Convulsions, d'Hakim Bah
- Gaëlle Cabau
- 8 mars 2025
- 6 min de lecture

Je suis tombée sur cette pièce un peu par hasard. Un bout de temps que je voulais la lire, depuis que j’en avais entendu des extraits à la radio et que ces extraits m’avaient, par leur crudité, obligée à m’arrêter en voiture. Et puis, moi, cette famille maudite des Atrides, elle me fascine, alors…
Peut-être un terrain de basket
Un terrain de basket-ball
Ou peut-être quelque chose qui ressemble à un terrain de basket-ball
Et ainsi un panier
Et ainsi un ballon de basket
Et ainsi sur les abords du terrain de basket
Ou de ce quelque chose qui ressemble à un terrain de basket
Un banc
On imagine qu’ils viennent de terminer un match
Ils
C’est Atrée
C’est Thyeste
C’est Le frère bâtard
Le frère bâtard
Ligoté peut-être venant d’être ligoté
Et/ou attaché et/ou peut-être venant d’être attaché
A les yeux bandés
A la bouche scotchée
Thyeste et Atrée les demi-frères du frère bâtard
Rôdent autour de lui
Devenant pour ainsi dire ses bourreaux
Sur le banc est assis
Le fantôme de la mère du frère bâtard
Il assiste impuissant à ce qui se passe
Atrée dit
Tu pense qu’il sait
Thyeste dit
Si
Il sait
Ou en tout cas il a une idée
Il se fait une petite idée
Atrée dit
De ce qu’on pourrait lui faire.
La pièce commence sur un terrain de basket-ball isolé. Atrée et Thyeste brutalisent leur demi-frère bâtard, le rouent de coups, lui pissent dessus, lui coupent la langue, lui font manger, l’arrosent d’essence, mettent le feu… Le faire disparaître est le plan qu’ils ont fomenté pour s’assurer d’empocher la totalité de l’héritage familial. Atrée bat sa femme et la trompe avec celle du voisin. Thyeste, amoureux de sa belle sœur, Erope, finit par la séduire. Plus tard, Atrée, Erope et leur bébé se rendent à l’ambassade américaine pour effectuer les démarches nécessaires à leur installation aux Etats-Unis. Le test ADN obligatoire pour l’obtention du visa révèle que l’enfant n’est pas le fils d’Atrée… La tragédie se déroule jusqu'au festin final.
Et Thyeste prend alors le reste de la nourriture et l’enfonce de force dans la bouche d’Atrée en disant
Bouffe
Tu vas bouffer oui
Tu ne me feras pas bouffer ton enfant
Tu vas bouffer ton enfant
Et tu l’auras dans ton ventre
C’est pas à moi de porter ton enfant
Bouffe bouffe tout carnivore
Bouffe le fruit de ta cruauté
On dira le père a tué son enfant
On dira le père a fait festin du corps de son enfant
On dira le père a bouffé son enfant
On dira le père a creusé la tombe de son enfant dans son ventre
Dans Convulsions, Hakim Bah convoque les personnages de la tragédie pour traiter de la violence. Elle est le thème principal de la pièce, ce qui meut les personnages dans leur férocité, et ce qui les dévore. L'auteur autopsie avec minutie la sauvagerie : violences familiales, violences conjugales, violences sociales, violences économiques…
Le voisin jette son assiette et se lève
Il veut va s’avancer vers Atrée
Mais il se retient
Et Érope pour calmer le jeu continue de dire
Vous savez les mouches dans la bouche c’est des choses qui arrivent malheureusement
Pas souvent mais des fois quand même
Et puis après tout ce n’est qu’une mouche
On va pas perdre notre sang-froid pour une mouche
Et puis les mouches avec votre ver dans le ventre ça aide à combattre le ver
La mouche et le ver c’est toujours un combat passionnant et c’est la mouche qui l’emporte toujours donc pas la peine de s’emporter pour si peu vous voyez
Laissons la mouche s’occuper du ver au moins elle aura servi à quelque chose sa présence dans votre ventre aura servi à quelque chose
Après ça ira mieux
Vous verrez après vous irez mieux
La pièce aborde également la question de l’émigration vers les États-Unis. En tant qu’auteur Guinéen, Hakim Bah sait à quel point le rêve américain peut se révéler fallacieux. Ici, les jumeaux maudits font tout pour échapper à leur condition mais le fatum leur rappelle qu’on n’échappe pas aux règles.
Erope donne l’assiette qu’elle a apportée au voisin
Son casque par exemple tenter de le lui enlever non
Tu touches même c’est comme si tu lui arrachais un membre il devient pas content et pas content il
Devient féroce comme une bête sauvage qui peut mordre sans arrêt
Il a dit qu’il apprend l’anglais paraît qu’avec sa machine il peut apprendre l’anglais
Il dit que bientôt il ira en Amérique et puis moi je pense c’est bien si tout ça pouvait se faire
Mais lui le connaissant ne connaissant personne là-bas comment veut-il
Moi je lui dis c’est bien d’être dans les nuages quelquefois mais attention faut pas être trop dans les nuages faut savoir atterrir
Et puis péter à hauteur de ses fesses
C’est important de péter à hauteur de ses fesses sinon
Tout est question de possession, de domination, de territoires à conquérir. Ici, cela passe beaucoup par le personnage féminin d’Erope, complètement absent de la pièce de Sénèque. Une manière sans doute de dire que la femme est le champ de bataille des hommes, que la femme finit toujours par en pâtir.
Atrée dit
Je t’ai quand même trouvé sur le corps de ma femme
Tu savais quand même que c’était ma femme non
Que tu te mettais sur le corps de la femme de ton frère non
Que tu étais en train de glisser ta queue dans le corps de la femme de ton frère de sang non
Et que ton frère pourrait te surprendre
Et que ça ne pourra plus se nier
Que c’est quand même difficile à surmonter
Et que oui ça tape sur les nerfs
Et que oui ça a de quoi perdre les nerfs
Et que je suis en train de perdre les nerfs
Et que ça fait péter les plombs
Et que je suis en train de péter les plombs
Et que c’est toi qui m’obliges à perdre les nerfs et à péter les plombs.
Ce que j’ai aimé, c’est que le texte n’est pas univoque, qu’il oblige le lecteur, par sa fureur, à prendre parti face à cette violence, à s’interroger : jusqu’où l’homme peut-il aller dans sa violence ? À un moment Atrée dit « Tu vois ce que tu m’obliges à faire ! »
Atrée et Erope
Une cuvette de WC avec chasse d’eau
Une baignoire
Erope est ligotée
Atrée pisse dans la cuvette
Et Atrée prend la tête d’Erope
Et Atrée plonge la tête d’Erope dans la cuvette
Et Atrée tire la chasse d’eau
Et Atrée attend que finisse de couler l’eau
Et Atrée retire la tête d’Erope de la cuvette
Et Erope hurle
Et Atrée rit
Et Atrée traîne Erope vers la baignoire
Et dans la baignoire l’eau est brûlante peut-être même pimentée
Et Atrée plonge Erope dans la baignoire
Et Erope se brûle
Et Erope est peut-être piquée par le piment
Et Erope souffre
Et Atrée rit sauvagement
Et Atrée sort la tête d’Erope de l’eau et lui crache
Ouvre encore ta petite chienne et laisse pénétrer le monde
Le titre "Convulsions" dit tout de cette écriture vraiment âpre, brute, concrète, qui se calque, avec une forme d’agressivité, sur les pulsions humaines. Parfois le texte donne l’impression de vomir. Et en même temps, il y a dans l’écriture d’Hakim Bah une poétique singulière avec des systèmes de répétitions qui emprisonnent les personnages et des retours à la ligne proches du vers.
Et Atrée de réussir à dire
Que la lumière du jour se dérobe à jamais de mes yeux
Que le jour apeuré se casse sur ma tête
Que le jour tombe du ciel et s’éteigne sur mon crâne
Que les ténèbres des nuages floconneux s’écrasent sur ma maudite cervelle
J’exige une punition
J’exige ma punition
Quelle serait ma punition
Pourquoi la Terre me supporte encore
Poiurquoi la Terre ne se fend pas là à mes pieds
Pourquoi elle ne m’avale pas là tout de suite
Tout craque s’effondre se déchire dans ma conscience
Méchant cauchemar
Méchant cauchemar
La pièce est difficile mais propose un réel parti pris. On n’est pas dans quelque chose de tiède, mais dans une pièce d’écorché qui me donne envie de lire les deux autres volets de cette trilogie intitulée Face à la mort.
Voici le lien vers la mise en voix écoutée il y a quelques années :



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