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Et le ciel est par terre, de Guillaume Poix

  • Gaëlle Cabau
  • 18 août 2023
  • 4 min de lecture

( Aube

Petit déjeuner

La mère le fils la fille et l’autre fille sont à table

Une chaise est vide

La radio murmure

La mère regarde au loin par la fenêtre

La tour d’en face

Elle est la seule qui mange )

LE FILS – Tu peux pas l’éteindre ta radio

LA MÈRE – ça me tient éveillée

LE FILS – Tu écoutes ce qu’ils racontent

LA MÈRE – Chut

LE FILS – Tu écoutes rien

J’éteins

(il se lève pour aller éteindre la radio)

LA MÈRE – Tu restes bien tranquille

Si tu touches au poste je t’en colle une belle

Et tu te souviendras de ce jour pas pour les raisons que tu crois

(silence)

LE FILS – J’éteins ce truc

Tu n’écoutes rien

LA FILLE – Laisse-la écouter si elle a envie

LE FILS – Mais elle écoute rien

L’AUTRE FILLE – Foutez-lui la paix

LA MÈRE – Tu fais encore un pas vers le poste

Et je jure je

(silence

Il se rassoit)

Vous n’allez pas commencer à m’empoisonner l’existence

C’est moi qui décide ici

C’est chez moi

Je suis chez moi je suis chez moi jusqu’à preuve du contraire

Je suis chez moi ou je suis pas chez moi


Aujourd’hui, j’ai eu envie de vous parler d’un auteur que j’aime beaucoup pour la singularité de son écriture. Il s’agit de Guillaume Poix, que j’ai découvert avec la pièce Fondre et qui m’a conquise avec Straight (dont j’ai déjà parlé ici).

Et le ciel est par terre n’est pas simple à résumer. La pièce se concentre sur une famille – la mère, le fils et les deux filles - , dans un quartier voué à la démolition. Les mois passent et les tours de la cité tombent une à une, révélant les non-dits et ensevelissant les secrets sous les décombres.


Ce que j’ai aimé dans cette pièce, c’est qu’elle se passe en huis-clos, enfermant les êtres, les engluant dans leurs rapports aux autres. Tout n’est que secret, déni, violence des mots que l’on crie pour dire les pertes et que l’on vomit pour dire que l’on s’aime. Même si l’on est loin de Maeterlinck ou d’Ibsen, la dimension de tragique-quotidien est prégnante, renforcée par la litanie des mois qui ponctue la pièce, nourrie par de petites scènes de la vie quotidienne, de petits évènements de tous les jours.


LA MÈRE - C'est comme un cambriolage

Tu vois le truc

Tu t'es absentée pour une course

Peut-être que ton lave-linge était H-S ou qu'il fuyait et peut-être que c'est un flexible de raccordement que t'étais partie chercher parce que ton arrivée d'eau est loin par rapport à l'endroit où tu peux encastrer le machin

C'est pas prévu que la cuisine accueille un lave-linge seulement y a pas d'arrivée d'eau dans la salle de bain et ça tiendrait de toute façon pas

Donc

Tu vois le truc

T'es soit allée repérer les lave-linge soit le flexible que tu dois prendre plus long que la moyenne

d'ailleurs tu te le dis sûrement en errant dans les couloirs du magasin tu te dis que c'est un comble que tu doives prendre un flexible plus long que la moyenne alors que ta maison est si petite

Tu mets en rapport le flexible démesuré d'une taille démesurée je veux dire

exceptionnelle en un sens

et ta baraque enfin ton appartement et peut-être que tu écartes les bras machinalement

et qu'on te regarde dans le magasin

et qu'on se dit dans le magasin qu'est-ce qu'elle fait non mais qu'est-ce qu'elle fait l'autre

et t'aurais envie de dire à ceux qui te regardent que tu mets en rapport

voilà

Que tu mets en rapport les proportions d'un foutu câble que tu ne parviens pas ç trouver dans les rayons tu mets en rapport les proportions d'un foutu câble et de ta foutue baraque voilà

je mets en rapport l'échelle des deux trucs et j'ai juste envie

de me foutre en l'air


Ainsi, les tours de la cité tombent, creusant le vide entre les membres de cette famille. Il y a là quelque chose d’extrêmement vertigineux et d’extrêmement sensible aussi : la pièce dit la difficulté de vivre ensemble, la difficulté aussi de se reconstruire ensemble, avec cette question sous-jacente : « Comment vivre avec nos fantômes ? »


LA MÈRE – Des reproches

Les reproches

Des champions ma parole

L’un comme l’autre

Et je fais quoi moi merde

Je suis censée faire quoi

L’AUTRE FILLE – La brume se lève

LA MÈRE – Je fais quoi

L’AUTRE FILLE – Elle se dissipe

LA MÈRE – Toute ma vie

Toute ma vie derrière vous

Toute ma vie à me dire

Qu’elle n’a de sens que parce que vous existez

Et puis tout qui s’effondre

En un rien

Un jour un seul jour

Tout qui s’affaisse

Et je dois vous protéger encore et vous accompagner et m’assurer que la dévastation n’aura pas fait sur vous tous ses ravages

LE FILS – Tu ne peux pas cacher les morts

LA MÈRE – Vous me gâchez la fête

LE FILS – Tu peux pas les planquer sous la moquette

LA FILLE – ça pourrit tout

LE FILS – ça étouffe

Et y a rien à faire

LA MÈRE – Je me réjouissais de ce moment

LE FILS – Tu t’étouffes maman

LA MÈRE – Qu’est-ce que tu racontes

LE FILS – Ce que je n’ai jamais cessé de me dire

Depuis tout ce temps à te regarder

LA MÈRE – Je n’entends pas ce que tu dis

L’AUTRE FILLE – Je vous laisse tranquille

LA MÈRE – Ne bouge pas toi

Tu restes là

On doit pouvoir

LA FILLE – A qui tu parles

maman


Le texte est tragique donc, lyrique aussi, souvent. Cruel évidemment. Cependant, si la pièce développe la métaphore initiale de la destruction (Et le ciel est par terre), jamais la langue ne se perd dans le pathos. Les retours à la ligne imposent un rythme, et l'oralité de la langue ancre l'histoire dans le réel.


(Petit matin

Lumière allumée

L’autre fille est assise à table

Alarme d’un radio-réveil en off

La mère apparaît en robe de chambre au bout d’un temps

Elle pose à la va-vite trois bols et s’installe à table face à la fenêtre

Elle remarque soudain l’autre fille)

LA MÈRE – Tu es encore là

L’AUTRE FILLE – Je ne pouvais pas manquer ça

LA MÈRE – C’est quelque chose

L’AUTRE FILLE – Comme une éclipse

Tout le monde à sa fenêtre

Tout le monde regarde

LA MÈRE – Oui

Comme une éclipse (silence)

Oh

(appelle) Levez-vous c’est commencé

(la mère allume la radio le fils arrive précipitamment en pyjama)

LE FILS – ça y est

LA MÈRE – ça va commencer

Regarde

Ils ont barricadé le quartier les flics ont tout bouclé

LE FILS – Mazette

LA MÈRE – ça va faire un de ces trucs.


Une pièce à découvrir, absolument !



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