Du temps que les arbres parlaient, d'Yves Lebeau
- Gaëlle Cabau
- 30 déc. 2023
- 6 min de lecture

Je profite des vacances pour travailler sur une formation que j'anime en février autour de la question des "formes et enjeux du théâtre jeunesse". C'est l'occasion pour moi de ressortir des titres lus il y a plusieurs années et de m'interroger pour savoir si je sépare, dans mes rayonnages, le théâtre généraliste, le théâtre contemporain et le théâtre jeunesse... Mais ça, c'est une autre histoire.
C'est donc en triant mes "précieux" que je suis tombée sur cette très belle pièce d'Yves Lebeau : Du temps que les arbres parlaient.
Je suis toujours assez fascinée par la façon dont le théâtre jeunesse ose s'emparer de sujets difficiles : enfants soldats (À la guerre comme à la game boy), inceste (Petit fille dans le noir), mort (Louise les ours), handicap (Petit Pierre), maladie (Trois petites soeurs), harcèlement (Ces filles-là), absence du père (Le garçon au visage disparu)...
Ici, la pièce aborde la question du désir de suicide chez l'enfant, à tel point que j'ai longtemps cru que le titre de la pièce était "Du temps que les arbres pleuraient".
Je veux m'en aller
partir pour de bon
partir plus sentir
partir plus être vu
redevenir comme avant
avant quand j'étais pas
je veux m'effacer
comme la gomme à crayon
me fondre
comme le sucre dans le café
plus être
je veux mourir quoi !
Ainsi se parle l'Enfant, comptant ses pas sur le chemin. Son père est parti. Sa mère, emplie de tristesse, ne s’occupe plus de lui. Désœuvré, délaissé, il est traversé par des sentiments d’une violence inouïe. Mais dire ces mots - à douze ans -, les murmurer seulement, en a-t-il le droit ? À qui se confier ? Personne n'écoute. Un arbre peut-être l'entendrait. Ce grand chêne qui semble résister au vent au milieu des champs de blé ? Lui, oui ! Et s'il répondait ?
L'enfant paraît, il vient du fond de la plaine, foulant l'ombre géante de l'Arbre peinte sur le tapis de scène - sombres embranchements et flaques de lumière. Venant ainsi, il est à fleur de terre et dans l'Arbre. Des griffures de neige marquent les sillons, le blé d'hiver n'est pas en herbe. L'Enfant ralentit à l'approche, il se campe.
L'ENFANT - Oh, l'Arbre !
L'ARBRE - Qui m'appelle ?
L'ENFANT - Ben voilà, il parle. Y a qu'à demander.
L'ARBRE - "Y a qu'à, y a qu'à." Tu ne te sens pas un peu gêné de m'interpeller ?
L'ENFANT - Je t'inter pas. Je t'ai inter ?
L'ARBRE - "Oh, l'Arbre !" Et si j'avais dormi ?
L'ENFANT - Tu dors pas, tu réponds.
L’ARBRE.– Si un autre avait dormi ?
L’ENFANT.– Qui ? Y a personne ici.
L’ARBRE.– Y a la plaine. Y a les bêtes. Y a le blé.
L’ENFANT.– Évidemment.
L’ARBRE.– C’est évident, oui. Faut-il encore ouvrir l’œil.
L’ENFANT.– Je les ai grands ouverts.
L’ARBRE.– Veux-tu les baisser, petit malappris !
L’ENFANT.– Je suis venu…
L’ARBRE.– Ça, pour venir on t’a vu.
L’ENFANT.– … venu…
L’ARBRE.– Et à force, tu as fini par arriver.
L’ENFANT.– Bon, je suis là !
L’ARBRE.– Non, pas « bon ». Parce qu’au lieu de t’asseoir, de t’adosser à mon bois en ami, tu bombes le torse, tu me toises.
L’ENFANT.– Je te toi ? Je te quoi ? Moi ?
L’ARBRE.– Tu soutiens le regard !
L’ENFANT.– Où veux-tu que je regarde, où ? Avec tes branches en pétard et ton tronc mal bâti ?
L’ARBRE.– Mon tronc, tu sais ce qu’il te dit ?
L’Enfant donne un violent coup de pied.
L’ARBRE.– Le coup de pied, là ?
L’ENFANT.– Aïe !
L’ARBRE.– Tu le retires.
L’ENFANT.– Je peux pas.
L’ARBRE.– Tu t’es fait mal ?
L’ENFANT.– Tu m’as fait mal. Aïe.
L’ARBRE.– Raisonne un peu, on va gagner un temps précieux : c’est mon tronc qui est allé à la rencontre de ton pied ou ton pied…
L’ENFANT.– Sais pas. Aïe.
L’ARBRE.– Tu es qui, d’abord ?
L’ENFANT.– Je suis moi.
L’ARBRE.– Et tu es venu ?
L’ENFANT.– Parler, oui.
Un mouvement d’air.
L'intérêt de la pièce tient à son questionnement philosophique. La pièce s'ouvre avec en épigraphe cette citation d'Albert Camus tirée du Mythe de Sisyphe : "Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie."
En faisant de l'arbre l'interlocuteur privilégié de l'Enfant, l'auteur apporte une vraie profondeur à sa réflexion sur la mort, car il la lie à la nature, vue ici comme une force de vie têtue.
L'Enfant vient du fond de la plaine. Il ralentit, à l'approche, sans une regard pour son Arbre d'Argile, c'est au chêne qu'il se rend. La bouche dans l'écorce, il dit tout bas, avant de se frapper le front :
L'ENFANT - Un chêne, ça comprend ?
L'ARBRE - Pas tout.
L'ENFANT - Un chêne, ça sait des choses ?
L'ARBRE - Certaines, oui.
L'ENFANT - Alors dis ! Dis ! Dis !
L'ARBRE - Quoi ?
L'ENFANT - Comment il faut que je fasse.
L'ARBRE - Pour nous fausser compagnie ?
L'ENFANT - Oui.
L'ARBRE - T'y tiens tant que ça ? Tu prends cinquante mètres d'élan - recule, allons - et tu me fonces dessus, tête baissée.
L'ENFANT - C'est une idée.
L'ARBRE - Excellente.
L'ENFANT - Je vais pas avoir mal ?
L'ARBRE - Tu risques la bosse.
L'ENFANT - Alors...
L'ARBRE - Sans douleur tu veux, vite fait bien fait, pouf, volatilisé ? Avale une poignée de glands !
L'ARBRE - Tu enfles, tu gonfles, t'as neuf chances sur dix d'exploser. C'est pas propre, mais ça a l'avantage d'être instantané.
Le texte ne craint pas d'aborder la question délicate d'un enfant qui ne veut plus vivre. Si le sujet est dur et abordé sans langue de bois, ni faux semblant, les détours philosophiques, poétiques et symboliques permettent d'échapper au réalisme et de dire l'indicible sans désespérance. D'ailleurs les mots "suicide" et "mourir" n'apparaissent pas dans le texte.
Cette notion de détour, que j'emprunte à Marie Bernanoce, a été théorisée au départ par Jean-Pierre Sarrazac. C’est une notion intéressante. Sarrazac se réfère aux Leçons américaines, d’Italo Calvino. Dans ce livre, Calvino fait l’éloge de la vision indirecte, à laquelle il attache la figure mythologique de Persée : le monde est pareil à la Méduse, si l’écrivain veut en rendre compte sans se laisser paralyser, il doit se garder de regarder le monstre en face.
L'ENFANT - Je me débrouillerai seul, j'ai compris.
L'ARBRE - C'est comme ça qu'on grandit.
L'ENFANT - J'veux pas grandir. Ce que j'veux...
L'ARBRE - ... C'est te barrer, on sait, prendre la tangente en douce, sans bobo et sans égratignure. C'est pas le courage qui t'étouffe !
L'ENFANT - Si je veux pas vivre, j'ai bien le droit.
Sur la plaine, le cri de l'enfant.
Le personnage de l'arbre est intéressant. Outre le fait qu'il offre un vrai défi à la représentation, il apporte également au texte, une forme d'humour (l'Enfant, par ses réparties, n'est pas en reste et laisse entrevoir une véritable force de vie), et le fait basculer vers le récit initiatique.
La pièce se déroule d'un lundi à un dimanche, les saisons défilent, la nuit succède au jour et le jour à la nuit... et L’Arbre triomphe de l’entêtement de L’Enfant. Il le met au défi de passer à l’acte, l’accueillant dans son tronc fendu par l’orage, l’enfermant pour une nouvelle gestation, avant qu’il ne naisse une deuxième fois, tout neuf, avec au cœur, le choix de vivre.
L'ENFANT - C'est qu'il m'aurait laissé pourrir ! Sécher dans son ventre, comme un scarabée ! Sale brute !
L'ARBRE - Tu as eu peur ?
L'ENFANT - Moi ?!
L'ARBRE - Tu es encore tout tremblant, fils.
L'ENFANT - Pas "fils", plus "fils", jamais plus, après ce qui s'est passé entre nous : séquestration dans un trou qui pue, sans air et plein de piques.
L'ARBRE - C'est toi qui a insisté !
L'ENFANT - Et tu m'as laissé faire ! ? Est-ce qu'il faut écouter un enfant, un enfant sans défense ?
Enfin ce que j'ai aimé chez Yves Lebeau, c'est la puissance poétique de son écriture. Y compris dans ses didascalies qui ont le paradoxe de convoquer au plateau l’irreprésentable.
Où l'Arbre disparaît sans bruit dans les cintres avec son attirail de treuils et de trapèzes. Son ombre portée s'efface de la scène. Le théâtre est nu. Le vent rôde encore quelque part. L'Enfant, flanqué de son géant d'argile à qui il prend la main, dit à la Robe qui vient : "Tu es qui ?"
Pour les plus curieux, vous trouverez en lien une lecture de cette pièce par son auteur : https://vimeo.com/38163151

![Dorphé aux Enfers [Orléans 69]](https://static.wixstatic.com/media/87b4bb_cec5524d21814b9ab9f205bae5e076f2~mv2.jpg/v1/fill/w_168,h_299,al_c,q_80,enc_avif,quality_auto/87b4bb_cec5524d21814b9ab9f205bae5e076f2~mv2.jpg)

Commentaires