Les Hamsters n'existent pas, d'Antonio Carmona
- Gaëlle Cabau
- 22 janv. 2025
- 6 min de lecture

Dernièrement, j’ai lu la pièce d’Antonio Carmona, Les Hamsters n’existent pas. De cet auteur, spécialiste du théâtre jeunesse et des titres facétieux, j’avais déjà lu Il a beaucoup souffert Lucifer. J’avais donc hâte de découvrir ce qui se cachait derrière cette affirmation mensongère.
ELLE. On connaît tous des secrets de famille, non ? Des murmures à propos d’un squelette dans le placard, des messes-basses autour d’une brioche dans le petit four, des rumeurs sur un revenant qui n’est jamais parti…
Et bien sûr, des tas de potins… sur les popotins.
C’est compliqué les secrets de famille ! Et pourtant c’est presque sûr qu’on en a tous.
Des secrets sur la joie et sur la peine. Sur le déni et sur la haine. Sur l’amouuuur… et sur la mort. Mon secret de famille à moi, il est lié à ce petit bonhomme là… qui est en train de (gêne amusée)… qui est en train de déclamer sa vénération quotidienne à son hamster : Bubulle.
Baptiste est chez son père, à genoux au milieu de sa chambre, en extase.
BAPTISTE. J’aime Bubulle.
Bubulle et moi, nous sommes inséparables.
Il n’y a que Bubulle qui me comprenne.
Le roi des animaux, c’est Bubulle.
Moi, Président, j’instaurai un jour férié le jour de la naissance de Bubulle.
Bubulle éternue quand on lui appuie gentiment sur le nez.
Dans Les Hamsters n’existent pas, nous retrouvons Baptiste. Baptiste a un Hamster qui s’appelle Bubulle. Et Baptiste est fan de Bubulle. Pendant la semaine, Baptiste invente tout un tas de parcours délirants pour Bubulle dans la maison... même que ça rend un peu fou son père.
Le vendredi, Baptiste doit laisser son hamster chez son père. Le temps du week-end, il va chez sa mère et son nouvel amoureux, John, un gars trop classe qui prépare le concours régional de Houla-Hop. Tout semble aller pour le mieux dans la vie de Baptiste. Et même si son père a arrêté de rire il y a 4 ans et même si sa mère pleure souvent, tout baigne ! Tant que Baptiste peut jouer avec Bubulle : tout baigne !
Et puis, une nuit, tout bascule.
Une nuit, Baptiste surprend son père.
Il surprend son père en train de tuer Bubulle.
À partir de là, c’est toute la vie du petit garçon qui est bouleversée. Parce que son père va inventer un jeu, celui de retrouver Bubulle. « Il s’est enfui par la fenêtre », c’est ça qu’il a dit papa.
Et Baptiste sait que ce n’est pas vrai.
Si le texte est a priori plein de légèreté, les thématiques portées par le texte sont plus dures et complexes qu’il n’y paraît. Plus qu'une histoire de hamster, il est surtout question de secret, de mensonges mais aussi et surtout de deuil.
ELLE – Ce que Baptiste aurait tellement aimé surtout, c’est que son père lui parle, lui dise la vérité en mettant fin au brouillard qui s’était installé dans sa tête.
BAPTISTE – Peut-être que j’ai vraiment rêvé après tout. Peut-être que j’ai mal vu… Mon père n’est pas un assassin… En plus il fait du très bon hachis Parmentier…
ELLE – Mais c’était trop dur. Trop difficile pour David. Trop tôt pour qu’il libère le secret dans lequel il m’avait enfouie.
J’avoue d’ailleurs ne pas avoir été bonne lectrice et avoir dû lire la pièce deux fois. Je m'explique : lors de ma première lecture, j’étais tellement persuadée que la pièce serait entièrement inventivité et jeu, que je me suis laissé surprendre par le dénouement. Il m’a fallu une deuxième lecture pour comprendre que l’auteur avait semé des indices tout au long du texte, invitant, avec intelligence, le lecteur à lire derrière les signes (notamment avec le personnage de « Elle »). Et je m’en suis voulu d’avoir cru à une petite comédie alors que, dès les premières pages, le texte est creusé par les non-dits dans une sorte de hors-champs tragique.
LA MÈRE – David, il faut qu’on parle à notre fils.
BAPTISTE – « Non » dit mon père ; et il se retient de pleurer.
LA MÈRE – On ne peut plus porter ce secret.
BAPTISTE – « Non » dit mon père ; et de grosses larmes chaudes commencent à rouler sur ses joues.
LA MÈRE – On n’a pas le droit de faire comme si elle n’avait jamais existé, il faut… On doit faire preuve de courage.
BAPTISTE – « Non » dit mon père ; et on dirait qu’il pleut sur le plancher tellement il pleure.
Le voisin du dessous tape sur son plafond avec un balai, on l’entend crier « Hé ! Vous avez une fuite ou quoi là ? »
LA MÈRE -… S’il te plaît David. Pour moi. Pour ton fils. Pour elle.
BAPTISTE – Après douze coups de balai à travers le plancher, le temps s’arrête dans la maison.
Tout se fige.
Il y a un… arrêt sur image.
Au milieu de cette seconde suspendue, John, maman, papa, moi : nous l’entendons tous, cette phrase.
ELLE – « S’il te plaît papa. »
BAPTISTE – Et quand le temps reprend, mon père prononce un mot. Enfin. Un nom. « Bulma ».
ELLE – Par petites saccades, le père raconte.
Il raconte que Baptiste a eu une petite sœur. Bulma. Qu’elle est morte après sept jours de vie à peine, dans ses propres bras, d’une maladie très très rare.
Que ça a été une déchirure pour lui et pour Marta.
Impossible de continuer à vivre après ça.
Bulma.
Mais qu’il y avait lui, Baptiste, leur fils, pour qui ils voulaient se battre. Leur fils qui commençait tout juste à faire ses propres phrases…
J’ai aimé cette pièce parce qu'elle questionne nos silences, nos incapacités à dire, nos mensonges, ceux que l’on dit pour ne pas dire la vérité, ceux que l’on dit pour protéger, ceux que l’on dit pour se protéger… Je l’ai aimé car ces questionnements sont faits à hauteur d’enfant. Sans jamais verser dans le pathos ou la mièvrerie. J’ai trouvé particulièrement juste et tendre la relation entre Baptiste et son père. J’ai trouvé qu’elle offrait matière à identification, ce qui n’est pas toujours simple dans le théâtre jeunesse.
ELLE – Sans trop savoir comment, ce jeu qui les faisait tant souffrir… les rendait enfin complices.
BAPTISTE – C’est dommage, parce que si papa ne l’avait pas tué, Bubulle serait content de nous voir aussi proches.
LE PÈRE- Qu’est-ce que tu dis, mon grand ?
BAPTISTE – Rien, rien, je… j’espère juste que Bubulle ne se cache pas dans les toilettes.
LE PÈRE – Oh ? (Il met un masque et un tuba.)
Tu veux que j’aille vérifier ?
BAPTISTE – Et j’ai dû retenir papa de plonger dans les WC.
« Non… Ahahahahah… Papa… Ahah… Arrête… Ahahahah… Sinon il serait mort noyé… Ahahah ! Pas bonne idée, pas bonne idée, nooooon ! »
Le dénouement, volontairement joyeux, dit la résilience et la possibilité d’être heureux, malgré tout.
BAPTISTE – Maman, papa et moi sommes dans les gradins d’un grand gymnase, c’est rempli de voix qui ne parlent qu’anglais. Il y a cinq candidats en lice pour obtenir la coupe. John est le dernier à passer.
La présidente du jury est assise sur une sorte de trône au premier rang, c’est une dame avec des lunettes qui se tient très droite. Elle porte un tee-shirt « Your turn ! » et une jupe noire très serrée. Elle a l’air vachement sévère.
Les quatre premiers candidats sont passés mais ont été recalés par la présidente qui n’était pas du tout satisfaite. Je… je crois qu’elle se prend un peu pour la reine d’Angleterre.
« Next ! »
John entre joyeusement sur scène habillé d’une robe d’Alsacienne et coiffé d’une perruque blonde. Il fait virevolter six cerceaux de métal autour de ses chevilles et de ses poignets en criant : « je viens de la Fraaaaaance ! » Le public a l’air un peu gêné.
Il enchaîne des mouvements et des figures acrobatiques franchement ratés. Le stress lui fait complètement perdre ses moyens.
Face à une performance aussi malheureuse, les spectateurs commencent à partir… Même la reine d’Angleterre s’assoupit sur son trône.
John se demande comment récupérer l’attention du public… Il se souvient soudainement de son succès éphémère sur scène avec la femme humoriste… Et il tente le tout pour le tout :
Il arrache d’un coup sec sa robe à frous-frous en poussant un grand cri !
JOHN – AH !
BAPTISTE – Sauf que son slip part avec.
Le voilà à poil. Complètement nu devant l’Amérique et la reine d’Angleterre.
Tout le monde le regarde.
John souffle un grand coup.
Puis tout nu avec sa perruque blonde, il reprend ses ondulations.

![Dorphé aux Enfers [Orléans 69]](https://static.wixstatic.com/media/87b4bb_cec5524d21814b9ab9f205bae5e076f2~mv2.jpg/v1/fill/w_168,h_299,al_c,q_80,enc_avif,quality_auto/87b4bb_cec5524d21814b9ab9f205bae5e076f2~mv2.jpg)

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