Et les poissons partirent combattre les hommes, Angélica Liddell
- Gaëlle Cabau
- 4 août 2023
- 5 min de lecture

Vous avez vu, monsieur La Pute, vous avez vu que ce poisson a des yeux d'être humain ? Avec tous ces Noirs qui se sont noyés, les poissons commencent à avoir des yeux d'être humain. Avec tous ces Noirs qu'ils ont mangés, les poissons commencent à avoir des yeux d'être humain. Ìl faudrait donner des fusils aux pêcheurs. Parce qu'un poisson avec des yeux d'humain, il faut le tuer comme un être humain, pas vrai, monsieur La Pute ? Parce que les Noirs sont des êtres humains comme les autres, pas vrai, monsieur La Pute ? Personne ne dit le contraire. Ils ont une forme d'être humain et une voix d'être humain.
Et les poissons partirent combattre les hommes est un immense cri adressé à Monsieur La pute, incarnation de la bien-pensance et des politiques occidentales. La pièce se heurte brutalement au drame des émigrés clandestins qui meurent chaque année en essayant de traverser le détroit de Gibraltar sur des embarcations misérables. La force du texte d’Angelica Lidell consiste à nous livrer le point de vue de ceux qui voient – ou ne veulent pas voir – s’échouer sur le sable d’Espagne cadavres et corps agonisants… là où les touristes se dorent au soleil.
Le texte commence par un avant-texte qui plante les jalons de l’entreprise de l’auteur :
ANGELICA –
Comment je commence ?
Je commence par la baleine blanche.
Moby Dick.
Elle tombe du toit.
Elle s’écrase par terre.
Et cent noirs s’échappent en courant du ventre de la baleine,
Cent noirs dans la misère,
Avec des têtes de poissons,
Et ils chantent Somewhere over the rainbow.
Le paquebot grand luxe traverse la scène en traînant derrière lui des grappes de noirs,
Des grappes de noirs dans la misère.
Comme si le bateau avait une chevelure humaine.
Comme si le bateau avait une chevelure affamée.
La façade de l’opéra écrase un Noir en train de dialoguer avec un bout de pain.
Une montagne de pain pourri sur scène ?
Des ministres de merde.
Des secrétaires de merde.
Des sous-secrétaires de merde.
Tous en rapport avec la culture.
Vivre pour montrer leur abjection.
Le monologue de la Pute.
Espagne.
Espagne.
Le soleil d’Espagne.
Il y a tant de plages en Espagne.
Quelle chance.
Quelle chance de vivre en Espagne.
Ramener le cadavre d’un Noir noyé.
Aller à la plage,
Sur une plage d’Espagne,
Et en ramener un.
Un vrai cadavre sur scène.
Si seulement je pouvais faire vomir le public,
Comme Dieu vomit les pauvres,
Comme les pauvres vomissent la boue.
Espagne. Espagne.
Maquillage de Noir comme dans Le Chanteur de Jazz.
Et Angélica,
Spasmodique Angélica,
Une pute en train de parler avec Monsieur La Pute,
Avec un drapeau,
Avec des limaces cousues aux pieds,
Pas facile de marcher.
Les débuts sont toujours compliqués.
Je ne peux pas me mettre en route sans glisser.
Les Evangiles,
La multiplication des pains et des poissons.
C’est décidé, je commence par une citation de Shakespeare.
Macbeth acte II scène 4.
Hennissement de cheval.
« Et les chevaux de Duncan, si beaux, si rapides, l’élite de leur race, redevenus sauvages, brisèrent leurs stalles, se cabrant, refusant d’obéir, comme pour déclarer la guerre au genre humain. »
Ce que j’ai particulièrement aimé dans cette pièce c’est l’originalité de la langue, une langue sans concession, parfois comme surréaliste dans les images convoquées, se construisant sur le mode de la répétition lancinante : les mêmes mots reviennent inlassablement, à l'image du ressac qui fait s'échouer les corps aux pieds des transats. Les mots sont pris à bras-le-corps, et de leur mastication/répétition, jaillit une écriture de la violence, de la souffrance, du dégoût.
Angélica Liddell épuise la langue et flirte avec l’outrance. D’ailleurs, la pièce ne connaît pas les règles de la bienséance. Elle se fait crue et radicale pour aborder la question des migrants : les amateurs de bains de soleil sur la plage d’Espagne voient à leurs pieds une passagère clandestine, venue de L’Afrique si proche, ramper sur le sable, véritable « ver de terre », pour accoucher et mourir. Les poissons se nourrissent des naufragés et ont les yeux noirs. Aucun sentimentalisme dans le texte mais une frontalité féroce.
Ne soyez pas inquiet à cause du Noir, monsieur La Pute,
Les cannibales ne dévorent pas les cannibales.
Alors ne soyez pas nerveux monsieur La Pute.
Vous ne risquez pas de vous faire dévorer.
Mais il vaudrait quand même mieux passer l’été à la montagne, monsieur La Pute,
La plage n’est plus ce qu’elle était, monsieur La Pute.
Je sais bien que vous ne voulez pas vous éloigner du Président,
Des filles du Président,
Elles sont jolies les filles du Président,
Mais vous devriez quand même passer l’été à la montagne.
Pas la plage, monsieur La Pute, pas la plage.
L’été dernier, par exemple, monsieur La Pute,
Un enfant est né à nos pieds.
On prenait un bain de soleil et un enfant est né à nos pieds.
On ne l’a pas vue arriver, monsieur La Pute, on ne l’a pas vue arriver.
Je vous assure, monsieur La Pute, cette femme, on ne l’a pas vue arriver.
On l’a vue au moment où elle se traînait dans le sable.
Et qu’est-ce qu’il était brûlant, le sable.
Mais elle, et vas-y que je traîne mon ventre, comme si elle s’en fichait, de la chaleur.
Au début on a cru à un ver de terre,
Un ver de terre énorme et noir,
Un ver de terre malade,
Un ver de terre qui venait de la mer.
On n’a pas pensé qu’une femme pouvait se traîner de cette façon-là.
Un ver de terre, c’était plus logique.
On a fait erreur, monsieur La Pute.
On a eu peur, monsieur La Pute.
On prenait un bain de soleil,
Il faisait une de ces chaleurs,
On était en sueur,
On ne voyait pas clair.
On aurait dit un reptile énorme et repoussant.
Il bougeait de temps en temps comme dans un spasme ?
Et il crachait de l’écume et des algues par la bouche.
On a fait erreur et on a eu peur, monsieur La Pute.
La pièce, dans sa brièveté, vous empoigne, vous prend à parti. Si vous ne faites rien, vous devenez Monsieur La Pute. Aucun moyen de nier notre complicité dans le drame qui est en train de se jouer. L’autrice espagnole met le doigt et les mots où ça fait mal : "Ils viennent se noyer aux pieds de nos chaises longues". Et voilà des vacances gâchées, bon sang, "il va falloir que nous partions plutôt à la montagne". Le texte est plein de rage face au cynisme et à l’hypocrisie et cette rage jamais ne retombe. Les questions fusent, cruelles, sarcastiques, pleines d’indignation.
Comment continuer ?
Comment continuer ?
Arrêtés sur la côte,
Sur cette jolie côte d’Espagne,
Sous le soleil d’Espagne,
Vingt mille par an.
Je ne trouve pas le nombre de noyés.
Je ne trouve pas le nombre exact de noyés par an.
Combien d’hommes meurent-ils noyés en essayant de rejoindre les côtes d’Espagne ?
Combien d’hommes disparaissent ?
Jamais je ne me suis intéressée aux chiffres
Mais dans le cas présent, cela me semble nécessaire.
Le chiffre nécessaire pour avoir des frissons.
Le chiffre nécessaire pour en faire des hommes une bonne fois pour toutes.
Un jour, on connaîtra les chiffres
Et on n’y croira pas.
Et ça nous laissera un goût détestable.
Alors on dira : on ignorait qu’il y en avait tant que ça.
On dira : on ne savait pas ce qu’il se passait.
Je lis au-dessus de la photo des trois immigrés noyés, raides, les poings serrés sur la poitrine.
Je lis : le problème des immigrés.
Au-dessus de cette photo terrible, quelqu’un a osé écrire : Le problème des immigrés.
Se noyer n’est rien d’autre qu’un problème.



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