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Du piment dans les yeux, de Simon Grangeat

  • Gaëlle Cabau
  • 16 juil. 2023
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 4 août 2023


« - Imaginez : un gamin qui marche seul sur le trottoir de sa ville.

- Un gamin ?

- C’était il y a longtemps alors je dis un gamin, oui.

- Soleil de plomb.

- Ombres courtes.

- Et lui qui marche en bordure de trottoir.

- Un pied devant l’autre…

- Il danse, presque !

- C’est Mohamed ?

- Évidemment, c’est Mohamed.

- Je vous présente Mohamed : marcheur en équilibre sur le trottoir empoussiéré de sa ville.

- Regardez : il porte déjà son tee-shirt « Victory », deux doigts levés sur un soleil levant.

MOHAMED. La Victoire

- C’est comme ça qu’on l’appelle dans les cours de son quartier

MOHAMED. Mohamed Victory.

- Dans les ruelles du port.

- Salut à toi, Mohamed la Victoire !"


Du piment dans les yeux c'est l’histoire croisée de Mohammed et d’Inaya, tous deux partis sur les routes pour tenter l’aventure d’une vie meilleure. Elle fuit la guerre, lui est mû par une inextinguible soif d’apprendre et de continuer à étudier. La pièce suit en alternance le parcours de ces deux jeunes gens jusqu’à ce que leur route se croise et qu’ils poursuivent le chemin ensemble.


Avec cette pièce, Simon Grangeat aborde la question des migrants, thématique éminemment présente dans le théâtre de ces dernières années (cf Bamako-Paris, Impeccable, Le dernier voyage de Sinbad, Daral Shaga, Le but de Roberto Carlos, Migraaaants, Et les poissons partirent combattre les hommes…). Ici, la force du texte, à travers notamment le destin de Mohamed, est sans doute de traiter la question du déplacement comme une question vitale, existentielle : vivre, grandir, n'est-ce pas d'abord bouger, élargir son horizon ? C’est une problématique forte, qui a fait écho en moi car elle associe à la question du déplacement géographique la question de nos frontières intérieures.


" HAKIMA. Tu as fait ce que tu as pu. Maintenant, il faut que tu écoutes ton père. Tu arrêtes l’école, tu vas au travail et tu retournes chez les hommes, comme tous les garçons de ton âge.

MOHAMED. Je ne veux pas arrêter l’école, maman.

HAKIMA. Et qu’est-ce que tu comptes faire ?

MOHAMED. Tout ce que je peux pour apprendre encore.

HAKIMA. Tu es têtu.

MOHAMED. J’ai envie d’étudier !

HAKIMA. Comment on fait pour faire sortir une idée de la tête de mon fils ?

MOHAMED. Je veux pas terminer ma vie boucher dans les abattoirs.

- Silence.

- La cuillère tourne dans la casserole.

- Hakima regarde son fils.

HAKIMA. Il y aurait peut-être une solution.

MOHAMED. Tu as parlé à papa ?

HAKIMA. Il ne serait pas d’accord.

MOHAMED. Il dit que je suis bon qu’à faire la cuisine avec les femmes.

HAKIMA. Un garçon doit respecter son père.

MOHAMED. Il m’écoute jamais !

HAKIMA. Tu es aussi têtu que lui.

MOHAMED. Maman, c’est quoi ta solution ?

HAKIMA. J’ai téléphoné à mon frère.

MOHAMED. À Ouaga ?

HAKIMA. À Ouaga, oui. Il peut te trouver une place.

MOHAMED. Tu veux que j’aille à Ouagadougou ?!

HAKIMA. Ça lui posera pas de problème de t’avoir une place dans une école publique."


Ce qui m’a plu ,dans ce texte, c’est que l’angle n’est pas désespéré. Si la pièce décrit un monde de violence et d’inégalités, elle n’en reste pas moins lumineuse. La pièce s'achève au moment où Mohamed et Inaya embarquent sur un zodiac pour traverser la Méditerranée et aller en Espagne et propose ainsi une fin ouverte laissée à l'interprétation du lecteur.


- Quand tu montes sur le bateau, il faut ramer très dur pour quitter la plage.

- Tu as trois vagues à passer.

- Trois vagues qui veulent toutes te ramener sur la plage.

- Il faut ramer très dur pour les passer sans chavirer.

- Dans le bateau, il n’y a pas souvent de marin.

- Personne n’y connaît rien, en fait.

- Alors tu rames.

- Tu rames dur.

- Au bout de plusieurs tentatives, tu te retrouves au large.

- Les vagues sont hautes.

- Très hautes.

- Bien plus hautes que tout ce que tu avais pu imaginer.

- Ton bateau paraît tout à coup minuscule.

- À chaque vague, l’eau entre à l’intérieur et il faut écoper.

- Écoper avec tout ce que tu peux.

- T.shirt.

- Casquette.

- Tes mains nues.


S’il s’est nourri de l’histoire de Mohamed Zampou et s’est énormément documenté, l’auteur a fait le choix de la fiction (théâtre documenté) et non du théâtre documentaire. C’est sans doute ce pas de côté qui lui a permis d’introduire un personnage choral, celui qu’il appelle dans sa liste de personnages « le chœur des interprètes ». Résurgence antique, le chœur commente, narre, interagit avec les personnages. Cette forme m’a d’ailleurs fait penser à la double voix de la pièce de Suzanne Lebeau, Le Bruit des os qui craquent. Et ça fonctionne. Ça fonctionne car la langue y gagne en dynamique, en rythme, parce que le texte multiplie les points de vue et en cela échappe à quelque chose de trop linéaire.


INAYA. Mon père va rester là sans personne pour veiller sur lui… ça tourne en boucle dans ma tête. Mon père va rester là sans personne pour le veiller… Je marche dans la nuit et dans ma teête / Le visage de mon père / Mon village assailli sous les cris / Les tirs dans la nuit / Le moteur des pick-up / Le regard de mon père quand il vient me chercher / Les hurlements, partout /

- Qu’est-ce qu’il se passe, papa ?

- Viens !

- Où est maman ?

- Suis-moi, vite !

- Mais maman ?!

- On part. On va à Kano.

- Où ?

- Là-bas, tu seras protégée. Il faut vivre, Inaya ! Dignement. Comme une femme.

Les larmes dans les yeux de mon père. Il faut vivre ! Je marche et dans ma tête, notre fuite à tous les deux, dans la nuit. La main de mon père qui m’entraîne dans le noir. Une main ferme de paysan. Un main douce. Silence ! Pense à tes pieds et marche, Inaya ! Pense à ton père et marche !

- Inaya ?! Inaya, tu vas où ?

INAYA. En vérité, je sais pas.

- Comment veux-tu qu’elle sache ?


J’ai aimé l’énergie des deux personnages principaux, que leur parcours se fasse initiatique. J’ai aimé que leur trajectoire (de la Côte-d’Ivoire à Ouagadougou, du Burkina Faso à Niamey, du Niger à Tamanrasset, d'Algérie au Maroc, et du Maroc à…) ne soit pas rectiligne, qu’elle me rappelle les obstacles, les heurts et la violence des premières épopées (l’Enéide n’est-ce pas, d'ailleurs, le premier récit d’une migration ?)


INAYA. Fatoumata se lève et les gardes s’approchent. Je me redresse. Plus personne ne surveille. Je cours contre le mur. Quand les gardes sont tout près, elle leur crache au visage. Je longe le mur. Ils l’attrapent. J’y suis presque. Du sang sur son visage. J’entrebâille la porte. Ils la traînent par terre. Le plus jeune baisse son pantalon. Fatou crie. Je suis dehors. Une nouvelle fois, la fuite. Encore la nuit. Toute seule, encore. Du sang sur son visage. Pense à tes pieds et marche !


Enfin, j’ai aimé que pour dire la violence du monde, la langue se fasse simple et le rythme parfois frénétique, notamment par la récurrence des stichomythies. Le lecteur est maintenu en haleine, au sens propre.


« Scène 8

- « C’est de l’argent que vous voulez ? » Elle dit cela, Inaya, mais ses yeux n’y croient pas.

INAYA. Si c’est de l’argent que vous voulez, j’en ai ! J’ai de l’argent !

- Elle est à genoux, la tête tournée vers le sol. Tu la vois ?

- Sur le bord du chemin…

- Elle est à genoux et deux hommes se tiennent à ses côtés. Tuniques kaki. Figures couvertes d’un chèche noir.

SECOND MILICIEN. Qu’est-ce que tu fais avec ce couteau ?

INAYA. C’est à mon père.

SECOND MILICIEN. Réponds !

PREMIER MILICIEN. Qu’est-ce que tu voulais faire avec ce couteau ?

INAYA. J’ai de l’argent !

SECOND MILICIEN. Tu ne réponds pas ?!

INAYA. Je vous jure !

PREMIER MILICIEN. Ne jure pas !

INAYA. Je pourrais en trouver !

SECOND MILICIEN. Pourquoi tu es toute seule sur le chemin ?

PREMIER MILICIEN. Pourquoi tu marches toute seule ?

SECOND MILICIEN. Tu croyais tromper qui avec ton déguisement ?

PREMIER MILICIEN. Réponds !

INAYA. Je voulais pas !

PREMIER MILICIEN. Où tu vas ?

INAYA. Si vous voulez, je trouverai de l’argent.

SECOND MILICIEN. Ferme-la !

- Il ne s’agit pas d’argent Inaya.

SECOND MILICIEN. Pourquoi tu marches sans homme derrière toi ?

- Tu sais bien qu’il ne s’agit pas d’argent.

PREMIER MILICIEN. On t’a posé une question !

- Il s’agit de ton salut.

SECOND MILICIEN. Tu réponds à la question !

- Il s’agit de ta foi.

INAYA. Mon père est mort.

SECOND MILICIEN. Ta gueule !

INAYA. Je voulais juste aller à Kano.

PREMIER MILICIEN. Ferme ta gueule ! Quel est ton dieu ?

INAYA. …

SECOND MILICIEN. On t’a demandé quel est ton dieu !

PREMIER MILICIEN. Baisse les yeux, chienne !

- Les coups, soudain, s’abattent sur le dos d’Inaya.

- Crosses tendues.

- Pieds aux semelles épaisses.

- Genoux.

- Poings.

- Poings partout.

- Semelles dures sur ce dos si fragiles.


Parce que ce texte est beau et fort, que sa langue est simple, brute, que sa construction est complexe et laisse place à une forme de choralité, je monterai un jour cette pièce avec des élèves.




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