Du bruit sur la langue, de Leïla Anis
- Gaëlle Cabau
- 17 sept. 2023
- 5 min de lecture

SOLAL - Je comprends rien à ce jeu, je ne sais même pas pourquoi je suis là, et eux ils n'auront jamais rien à dire, ça se voit rien qu'à leurs gueules. Moi j'sais pas faire du théâtre, mais je sais c'que c'est la rage de parler ! ça fait onze ans qu'il faut que je parle.
LUCAS - Qu'est-ce que tu veux dire ?
SOLAL - Il faut que je parle, j'vous dis ! Vous n'imaginez pas le bruit qui crie sur la langue. Et je suis pas seul. Ici, un jour ou l'autre, ça va exploser !
LUCAS - Alors rien ne t'arrêtera, garçon. On ne tait pas la parole qui nous fait tenir debout.
Je poursuis mon exploration des éditions Lansman avec la lecture de la pièce Du bruit sur la langue. Je l'ai choisi pour la poésie de son titre, sans savoir qu'elle parlerait de théâtre.
Du bruit sur la langue, c'est l'histoire de deux adolescents, Chams et Solal. L'histoire de leur père qui les élève seul depuis que la mère est partie s'allonger sur un nuage et qui essaie de faire de son mieux. Chams est une boule de feu. Elle se consume jusqu'au dernier centimètre et rêve de faire science-po à Paris. Solal, lui, découvre le théâtre dans une ancienne charpenterie devenue maison de la culture.
Le texte retrace des moments de leur histoire, de 1988 à 2003, fonctionne comme une suite de photographies, d'instantanés. Il y a quelque chose de kaléidoscopique dans le récit de ces trajectoires qui se rencontrent.
1973
CHAMS - Pourquoi tu dis jamais où elle est allée, maman ?
LE PÈRE - ...
CHAMS - Marcel, il dit que maman est allée s'allonger sur un nuage, je vois vraiment pas ce qui lui a pris d'aller faire une chose pareille sans nous prévenir. Et toi tu le savais ? Obligé que tu le savais que maman elle avait décidé d'aller s'allonger sur un nuage! On décide pas une décision pareille sans le dire à son mai quand même !
LE PERE - Maman, elle a pas eu le temps de vous prévenir : y a des choses... on décide pas. Si tu veux, cerise, elle est là sur le nuage au-dessus de ta tête.
CHAMS - Ah d'accord, je comprends mieux, effectivement y avait pas une place plus près de nous. Puisqu'on habite au dernier étage de l'immeuble, juste en face du ciel, il valait mieux aller s'allonger là que dans la terre.
Derrière ce qui pourrait s'apparenter à une forme de simplicité, j'ai aimé que la pièce parle des jeunes qui, en cherchant leur voie, cherchent aussi leur voix. À quoi rêvent les jeunes ? Chams, elle, rêve d'une carrière de danseuse... mais est-ce vraiment un rêve pour une jeune arabe provinciale issue d’un milieu populaire dans les années 80 ? Chams aimerait parler, manifester, monter à Paris. Mais comment s'autoriser à prendre la parole quand tu es beur et que la liste RPR-FN l’emporte sur celle du P.S. aux élections municipales ?
SOLAL - Chams, ça a toujours été ça : une boule de feu. Elle se consume jusqu'au dernier centimètre, ma sœur. Ici, entre ces murs, on a tous une fureur dans le cerveau. Tout petits, elle se loge doucement comme une scarabée qui glisse dans nos oreilles.
Mitterrand est président depuis deux ans et l'extrême droite gagne du terrain.
Dans le petit soir, un vent gonflé de pluie souffle sur nos toits.
Pourtant en 81, les gens criaient : "La gauche a gagné, maintenant ça va changer !"
L'Elysée est socialiste et les crimes racistes animent les rubriques nécrologiques des journaux.
Dans le petit soir, une rumeur vient des rues du centre-ville : "Ma ville aux Français !"
Et le scarabée hurle la nuit dans mes oreilles, il déchaîne son chant de bruit : "Trois millions de chômeurs, ce sont trois millions d'immigrés de trop! On est chez nous !"
Et le scarabée me perce le tympan et il répète en écho le bruit des mots : "Mort aux arabes !"
Et le bruit continue de jaillir de mes yeux, de mes narines et de ma bouche.
Donnez-moi du bruit du bruit du bruit.
Donnez-moi le sang de ma mère dans ses yeux humiliés.
Donnez-moi les clous sur leurs rangers et le fracas de leurs battes.
Donnez-moi du bruit du bruit du bruit.
Donnez-moi les caillasses des gamins au bas des immeubles.
Donnez-moi la chaîne à assemblage de Philips et la peau des mains de mon père.
Donnez-moi la rage dans les mains des gamins après une ratonnade.
Donnez-moi le bruit des os et des survies qui cassent...
Je n'arrive plus à voir derrière mes paupières, aujourd'hui elles sont cousues, je suis le fils du bruit enfermé dans ma gorge.
La pièce parle aussi du théâtre et de son pouvoir. Mais sans tomber dans une forme d'angélisme. S'il est question de rédemption, elle ne se fait pas sans questionnements.
LE METTEUR EN SCÈNE - Solal, tu ne sais pas ce que tu attends. Il y a autant d'attentes que d'hommes qui attendent. Il y a l'attente qui te glace comme la peur, l'attente qui te serre le ventre comme la faim, il y a des attentes lourdes dans le dos...
Il faut que tu choisisses, quelle attente tu joues et qu'est-ce que tu attends ?
SOLAL - Je ne comprends pas ce que tu dis, ça m'embrouille.
LE METTEUR EN SCÈNE - Alors explique-moi, qu'est-ce que tu essaies de montrer là ?
SOLAL - je fais l'homme qui attend.
LE METTEUR EN SCÈNE - Mais c'est tout le problème, c'est que tu "fais", tu ne joues pas !
Le théâtre, ça commence le jour où on choisit de ne plus rien faire !
SOLAL - Au théâtre vous ne faites rien, vous croyez que vous faites bouger les choses, mais il ne se passe rien, tout le monde dort ! Je n'ai pas le temps de dormir. J'ai trop de bruit dans la tête !
LE METTEUR EN SCÈNE - A quoi tu veux qu'il te serve, ton bruit ?
SOLAL - Je veux que ça serve à jouer.
LE METTEUR EN SCÈNE - Alors il faut grandir. Grandir, c'est comme aimer, ça veut dire accepter de perdre. C'est lorsque tu accepteras de perdre que tu joueras ! Tu n'as pas d'histoire, Solal ; tu fais partie d'une génération perdue; il n'y a pas de navire pour toi, pas de route. Les astres ont déguerpi. C'est à toi de tout recommencer.
La parole est forte, notamment parce qu'elle est nuancée par des personnages extrêmement touchants comme le Père (dont le monologue ouvre la pièce pour dire son désarroi) et Marcel. Marcel est charpentier.
MARCEL - Suivez-moi, je vous emmène sur le toit.
CHAMS - On monte là-haut ? T'es complètement timbré, Marcel, j'adore; si papa l'apprend, il nous flingue !
MARCEL - Ne t'inquiète pas trop pour ton père...
(Chams et Solal montent sur le toit.)
Je vais vous dire une phrase, j'aimerais bien vous entendre la dire un jour, petits têtards : "J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse." C'est Arthur Rimbaud qui l'a écrite, celle-là... Faudra pas oublier de prendre des risques quand des choix se présenteront à votre porte, petits têtards.
Ainsi la force de la pièce est de mêler sensible et prise directe avec le réel. C'est sans doute grâce à la démarche d'écriture de l'autrice qui a collecté la parole, les récits de vie des habitants de la région drouaise pour les mêler à son propre parcours.



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