funéraires. (Michaël Ranft)


Dans cette pièce, l’auteur donne la parole à des hommes et des femmes qui, enterrés dans le même cimetière, continuent de ressasser ce que fut leur vie. Sous les dalles du cimetière de Moret sur Raguse, les morts n’ont jamais autant parlé, répétant leurs joies, amours, rancœurs et regrets, comme s’ils se refusaient au silence.

Ça râle, ça invective, ça bave encore un peu de vivant.


GEORGES LARGUIT – 1928-1972

Mon agonie a été classique

On peut rien redire

Phase un : Lemoine m’annonce mon cancer des poumons

C’est le choc

Deux paquets de maïs pas plus dans la journée

Trois mois il confirme

Donc choc

Phase deux : dénégation

Pourquoi moi

Pas moi non pas moi

Et les autres hein

 

La pièce est composée de monologues, de fragments de vie, qui viennent créer un effet de polyphonie. Comme un chœur antique qui aurait été morcelé. Ce mélange d’unissons et de dissonances tissent une tapisserie de récits qui se croisent, s’interrompent et se superposent.


ANNE LETOURNEUX – 1896-1957

C’est

Ce n’est pas le grand blanc aveuglant éblouissant

Ni les noires ténèbres poisseuses

C’est

Ce n’est pas le silence l’absolu silence

Ni les rumeurs ivres ni les plaintes lancinantes ou stridentes

Ni même les cris non

C’est

Ce n’est pas la semblance ombreuse

Ni l’apparence désincarnée

Ni les brumes glaciales ni la radieuse chaleur

C’est

Ce n’est ni le crépuscule ni l’aube

Ni

Ce n’est pas l’ennui

Ni le mystère

Ce n’est pas le vide non plus

Ni un autre monde

Ce n’est pas une autre vie

Une non-vie

L’envers ni le reflet de l’autre vie non

C’est

Ce n’est pas surtout pas le néant

Le trou béant sans fond ouvrant sur rien

Ce n’est pas le temps ou le non-temps l’hors-du-temps

Ni l’espace aboli

Ni l’espace aboli

C’est

Ce n’est pas l’isolement le délaissement

Ni la fraternité immortelle

Ni la solitude éternelle

Ce n’est surtout pas

Surtout pas

L’errance vaine ou la fixité morne

 

La pièce est bâtie sur le nombre. Et pourtant, dans ce cortège mortuaire, chaque voix a sa singularité : sa propre histoire d’abord, mais aussi sa propre langue, sa propre rhétorique. Le va et vient entre la parole individualisée et la parole chorale fait théâtre. C’est là que ça palpite.


RAYMOND ISORGES – 1922-1975

J’ai une communication à faire, s’il vous plaît, j’ai une communication à faire.

Ta gueule, Raymond !

 

Dans cette grande fresque souterraine de la communauté du cimétière de Moret sur Raguse, certains destins sont tragiques (il y est question d’inceste, de violence…), d’autres teintés de grotesques et d’ironie. Les morts, enfin libérés des conventions des vivants, n’ont jamais autant parlé, révélant les non-dits d’une société rurale figée.


DOCTEUR SERGE LEMOINE – 1912-1979

« Front ridé et aride yeux caves nez pointu bordé d’une couleur noirâtre tempes affaissées creuses et ridées oreilles rétives en haut lèvres pendantes pommettes enfoncées menton ridé et racorni peau sèche livide et plombée poils des narines et des cils parsemés d’une espèce de poussière d’un blanc terne visage fortement contourné et méconnaissable » Hippocrate a raison je suis bien mort.


Et toutes ces paroles composent, par petites touches, l’histoire de leur siècle. Chaque vie personnelle, au-delà de l’anecdotique qui se donne à lire, se lie pour dire la grande histoire. L’histoire d’un monde rural d’un autre temps. Celle d’un monde cabossé par les grandes guerres du siècle dernier. Celle d’un paysage dominé par la misère sociale et la violence. Dans le déplacement de focale, l’Histoire suinte par les fissures des tombes.


E.L. MASTERS – 1920-1944

Dead I’m a dead man completely dead ans alone in the darkness of the tomb without friends and family bill shit why am I staying in this fucking town deadly alone far away from my L.A. desperately alone for such a long time that I’ve lost my accent in this froggie-country.


Au-delà de son originalité formelle, l’intérêt du texte repose sur sa portée existentielle. Pris dans cette foule de voix obstinées, de vies minuscules interrompues, le lecteur est gagné par le vertige d’être en vie. Le paradoxe de sentir battre la pulsation de l’être-là.


COLETTE RICHET - 1945

À peine née hop je meurs

Valait mieux pour papa

Ça lui aurait fait de la peine

Lui qui avait déjà tant enduré là-bas

Tout aussi bien qu’il ne soit pas revenu

Et qu’il ne m’ait pas vue

Ni sa Géraldine toute tondue traînée sur la place de la mairie

Avec moi dans le ventre

Chahutée et bousculée

Que ses cheveux n’avaient pas encore repoussé

Que hop je naquis et mourus


La mastication des morts interroge également notre rapport à la mémoire : la subjectivité des souvenirs que l’on garde et ceux que l’on laisse. Et cette urgence : celle de ne pas se laisser effacer, la volonté de faire mémoire dans notre monde en constante accélération.


BLANDIN GEORGETTE – 1846-1927

Arrête-toi passant et contemple la poussière vois le feuillage qui tombe et recouvre ma sépulture et la pierre qui s’effrite et la mousse qui dévore la croix de bois regarde regarde ô passant mon épitaphe li lis-la qui dit ma vie et ce qui fut mes peines jusqu’au vout lis et de tes doigts enlève la terre qui recouvre la pierre gravée lis tout tout le texte lis de ma vie qui fut ainsi de ma vie qui fut ici sans joie ni peines non plus qui s’en est allée comme elle fut venue viens plus près viens et retire les feuilles qui cachent les lettres les belles lettres dorées de la vie passée à Moret lis l’amour de mes enfants et l’attachement de mon époux et l’affliction infinie et la douleur lis ô passant.


Au plus proche des gisants, le texte peut enfin se lire comme une métaphore du théâtre. Le théâtre comme lieu de résurrection. Le théâtre comme possibilité de donner corps à l’absence. Le théâtre comme art de faire parler les morts. Dans le texte, se joue quelque chose de l’ordre de la cérémonie tragique, d’un oratorio, où les disparus, pour un temps, remonteraient à la surface.


Le théâtre sera placé le plus près possible, dans l’ombre vraiment tutélaire, du lieu où l’on garde les morts… Seul viendrait au théâtre qui se saurait capable d’un promenade nocturne dan un cimetière afin d’être confronté à un mystère. (Jean Genet)

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