Discours à la nation, d'Ascanio Celestini
- Gaëlle Cabau
- 10 juil. 2023
- 4 min de lecture

" Chères et chers camarades,
Je tiens à vous appeler ainsi bien que je sache
Que vous n’employez plus ces mots gracieux,
Car pour moi, vous restez des camarades,
Vous les exploités et les gueux, vous les humiliés et les offensés,
En somme vous les prolétaires du monde entier
Qui devriez vous unir pour briser vos chaînes.
Moi, je ne suis pas un camarade,
Je suis un maître, un patron.
Ou plus exactement
Un représentant de la classe dominante, comme l’affirmait Marx,
Ou de la classe hégémonique, comme aurait pu le dire Gramsci.
J’aime bien ces termes.
Le binôme hégémonie/subalternité est, ô combien,
Plus plaisant et plus scientifique
Que le couple maître/esclave, qui fait un peu froid dans le dos, non ?
Le binôme dominant/dominé est nettement plus attrayant,
Il veut dire, l’air de rien,
« moi je suis au-dessus, toi tu es en-dessous ».
Ce sont des termes quand même plus jolis que victime et bourreau."
Dans Discours à la nation, Ascanio Celestini donne la parole aux puissants pour une série de discours acerbes et décomplexés.
" J’ai repensé à l’histoire du paysan
Qui doit faire traverser une rivière à sa chèvre,
Mais aussi à un loup et à un chou,
Mais qui ne peut en embarquer qu’un à la fois.
Il embarque la chèvre et il l’amène de l’autre côté,
Puis il fait traverser le loup et il revient avec la chèvre,
Ensuite il fait traverser le chou, il le laisse à côté du loup
Qui ne le mange pas
Et enfin il fait retraverser la chèvre.
Mais vous croyez que le loup, quand il voit passer la chevrette,
Il n’a pas envie de lui sauter dessus ?
Et la chèvre ?
Quand elle pense au chou, elle en a la bave aux lèvres ?
Essayez donc de pousser ce paysan à se porter candidat.
De le convaincre à « descendre dans l’arène », comme on dit.
S’il obtient la voix du loup, il n’aura pas celle de la chèvre.
Si la chèvre vote pour lui, le chou ne le fera pas.
Eh bien moi, je vous dis « Profitez du conflit ! »
Le conflit naturel de la chaîne alimentaire.
Faites traverser la chèvre, ensuite apportez-lui le chou, tournez le dos, elle va le bouffer et vous aurez sa voix !
Ensuite ramenez-la au loup, l’air de rien, et il va la bouffer,
Et il sera votre allié à jamais.
Il vous donnera sa voix
Et ce sera la voix qui compte.
Il n’y en aura plus d’autres.
Vous aurez une majorité sans opposition.
La démocratie est un beau scénario pour le cinéma.
Dans la réalité
On ne peut pas mettre d’accord le loup, la chèvre et le chou.
Ce sont des ennemis naturels.
(…)
Parce qu’en vérité je vous le dis,
Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, moi,
C’est moi qui vous ai choisis, vous.
Parce que vous êtes le loup. "
Le texte a quelque chose de jubilatoire, de profondément subversif et d'infiniment cynique. L'auteur, en faisant sauter le vernis de respectabilité du politique, pointe du doigt les aberrations de notre monde moderne. Parce qu'il aborde les questions de la relation entre dominés et dominants, de la docilité du peuple, de la démission des syndicats, du capitalisme..., il égratigne notre bonne conscience démocratique.
"Je suis un homme à parapluie.
Devant moi il y a un homme sans parapluie.
Il pleut.
[…]
Pour moi, ça n’est pas un problème, moi j’ai un parapluie.
Mais lui, non. Lui, il est sans parapluie.
Les gens à l’âme noble
Vont dire qu’il faut que je donne mon parapluie
A cet homme sans parapluie.
Mais dans cette vision générale des choses
Ça ne changerait rien.
Il y aurait quand même un homme avec parapluie et un homme sans.
A ceci près que ce serait moi celui qui se mouille.
[…]
Voilà que l’homme sans parapluie s’avance vers moi.
Je ne suis pas naïf,
Je sais qu’il veut mon parapluie.
Ma compréhension ne suffit pas.
La compassion ne le protège pas de la pluie.
[…]
Je n’aime pas le conflit, je suis un pacifiste.
Alors je l’autorise à se mettre dessous.
Mais pas sous le parapluie,
Sous mes pieds.
En tout cas, à cet endroit-là, il est indéniablement à l’abri.
Moi je suis celui avec parapluie,
Et lui celui sans parapluie,
Mais maintenant, grâce à moi, il se protège de la pluie.
Je ne nie pas, ma condition est meilleure que la sienne,
Mais lui ne peut pas le nier non plus, sa condition s’est améliorée.
Par exemple,
Je mange un morceau de pain,
Des miettes tombent et lui, lèche le sol.
Grâce à moi et à ma disponibilité il s’abrite et se nourrit.
[…]
Je fume une cigarette,
Je jette le mégot et lui, tire une dernière bouffée.
[…]
Résumons :
Il s’abrite, mange et fume
Et en échange il reste là-dessous à ne rien faire.
Vu qu’il se trouve sous mes pieds, il pourrait me les masser.
[…]
Moi je suis celui du dessus et je fais caca sur celui du dessous.
J’imagine qu’il n’est pas content,
Mais qu’est-ce que j’y peux, si j’ai envie ?
Ça m’arrive à chaque fois après avoir fumé.
[…]
Celui du dessous se plaint.
Il se plaint comme quand il était sous la pluie.
Et maintenant que je lui ai permis de rester sous mes pieds,
De lécher mes miettes et de se fumer mes mégots,
Il se plaint de nouveau.
Il se plaint tout le temps.
Il y a des gens qui ne sont jamais contents.
Tu leur donnes un doigt et ils voudraient te prendre le bras.
Il veut faire quoi, celui du dessous ?
Il veut changer le monde ?
Ça ne lui va pas, la façon dont vont les choses ?
[…]
Le monde ne change pas.
Ce qui change, c’est juste ta place dans le monde."
La langue, tout en rythme et en exultation, emprunte les détours de la parabole, joue de l'absurde, se fait corrosive.
" Citoyens !
Nos villes et nos campagnes se sont remplies de travailleurs étrangers.
Des gens qui bossent dans des conditions d’esclavage et souvent de véritable torture.
Tout cela est-il illégal ? Mais oui, bien sûr.
D’ailleurs bon nombre de ces immigrés sont arrêtés et expulsés.
Beaucoup d’entre eux sont régularisés et obtiennent des droits et des aides.
Je vous le demande : pourquoi les chasser
S’ils sont prêts à se faire exploiter ?
Pourquoi les régulariser s’ils sont prêts à bosser comme des esclaves ? (…)
Citoyens !
Si vous voulez à tout prix une bonne loi sur l’immigration,
A l’instar d’illustres prédécesseurs
Je me permets de présenter ma modeste proposition.
Ouvrons les frontières. Laissons-les tous entrer.
Permettons-leur de travailler un an ou deux
Et puis mangeons-les !
Nous économiserions l’argent qu’on dépense
Pour la surveillance des côtes,
Pour la construction et le contrôle
Des ces inesthétiques camps de concentration
Qu’on appelle Centres de rétention administrative. (…)
Le maçon roumain
pourrait être bouilli façon poulpe à la vénitienne
puisque sa chair aurait été talée
par sa chute du haut de son échafaudage.
Le tzigane à la braise
Directement rôti dans sa roulotte. (…)
A ces migrants nous dirons :
« Ne venez pas tout seuls, en abandonnant dans leur pauvreté vos vieux parents !
Vieille poule fait bon bouillon ! » "
Un texte à lire absolument !



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