top of page

Grand pays, de Faustine Noguès

  • Gaëlle Cabau
  • 15 oct. 2023
  • 6 min de lecture

Il y a quelques semaines, je vous avais fait découvrir le texte Angela Davis, une histoire des Etats-Unis, de Faustine Noguès. J’ai voulu poursuivre cette rencontre et ai lu trois autres oeuvres de cette jeune autrice : Surprise Parti, Les Essentielles, et Grand Pays. J’ai découvert des textes originaux dans leur thématique, drôles jusqu’au caustique, foisonnants de personnages.


CATALEYA – Il y a un moment où il faut appeler les choses par leur nom. Aujourd’hui l’Etat français, le « grand pays des droits de l’homme », demande tous les jours à ses agents de commettre des actes illégaux. Détente illégale, reconduite à la frontière de mineurs non accompagnés, surveillance illégale et j’en passe. Moi je demande simplement le respect de la convention de Genève. D’après la convention de Genèvre, quelqu’un qui entre en France peut aller voir n’importe quel flic et lui dire « bonjour, madame l’agent, je voudrais déposer une demande de droit d’asile » et Mme l’agent amène la personne à la préfecture pour qu’elle puisse déposer une demande de droit d’asile. C’est tout. C’est ça la convention de Genève.


Pour Grand Pays, Faustine Noguès s’est inspirée du procès de Cédric Herrou, cet agriculteur engagé dans l’aide aux migrants, et des événements survenus dans la vallée de la Roya après le rétablissement du contrôle aux frontières en 2015. Dans la pièce, paraissent devant nous, spectateurs/jurés, trois coupables : Suzanne, coupable d’avoir enseigné à ses élèves de CM1, au lieu de la devise française, des faits inventés.


SUZANNE – Je… J’ai… enseigné à mes élèves des faits que j’avais inventés.

MONSIEUR JUSTICE – Quels genres de faits ?

SUZANNE – Par exemple… on… Je leur ai fait apprendre que…en 2003, il y avait eu une guerre civile entre Brive et Menton à cause de deux entreprises locales qui se disputaient le marché des ballons en latex.

MONSIEUR JUSTICE – Quoi d’autre ?

SUZANNE – Je leur ai enseigné qu’en 1999, la France avait expérimenté un nouveau dispositif démocratique qui consistait à organiser des épreuves de triathlon pour désigner les représentants du gouvernement. C’était les gagnants de la compétition qui devenaient automatiquement les nouveaux dirigeants du pays.

MONSIEUR JUSTICE – Et en géographie ?

SUZANNE – EN géographie on a étudié Abaangui, une colonie brésilienne située sur la Lune.


Il y a aussi Cataleya, coupable d’avoir installé des tentes sur un terrain laissé à l’abandon, afin d’héberger des personnes sans domicile.


CATALEYA – Vous savez, au fond, ce n’est pas pour eux que je le fais. Je le fais parce que je ne peux pas dormir la nuit après être passée sans m’arrêter devant les gens blessés qui arpentent les routes sinueuses de la montagne. Je préfèrerais vraiment ne pas avoir à faire ça. Je rentrerais chez moi sans que personne soit là à attendre, la vaisselle aurait séché près de l’évier, chaque objet serait exactement dans la même position qu’au moment de mon départ.


Et mon préféré, Xavier, militant d’extrême droite, attaché au Front National, accusé d’avoir aidé un étranger sans autorisation de séjour à entrer sur le territoire français.


MAÎTRE BU : Mesdames et Messieurs, si vous passiez ne serait-ce que le temps d’un café avec mon client, vous comprendriez qu’il est impossible que M. Barzin ait volontairement apporté son aide à un étranger en situation irrégulière afin de le faire pénétrer sur le territoire français.

J’appelle Monsieur Barzin.

Monsieur Barzin, pour quel parti avez-vous voté lors des dernières élections régionales qui se sont tenues l’année dernière ?

XAVIER – Pour le Front National.

MAÎTRE BU – Pour quel parti avez-vous voté lors des élections présidentielles de 2012 ?

XAVIER – Le Front National.

MAÎTRE BU – Pour quel parti avez-vous l’intention de voter lors des élections présidentielles qui se tiendront l’année prochaine ?

XAVIER – Le Front National.

MAÎTRE BU – À quelle partie du programme du Front National êtes-vous le plus sensible ?

XAVIER – Le Front National.

MAÎTRE BU – Oui, mais à quelle partie du programme ?

XAVIER – Le Front National (silence). Ah à quelle partie ? J’ai cru que vous disiez le parti.

(…)

MAÎTRE BU – Êtes-vous particulièrement sensible à la politique anti-migratoire du Front National ?

XAVIER – Mais… qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse de ces gens-là ? Moi j’ai rien contre eux au fond. Moi, quand ils sont dans leur pays, j’ai pas de problème. Mais c’est déjà la merde pour nous ici, eux ils arrivent et ils attendent que tout leur tombe dans les mains. Alors soit on donne, au détriment des Français qui sont déjà en galère, soit ils ont rien, ils se mettent en colère et ils nous foutent des attentats.

La force de la pièce tient dans les questionnements qu’elle convoque : la question du délit de solidarité et donc en creux la question du sort que l’on réserve aux migrants, la question de la désobéissance civile, mais aussi et surtout la question de ce que recouvre la notion de fraternité. Si j’ai été au départ déconcertée par le fait que le texte aborde la question des migrants sans jamais les convoquer (je suis habituée aux textes ancrés dans le réel narrant souvent les destinées tragiques de ces « déplacés »), force est de constater que changement de focale fonctionne aussi.


MAÎTRE RIZ – Ce soir-là, je me suis interrogé sur l’application concrète de cette valeur qui, en tant que composante de la devise nationale, est censée dire la France. Je me suis plongé dans la jurisprudence constitutionnelle. À plusieurs reprises, les notions de liberté et d’égalité ont fait l’objet de consécrations constitutionnelles. Les Sages n’ont pas rechigné à déclarer non conformes à la constitution des lois qui ne respectaient pas les principes de liberté et d’égalité. En revanche, j’ai beau fouillé la jurisprudence, je n’ai trouvé aucune mention du principe de fraternité. En dehors de la devise nationale, en dehors de la Constitution où il est qualifié d’idéal commun, le principe de Fraternité n’apparaît nulle part dans la loi. Je me suis donc posé la question : vous-nous vraiment vivre dans un pays, qui, sur tous les frontons de toutes ses mairies, de toutes ses écoles, dans toutes ses villes, affiche une valeur qui n’est pas appliquée dans ses lois ? La devise nationale n’a-t-elle pas plus grande ambition que celle de décorer les frontons ?


J’ai particulièrement aimé la dernière partie, aux allures de fable, dans laquelle sont convoqués les sages du conseil constitutionnel, sommés de se prononcer sur le principe de fraternité. Il y a là quelque chose d'assez impertinent.


SAGE 1 – Commençons par l’article L622-I.

SAGE 2 – « Sous réserve des exemptions prévues à l’article L622-4… »

SAGE 1 – Laissons les exemptions pour le moment.

SAGE 2 – « Toute personne qui aura… »

SAGE 1 – « Toute personne » Qui veut faire Toute Personne ?

SAGE 3 – Je veux bien.

SAGE 1 – Très bien, mettez-vous là, je vous remercie.

SAGE 3 – Je vous en prie.

SAGE 1 – Reprenez.

SAGE 2 – « Toute personne… »

SAGE 3 – Ici présente.

SAGE 2 – « …qui aura par une aide directe… »

SAGE 1 – Vous pouvez faire quelqu’un qui a besoin d’une aide directe ?

SAGE 4 – Oui, bien sûr. Alors… par exemple … Je suis en fauteuil roulant, oui, voilà, je suis en fauteuil roulant parce que j’ai… une sclérose en plaques. Alors ce jour-là, je me rends à la pharmacie pour aller chercher mes médicaments. Sauf qu’à l’entrée de la pharmacie il y a un escalier. Un petit escalier de deux, trois marches que je ne peux pas franchir avec mon fauteuil.

SAGE 1 – Allez-y Toute Personne, fournissez-lui une aide directe.


Ainsi, le texte se veut politique et ancré dans le réel. Faustine Noguès fait ici une critique caustique de notre société ultra connectée, de notre monde ultra moderne dont les valeurs humanistes se sont perdues derrière un écran. Mais le plaisir essentiel de la pièce repose sur son humour. Pas de discours désespéré, mais une fable drôle et humaniste. Le texte est traversé de fulgurances bouffonnes jouissives. J’ai beaucoup ri en le lisant comme j’avais d’ailleurs beaucoup ri en lisant Surprise Parti.


Enfin, ce que j’aime chez Faustine Noguès, c’est qu’il y a une vraie conscience dramaturgique dans son écriture. Cela se ressent dans le rythme de la parole. Le texte se donne à lire dans une vraie polyphonie (des « / » marquent les moments où les répliques se superposent) avec cette impression que les dialogues se percutent sans cesse. Cela se ressent également dans la multiplication des personnages, de l’avocate passionnée au facho paumé… un foisonnement qui donne l’impression d’une écriture extrêmement vivante.


Commentaires


Abonnez-vous ici pour recevoir les derniers posts.

Merci !

  • Facebook
  • Twitter
bottom of page