Dévastation, de Dimitris Dimitriadis
- Gaëlle Cabau
- 28 févr. 2024
- 6 min de lecture

Dans Dévastation sont convoqués au plateau Agamemnon, Clytemnestre, Egisthe, Cassandre, Electre, Iphigénie, Oreste et Chrysothémis. Ils dormaient. Ils doivent à présent se réveiller et entrer en scène pour rejouer leur histoire, une fois de plus. Mais rien ne va plus chez les Atrides. Lassés de rejouer indéfiniment la même histoire depuis 2500 ans, les personnages du mythe s’interrogent sur la possibilité d’en inventer une autre issue.
NOURRICE – Ils dorment
Ils ont un besoin dramatique de dormir
Mais eux
Le sommeil ne chasse pas leur fatigue
J’ai peur
La fatigue est tout ce qui leur reste
Même le sommeil les fatigue
Ils font des rêves affreux
Il délirent
Il suent
Le sommeil les anéantit
Mais ils sont mieux ainsi
Qu’au réveil
Et surtout
Quand ils dorment
Ils ne se voient pas les uns les autres
Seul le dégoût d’eux-mêmes
Est plus grand que le dégoût
Que tous ressentent envers tous
Chacun seul est plus tranquille
Avec les autres ils se déchirent
Tout ce qui leur reste à eux
S’abîme
Pourrit
Les autres leur rappellent
Ce à quoi ils ne veulent pas penser
Ce qu’ils redoutent le plus
FEMME 1 - Quoi
NOURRICE - Ils essaient de l'éviter
mais ne peuvent pas
vous savez quoi
ils ne peuvent pas
Rien à faire
FEMME 3 - Pourquoi on ne les laisse pas
Tranquilles enfin
FEMME 2 - Ils ne supportent plus
NOURRICE - Ils ne veulent qu'une chose
que tout le monde les oublie
qu'ils se réveillent
et pour se souvenir d'eux
personne
Les personnages, sujets d’un éternel recyclage, prisonniers d’une boucle temporelle fictive où le destin a, de tout temps, déjà frappé, se débattent. Si Électre et Clytemnestre sont plutôt satisfaites de cet éternel retour du rôle qu’on leur fait jouer, les autres, à des titres divers, sont bien décidés à redistribuer les cartes.
AGAMEMNON – Non c’est fini
La matrice est brisée
La bête ne palpite plus en moi
Mes entrailles sont mortes
Le sang n’est plus fumant dans mes veines
Il ne reste plus que le masque
Il est en or
Mais derrière plus de visage
Je suis un tombeau vide
Et en plus
Familial
CLYTEMNESTRE – Qu’est-ce que cela veut dire
Si toi tu cesses d’être Agamemnon
Alors moi qui suis-je
Qui
Serai-je
Forceront-ils leur destin qui les condamne à tout revivre indéfiniment ? Inventeront-ils de nouvelles luttes, certes sanglantes et nons conformes à la légende officielle, mais où s’exerceront leur volonté, leur choix ? Renonceront-ils face à l’implacabilité de la « machine infernale » du destin ?
CASSANDRE, à Iphigénie
Si tu ne les écoutes pas –
Ne les écoute pas –
N’écoute personne –
Ferme tes oreilles aux paroles de ton père –
Alors seulement rien n’arrivera jamais
De ce qui est arrivé –
Si le vent ne souffle pas
Troie ne sera pas détruite –
Si les navires ne s’en vont pas
Ma famille entière ne va pas disparaître –
S’ils ne te mènent pas à l’autel
La guerre de Troie n’arrivera plus –
Tu sais pourquoi ils vous ont fait venir en Aulide
Ta mère et toi –
Ne retombe pas dans le piège –
Ne les crois pas une fois de plus –
Deviens celle qui sauvera une foule d’êtres humains –
Deviens le bonheur de nombreux peuples –
Si tu le fais il n’y aura rien
Qui puisse aller à sa perte –
Ce qu’ils attendent de toi
Ne leur donne pas.
Dans Dévastation, le scénario initial légendaire dérape, l’engrenage des crimes et des vengeances se grippe, la machine tragédie se dérègle jusqu’à l’immobilité et jusqu’au vide. Pour échapper au poids du destin qui les condamne à tout revivre indéfiniment, les personnages inventent en effet entre eux une série de solutions leur permettant d’abord de se débarrasser d’eux-mêmes, ensuite de disparaître totalement et définitivement par des échanges de destructions mutuelles, laissant à la fin le terrain du tragique vide de leur présence.
ORESTE : les textes moi je m’en fous
ils peuvent dire ce qu’ils veulent –
mes paroles me dégoûtent
j’en ai marre de les dire
de faire ce qui est écrit une fois pour toutes —
je ne veux pas
je ne veux plus être Oreste (…)
Vous, je ne sais pas quelle décision vous allez prendre
Moi j’ai pris la mienne, je ne le referai jamais plus, ça fait longtemps que j’y pense
Je ne vais pas tuer encore ma mère
Je n’ai aucune envie d’être le coupable, le maudit, le malade, le persécuté
La pièce, par son côté destructeur (ce n’est sans doute pas le bon terme), iconoclaste (peut-être) a quelque chose de surprenant mais fascinant. Elle invite à une vraie relecture du mythe. Les personnages s’éloignent de leur modèle pour mieux y revenir, avec parfois un certain cabotinage. Là où on aurait pu craindre une perte des repères, j’y ai trouvé un nouveau souffle tragique, sans doute plus en lien avec notre époque.
CLYTEMNESTRE
J’ai aimé et ai été aimée
J’ai été rassasiée de pouvoir
J’ai été pleinement femme
Comment peut-on être pleinement femme
Si l’on ne fait pas tout ce que moi j’ai fait
J’ai prouvé que la femme est la bête fauve
Qu’il n’y a pas au monde un mal plus redoutable
(…)
Voilà qui je suis
Qui je veux être
Mon rôle à moi
C’est un orgasme
Toujours toute ma vie
J’ai poursuivi l’orgasme
Et toute ma vie a été un orgasme
Même le moment où m’égorgeait Oreste
J’étais prête pour la saillie
(…)
Un instant j’ai cru que la hache
Allait me tomber des mains
Je t’ai frappé trois fois
(…)
Jamais je n’ai été soulevée par une telle tempête de sensations
Ceux qui me connaissent savent à quel point j’aime les retours à la ligne dans les écritures théâtrales contemporaines, à quel point j’y trouve un souffle tragique propice au jeu. Ici la parole est à la fois d'une extrême modernité, d'une extrême concrétude, mais aussi d'une extrême poésie.
ORESTE – Mais moi je n’étais pas fait
Pour tuer –
Sans toi
Je n’aurais kamais levé l’épée
Pour tuer la mère –
Ni même son amant –
J’ai le dégoût du crime
J’ai le dégoût du sang
Je hais les assassins
Les héros
Je hais la vaillance
La force
La vengeance –
Je ne veux pas de pouvoir
Je veux être invisible
Obscur
Sans force
Je veux rester seul
N’accepter aucune obligation
Aucune fonction –
Seul avec mon corps
Seul avec mon cerveau –
Pour mettre de l’ordre dans mon cerveau –
Mon cerveau
Mon cerveau –
Pour tenir le coup
Pour offrir un peu de sérénité à mes nerfs –
Dormir en douceur
Me réveiller en douceur
Sans pressions
Sans les bruits de visions horribles –
Inconnu parmi les inconnus –
Passer ma vie dans l’ombre –
Et toi tu me demandais le contraire
Tout ça a fait dérailler mon cerveau
A brisé mes nerfs
Rempli mon âme de folie
De la terreur de la folie –
Tu as rendu mon corps malade
Tu as pourri mon sang –
C’est à cause de toi que j’en suis là
Tu m’as détruit
En grec, Η εκκενωση (mot que le traducteur, ici, rend superbement par Dévastation) désigne, de manière plus prosaïque, une « évacuation ». Le projet de Dimitriadis est bien d’interroger le mythe, de questionner sa possible évacuation, de suggérer la possibilité de se défaire de ces figures intemporelles qui hantent notre langue
CASSANDRE – Clytemnestre a tué Agamemnon
Elle m’a tuée moi aussi
AGAMEMNON – Clytemnestre
Tu dois la démentir
Elle le mérite
Rends tout de suite
Mensongère ses prophéties
(Clytemnestre tue cassandre d’un coup de hache)
Mais là
Tu as fait ce que tu fais toujours
Rien n’a changé
CLYTEMNESTRE – Pas tout à fait
Je la tue toujours
Après toi
AGAMEMNON – Mais moi
Tu ne m’as pas tué
CLYTEMNESTRE – Je ne sais pas pourquoi aujourd’hui
J’ai fait autrement
Je sens autre chose
(Elle montre Cassandre)
Ça ce n’était pas une mort
AGAMEMNOn – Tu veux essayer
Aussi avec moi ?
N’hésite pas
Nous sommes là en dehors de notre pièce –
Et tu l’as compris
Nous n’allons pas y entrer
J'ai aimé que la pièce, par le prisme de cette famille légendaire en vienne à parler de nous, de moi, de notre monde contemporain. La fiction, par le détour dystopique (le terme est mal choisi mais je n'ai que celui-là pour dire les multiples "Et si" du récit), dit ainsi nos vies, nos impasses, nos déceptions, nos échecs, ces erreurs qui rendent nos vies répétitives. En le faisant, la pièce questionne nos possibilités de changement, nos désirs tus ou revendiqués dans un univers figé, essoufflé.
Je vous mets ici le lien vers une très belle mise en voix de la pièce :



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