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D'autres mondes, de Frédéric Sonntag

  • Gaëlle Cabau
  • 7 mai 2023
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 juil. 2023


Hier, je me suis rendue à la super Librairie théâtrale, à Paris. Partie à la recherche d'une pièce pour mes futurs secondes, j'ai finalement demandé conseil au libraire. Ce dernier, qui semblait avoir lu toute la boutique (Quel plaisir d'avoir en face de soi un vrai passionné !) m'a orientée vers D'autres mondes, de Frédéric Sonntag. J'ai craqué et ai acheté le petit opus (ainsi que quatre autres pièces), en repensant au B.Traven du même auteur, dont j'avais beaucoup aimé la représentation.


D'autres mondes, c'est un peu la version théâtrale du chat de Schrödinger ( ou du lapin de Madame Schleininger avec lequel commence la pièce). Nous sommes au début des années 60, un jeune physicien français au génie précoce et un auteur de science-fiction soviétique travaillent sans le savoir sur le même concept : l’existence d’univers parallèles. Cinquante ans plus tard, leurs enfants - le leader d’un groupe de rock renommé et une futurologue récemment médiatisée - sont chacun hantés par l’héritage paternel et confrontés au même moment à d’étranges événements : le surgissement d’autres réalités au sein de leur réalité propre. Mais que sont donc exactement ces autres mondes qui s’ouvrent à eux ?


Comme dans B. Traven, j'ai retrouvé la faconde et l'inventivité de Frédéric Sonntag. La pièce, en prenant comme point de départ les vies de Jean-Yves Blanchot et d'Alexei Zinoviev, déborde de mots et d'idées :


On ne peut faire que ce qui a été n'ait pas été, c'est une chose entendue. mais il nous est libre d'imaginer que ce qui a été aurait pu être autrement. Qu'avant d'advenir, l'évènement existait dans une multitude de possibilités quasi infinies, de formes virtuelles qui se superposaient et auraient pu aussi bien exister.

Mais que se passe-t-il après ? Que deviennent toutes ces virtualités ?

Cessent-elles vraiment d'exister ? S'effondrent-elles réellement au profit d'une seule d'entre elles ?

Ne continuent-elles pas leurs vies en nous, comme autant de chemins que nous aurions pu emprunter, inscrivant au creux de nos existences leurs sillages fantômes ? Au point que nous pouvons à tout moment les convoquer - comme nous le ferions de n'importe quel souvenir - et, l'espace d'un instant, laisser la réalité des vies qui n'existent pas nous envelopper tendrement.


Parce qu'il s'inspire de théories scientifiques et flirte avec la science-fiction (genre rare au théâtre), le sujet est passionnant. En posant comme postulat l'existence d'autres mondes, Frédéric Sonntag nous invite à élargir le champ de notre mémoire et de notre imaginaire. Il nous questionne véritablement. Qu'est-ce qui fait que nous avons besoin de croire en d'autres possibles ?


Nous avons tous deux vies :

La véritable, qui est celle que nous avons rêvée pendant l'enfance,

Et que nous continuons à rêver, adultes, sur fond de brume :

Et la fausse, qui est la pratique, l'utile,

Celle que nous vivons dans la vie partagée avec d’autres,

Celle dans laquelle on finit par nous mettre dans un cercueil.

Dans l'autre il n'y a pas de cercueil, pas de mort.

Il n'y a que les illustrations de l'enfance.

Dans l'autre, nous sommes nous-mêmes. Nous vivons.

Dans celle-ci nous mourons, c'est là ce que vivre veut dire.

En ce moment, aux prises avec cette nausée, je ne vis que dans l'autre...


Ce besoin de croire en d'autres possibilités que la nôtre, est-il le symptôme de notre renoncement à agir sur notre présent (le bercement rassurant d’un ailleurs illusoire, une (maigre) consolation) ou le premier pas d’un déplacement possible (une modélisation imaginaire, une virtualité, comme première (r)évolution) ? Ces fictions que nous ne cessons de nous inventer, de désirer, celles d’un autre monde possible, sont-elles des leurres ou des lueurs ? Sont-elles des façons de nous consoler de ce réel-là (à un niveau intime aussi bien que politique) ou de le ré-inventer ? Témoignent-elles de notre capacité à penser un autre état du monde ou de l’échec à vivre dans celui-ci ? ( cf le dossier pédagogique du spectacle ).


PATRICK SHROD : Je vous cite : "Tout ce qui a été mis en place, l'économie verte, le développement durable, c'est trop tard, il aurait fallu s'y atteler beaucoup plus tôt, dans les années soixante-dix."

ANNA ZINOVIEV : Oui, et depuis les années quatre-vingt-dix, tout a continué à accélérer en dépit du bon sens, et aujourd'hui en effet, il est déjà trop tard.

MARIE-LOU : Si c'est comme ça, moi j'arrête tout de suite le tri sélectif...

Temps

ANNA ZINOVIEV : Ce contre quoi je veux nous mettre en garde, justement, c'est cette bascule. Ce moment où les gens vont se dire qu'il n'y a plus rien à faire, où ils se diront qu'il ne reste plus qu'à jouir de la destruction.

PATRICK SCHROD : Mais vous comprenez que votre catastrophisme peut justement engendrer ce type de réaction...

ANNA ZINOVIEV : On ne peut pas nier la réalité. Le premier pas à faire c'est donc de l'accepter. De faire le deuil en quelque sorte de notre modèle de civilisation. Ensuite, on peut commencer à s'opposer aux comportements réellement mortifères. Ce à quoi nous devons résister c'est à l'apparition d'une sorte d'ivresse extatique de destruction qui pourrait se banaliser, d'une pulsion de mort qui nous vient du futur.


Il y a quelque chose de véritablement stimulant dans tout ce que la pièce convoque.


Cette verve des idées et du langage, on la retrouve également dans la structure de la pièce, qui propose une construction labyrinthique, en convoquant des temporalités différentes, des mondes parallèles, des biographies parallèles, des personnages fictifs et réels (Bernard Pivot est de la partie)... C'est ce foisonnement, qui dit le goût de l'auteur pour le romanesque, qui m'a fait douter de la possibilité de monter cette pièce en dehors de ce que lui-même a imaginé au plateau. Pour moi, c'est sans doute le point d'achoppement de la pièce.




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