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Delta Charlie Delta, de Michel Simonot

  • Gaëlle Cabau
  • 15 juil. 2023
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 4 août 2023


" CHRONIQUEUR


en 1212, trois riches marchands angevins furent attaqués et liés à un chêne alors qu’ils se rendaient à la capitale par la forêt de bondy. des brigands sauvèrent les trois hommes. ils furent délivrés par des anges. un miracle. ce quartier, le Chêne Pointu, fut alors, longtemps, un lieu de pèlerinage.


27 Octobre 2005

la toussaint les vacances.

le Bo Goss bien sapé

Nike Shox bleu et blanc

baskets Converse noir et gris

coiffure branchée coupée mi-tête au coiffeur de Sevran.

être beau pour l’Aïd.


27 octobre 2005 APRES-MIDI

ils vont au stade.

match de foot

à 18 heures il sera l’heure de couper le ramadan.

Ne pas rater la rupture du jeûne.

courses au Franprix du Chêne Pointu au Lidl de Mont-fermeil. il faut partir.


17 HEURES

dix jeunes reviennent d’un match de foot.

traversent un chantier.


17 HEURES 17

depuis le chantier un agent des pompes funèbres appelle la police.

des jeunes courent

des silhouettes autour d’un cabanon

quelque chose de louche

des blancs, un grand black, des africains.


17 HEURES 23

radio de la police BAC 833

des enfants en train de voler allez-y

rue Jules Vallès, au funérarium, des cabanons de travaux.

c’est reçu ?


17 HEURES 24

trois voitures de la bac, puis deux voitures de police.

14 policiers, un jeune arrêté menotté.

ils contournent le parc pour cerner les enfants.

radio de la police

on a lancé la sirène, ils sont partis en courant,

on court, ça remonte le chemin des postes,

ils sont au moins six hein !


17 HEURES 28

radio de la police

Ils sont tous de type africain, la plupart 15-16 ans.


17 HEURES 31

radio de la police

des jeunes courent au niveau du cimetière rapprochez du monde.

trois voitures foncent, bloquent les freins, les pneus crissent. les policiers sortent et courent. poursuite. terrain de foot portail terrain vague route du petit bois talus cimetière centrale edf. six se font arrêter en chemin. un sur le chantier. trois dans un terrain vague. deux dans le cimetière. il en manque trois.

un des policiers descend de sa voiture.

course à travers les bois poursuite des enfants. "


En 2005, trois jeunes sont électrocutés dans un transformateur électrique, à Clichy-sous-Bois. Deux d’entre eux meurent. L’un survit. S’ensuivent ce que l’on appellera « les émeutes ». Ces dernières inspirent alors à quatre auteurs, Lancelot Hamelin, Sylvain Levey, Philippe Malone et Michel Simonot l’écriture à « quatre mains » du texte L’Extraordinaire tranquillité des choses.

En 2015, Michel Simonot suit le procès des policiers impliqués dans l’épisode de la mort de Zied Benna et Bouna Traoré, et prolonge le travail initié en 2005 en écrivant Delta Charlie Delta.


" trois ont franchi le seuil interdit

du dehors vers le dedans

du dedans vers un autre dedans


nulle autorisation

nul accueil

nulle hospitalité

nulle effraction

un mur le franchir

devenir invisibles


trois corps plaqués au mur intérieur

à s’y emboutir

dos collés nuques collées mains collées

à devenir ciment

doigt écartés tendus à se disloquer

à s’y fondre


devenir paroi intérieure

enfouis dans la matière

dissous dans l’épaisseur de l’enclos "



Parce qu’il emprunte au théâtre documentaire, le texte est percutant. Vraiment. Michel Simonot fait en effet le choix de restituer des pans de l’histoire en le signalant typographiquement. Ce sont les messages échangés par les policiers, des extraits du procès … la réalité affleure et oblige le lecteur à prendre parti, à statuer. Ainsi la démarche d’écriture se fait éminemment politique.


" TRIBUNAL


LE PRESIDENT, au policier

vous poursuivez des enfants

LE POLICIER

on a entendu les bruits sur les feuilles mortes, on s’est accroupis, on s’est rapprochés,

on voit deux individus,

un est déjà sur le terrain adjacent à la centrale,

un second termine d’escalader le grillage côté terrain.

LE PRESIDENT

pourquoi ne pas crier auprès des enfants que vous cherchez dans la centrale ?

LE POLICIER

je ne vais pas crier auprès de gens que je ne vois pas.

LE PRESIDENT

qu’entendez-vous monsieur par « ils vont bien ressortir » ?

quand vous dîtes qu’ils sont en train de s’introduire sur le site E.D.F.

LE POLICIER

c’est pour indiquer une direction, pas un acte certain.

je n’affirme rien. je choisis de ne pas crier, je repars à l’entrée du cimetière, fais le tour, continue à chercher.

mon expression « je ne donne pas cher de leur peau » c’est une expression orale fort maladroite.

j’ai dit ça pour attirer l’attention. je comprends que ça heurte les parties civiles. j’en suis désolé.

LE PRESIDENT

la radio parle d’enfants. aviez-vous conscience que vous poursuiviez des enfants ?

LE POLICIER

non, j’ai des enfants, c’en était pas, je n’avais pas l’impression.

je ne me suis jamais considéré comme un chasseur, un chien fou.

LE SYNDICAT DE POLICE

ce jour-là ça aurait pu être n’importe lequel d’entre nous.

LE PRESIDENT

vous cherchez à voir des personnes que vous ne voyez pas.

pourquoi ne cherchez-vous pas à communiquer ?

pourquoi ne cherchez-vous pas à protéger des personnes qui pourraient être là ?

LE POLICIER

je ne souhaite pas répondre.

AVOCAT

expliquez-nous le sens de cette phrase : « ils vont bien ressortir ».

LE POLICIER

pour moi ils s’introduisent dans un petit terrain entre la centrale et le cimetière. ils sont là.

AVOCAT

comment expliquez-vous que la policière du standard dise : « j’ai su qu’il y avait une introduction possible dans la centrale » ?

AVOCAT

le policier les voit. avec certitude. en train d’enjamber un site mortel. que dit-il ? « il faut cerner ».

une autre policière dit « je sais qu’ils sont dans la centrale ».

qu’en avez-vous conclu ? que leur vie était en danger.

sans plus.

ils sont 14 policiers dans le cimetière. pas un qui aurait posé la question : et les enfants dans la centrale ?

comme par hasard, à ce moment-là, cinq minutes de silence total sur les trafics radio.

LA POLICIERE DU STANDARD

au standard j’ai entendu « je ne donne pas cher de leur peau ».

si j’avais connu le danger, j’aurais bien entendu répondu.

je ne voyais pas une centrale E.D.F.

je pensais que c’était des bureaux.

je n’avais pas de plan de la ville.

si j’avais su que c’était une centrale, j’aurais appelé E.D.F.

j’avais le numéro devant les yeux.

LE PRESIDENT

quand le policier vous dit qu’il ne donne pas cher de leur peau, ça ne change rien ?

LA POLICIERE DU STANDARD

non je ne savais pas. "


Ce que j’ai particulièrement aimé dans cette pièce, c’est que la précision des faits, extrêmement crue, alterne avec une langue intime et poétique. Dans une volonté de donner à entendre toutes les voix de cette histoire, Michel Simonot fait en effet parler les enfants, en particulier le survivant. Et pourtant la langue ne sombre pas dans le pathos. Tout est une question de rythme, de retours à la ligne, qui donnent au texte une dimension presque incantatoire, un sentiment d’urgence parfois proche de la transe. La force du texte est là : en lisant, j’ai couru avec les trois enfants, je me suis cachée dans le transformateur avec eux et ai pleuré avec le survivant.


" VOIX DES TROIS ENFANTS


17 HEURES 32

fin de la course

nous sommes à l’intérieur

quatre murs l’horizon

qui nous voit ?

l’éclair dans quarante minutes


nos visages

ne sont pas encore affichés à l’extérieur du mur

nous sommes ici dedans au fond

nous n’avons pas peur du noir

un chien qui aboie

on se colle on se serre


on entend les sirènes par en haut

les reflets rouges et bleus tournent sur les fils électriques

ça donne le vertige


on s’ankylose

il faut qu’on se remue

on remue les bras

on remue les pieds

le chien qui aboie


nous sommes dans un rêve et nous allons nous réveiller "



J’ai également aimé l’amplitude tragique du texte. Un chroniqueur égrène les faits, les heures, dans une inexorable course à la montre.



" CHRONIQUEUR


19 HEURES 50

la hiérarchie policière demande s’il y a des traces d’effraction sur le transformateur.


19 HEURES 51

la hiérarchie policière demande une nouvelle fois si le cadenas a été forcé.

réponse négative.

la famille de Bouna est sur place.


20 HEURES

les pompiers annoncent aux parents la mort de Zyed.


20 HEURES

La hiérarchie demande à quel hôpital Muhittin sera amené.

Insiste.


20 HEURES 02

sur l’enregistrement : des cris des familles.

les policiers disent

des crises d’hystérie, de délire,

des chagrins et des pleurs suite à cette annonce sur les Delta Charlie Delta.

la hiérarchie expédie trois voitures de la BAC,

insiste sur l’hôpital où Muhittin est emmené, obtient l’adresse.


20 HEURES 07

premiers affrontements devant le commissariat.


20 HEURES 12

deux unités mobiles de sécurité appelées autour de la cité du Chêne Pointu.


20 HEURES 16

premier incendie de véhicule à Clichy sous-Bois. "



Parce que son thème (bien qu’insoutenable) me semblait essentiel à aborder, parce que le texte porte en lui une charge accusatrice qui oblige le lecteur à questionner le politique, mais surtout parce que le texte ne sombre pas dans la fureur, j’ai choisi de monter cette pièce en 2020 avec un groupe de terminales. Un projet incroyable, parfois difficile, qui n’a malheureusement pas abouti à cause de la pandémie.


" SUR INTERNET


Zyed et Bouna sont morts en fuyant la police

pas en aidant leur prochain


personne ne les a envoyés à la mort


déjà faut pas avoir un gros Q.I. pour se planquer dans une centrale électrique


c’était des musulmans


ils veulent entendre que Zyed et Bouna sont des victimes pas des délinquants.


attention ne cirez pas le parquet s’ils glissaient ce serait votre faute et ils porteraient plainte


j’espère qu’il y aura une plainte pour violation car les grillages dépassent les deux mètres et un procès pour faire payer les dégâts


lorsqu’ils étaient petits est-ce que leurs parents les laissaient mettre les doigts dans les prises électriques


un poste de transformation E.D.F. n’est pas un parc pour un jeu de cache-cache


moi j’ai vécu en banlieue 20 ans j’étais très bien

là où j’habitais un nouveau peuple agressif s’est installé faisant fuir les français de souche


donc à vous lire il n’y a ni racisme ni discriminations ni inégalités


Clichy-sous-Bois n’est pas un ghetto messieurs les journalistes vous devriez vous excuser pour écrire un titre pareil qui effraie les populations c’est facile quand on a le pouvoir d’écrire dans un journal


en quoi d’avoir été au milieu de cette tragédie donne le droit de jeter des cailloux sur une voiture de police


pourquoi on court quand on est sans infraction ?


ils veulent être encore victime d’une « bavure » pour passer à la télé ?


lorsqu’il y a un contrôle de police on ne part pas en courant on ne saute pas un mur de 3 mètres et on ne rentre pas dans un transformateur électrique à moins de venir d’un pays où on ne sait pas ce que c’est un transformateur électrique et ne pas comprendre ce que veut dire un petit bonhomme plié en deux avec un éclair au-dessus de la tête."






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