H.S. Tragédies ordinaires,de Yann Verburgh
- Gaëlle Cabau
- 21 févr. 2024
- 8 min de lecture

Aujourd'hui, j'ai eu envie de vous parler de cette pièce de Verburgh qui m'a accompagnée toute l'année 2022. J'ai hésité avec Ces filles-là, de Placey que je vais réserver pour un autre temps.
Dans H.S. Tragédies ordinaires, écrit pour les adolescents, Yann Verburgh aborde la question du harcèlement scolaire. Il en dissèque les rouages, en choisissant, de façon très juste, de décrire le phénomène comme faisant partie d’un tout, comme le fruit d’une société violente où les rapports hiérarchiques (parents/enfant, enseignants/élèves, administration/enseignant) entretiennent les rapports de force.
Fille 4 - Vos gueules !
Mais si vous pouviez juste bien fermer vos gueules !
Comme d’habitude.
Instaurer le dialogue.
Intervenir.
Mais vous vous êtes crus dans un talk-show ?
Mais vous vous êtes regardés ?
L’eau du robinet a un goût.
Bonne excuse pour te servir un énième verre de vin et mieux te déconnecter du plaisir fantastique du repas familial.
Calvaire.
Tu la connaissais cette fille ?
Tu as vu ses photos ?
C’est grave.
C’est vous qui êtes graves !
Que je dise quoi ?
Parler pour dire quoi ?
Vous dites quoi vous à part caqueter ?
Caqueter tous les soirs les mêmes ragots sur vos collègues et baisser les yeux dès que quelqu’un hausse le ton dans la rue ou au supermarché.
Baisser les yeux et caqueter comme des poules.
Tout ce que vous êtes capables de faire.
Rien d’autre que des poules.
Faut en parler à un adulte.
Les adultes,
On fait comme eux,
On les regarde
Et on apprend à se taire.
Alors je dirai rien.
Rien à personne.
(...)
Alors que l’image disparaîtra
Définitivement,
Une décharge me traversera le corps.
Les racines de mes cheveux deviendront autant d’aiguilles qui me perforeront le crâne.
Et je serai prise d’une envie de hurler.
Mais de hurler tellement fort.
Que je plaquerai ma tête dans mon oreiller.
Me mordant les joues très fort.
Le nez envahi d’une odeur d’adoucissant et de lait caillé.
Ma poitrine secouée de spasmes.
Je boufferai toutes les plumes de mon oreiller.
Je me les enfoncerai dans la gorge.
Je m’en tapisserai les cordes vocales.
Pour devenir une poule.
Pour ne plus avoir à parler mais juste à caqueter.
Comme vous.
Caqueter pour me taire.
Puisque c’est de ça dont il s’agit.
D’apprendre à se taire.
La pièce s’ouvre de façon extrêmement symbolique et extrêmement puissante sur le personnage d’une mère tentant de faire le deuil de son enfant mort.
LE FILS
Quoi ?
Pourquoi y a plus rien à moi, ici ?
Pourquoi t'as tout changé, ici ?
Pourquoi tu me détestes comme ça ?
Qu'est-ce que je t'ai fait, moi ?
Pourquoi y a plus de place pour moi ?
Tu en as fait quoi de ma place ?
Pourquoi tu me fais ça ?
T'es vraiment qu'une salope.
Faut que j'aille à l'école, moi, tu comprends.
Faut que j'aille à l'école, maintenant !
LA MÈRE
Arrête !
Tu peux aller nulle part.
Nulle part !
Arrête !
Tu es mort.
Tu comprends ?
Mort.
Tu peux plus aller nulle part.
La pièce se déploie ensuite comme une tragédie, avec son prologue, son épilogue et les interventions d’un chœur qui recensent, sous forme de listes, les faits de violence, les maux dans la tête : « où naît la violence », « où naît l’insulte , « où se plante l’insulte », « H.S. », « retourner à l’école »… Dans ces passages, la récurrence des hashtags, en conduisant à une accélération du rythme, donne à voir l'emballement, la frénésie de la violence.
PREMIER STASIMON
où naît l’insulte
LE CHŒUR
Une pute # Une salope quoi # Elle mange ses morts # Dans le cerveau # Dans mon esprit # Parfois dans mon coeur # Dans la tête # Elle peut rester des années comme une maladie # Tu crains # C’est toi qui crains # Grosse vache # De la rancune # De la peine # De l’urgence # De la perte de contrôle # Elle part de mes lèvres # De mon corps tout entier # Pédé # De mon souffle # De ma langue # De mes dents qui se serrent # Elle naît toute seule # Elle est spontanée # Elle se répète # Dans mon ventre # Dans mon estomac # De l’endroit sensible où tout est noué # Gros con # C’est pas beau dans la bouche des enfants # Sale gouine # Crevard # Bâtard # Nique ta mère # Fils de pute # Ta mère la chienne # Pétasse # Connasse # Dans ma bouche # Enculé # Sale merde # Victime # De ce qu’il y a de plus noir en moi # D’un réflexe # D’une défense # Va te faire foutre # Gros feuj # Sale rat # Enculé de ta race # Putain d’Arabe # Terroriste # Djihadiste # Sale Français # Ça sort tout seul # Ça vient de nulle part # Juste pour faire mal # Parfois tu ne sais même pas ce que ça veut dire # Juste que ça fait mal # Une arme dans ta bouche # Un bouclier # Un jeu # Juste pour jouer # C’est pas forcément sérieux # C’est pas parce qu’on le dit qu’on y croit # C’est pas réfléchi # Grosse nympho # De ce qui est différent # De ce qu’on sait pas appeler autrement # De ce qu’on entend # Sans réfléchir # De mes pensées # D’une information envoyée par le cerveau à la bouche # Du cœur # Du ventre # Ça gargouille puis ça explose # Dans la gorge # De l’endroit qui est blessé # De la mère # Ta mère la pute # Trisomique # Handicapé # Cancéreuse # Tu vas me contaminer # T’es tellement moche # C’est pas sérieux # Sale merde # Pédale # Gros porc # Va t’acheter une vie # Enfoiré # Tu fais chier # Gros nul # Sans amis # Tu sers strictement à rien # De l’égo # Tu pues # Bouche-trou # Bollosse # Parce que j’arrive pas à me faire comprendre autrement # Intello # Du plus profond de moi # Naine # Pot de colle # Trou du cul # Ta race de mort # Chintok # Tocard # Homo # Salaud # De tout ce qui touche au sexe # Pervers # Chienne # De l’intérieur # D’une envie de tout casser # Putain de négro # Va te suicider # Sans faire exprès # Suicide-toi # Va crever # Pour se protéger # Pour ne pas être une victime # Pour ne pas qu’elle reste en moi # Putain de Roumains # D’une habitude # Parce que c’est interdit # Personne t’aime # Suceuse # Des mes bras # Minable # De mes poings # Va te pendre # Je peux pas la retenir # Va te mutiler # Dégage # Retourne dans ton pays de merde # Quand elle arrive à nos lèvres # T’es qu’une fille # Il est déjà trop tard # Va niquer tes morts # Elle s’envole # Sale roux # Sans contrôle # On veut pas de toi # Elle arrive à nos oreilles # Sale paumé # Baisse les yeux # Et déjà on la regrette # Fayot # Ou pas # Tais-toi
Le texte se déploie à la manière d’Ogres, en plusieurs histoires indépendantes, qui sont comme un florilège de cas de violences, mais qui, par le retour de certains personnages, semblent inextricablement liées entre elles.
Fille 2 - Toi, si on te le demande, tu le fais ?
Fille 4 - Ben, je sais pas… si je suis amoureuse…
Fille 3 - Quoi tu sais pas ?
Fille 1 - Tu le fais pas.
Fille 2 - Même si t’es amoureuse.
Fille 1 - C’est tout.
Fille 3 - Sinon t’es une salope.
Fille 2 - Y a que les salopes qui font ça.
Fille 3 - Les putes, ouais…
Fille 1 - Le genre de meufs qui se la jouent bobo et qui font des études alors qu’en fait elles viennent d’une famille de misère et que c’est leurs clients qui leur payent leurs études.
Fille 2 - Genre, coucher avec des pédophiles, quoi.
Fille 4 - Quoi ?
Fille 1 - Mais oui, des escortes…
Fille 3 - Un joli mot pour dire pute, en fait.
Fille 2 - Oui.
Fille 1 - C’est comme quand tu dis agent d’entretien pour dire femme de ménage.
Fille 2 - C’est la même chose.
Fille 3 - La même chose.
Fille 1 - Une pute.
Fille 4 - Mais là, c’est pas la même chose.
Fille 1 - Qu’est-ce que tu en sais ?
Fille 2 - Elle se la raconte beaucoup mais ses parents sont pauvres…
Fille 3 - Comment tu crois qu’elle se paye ses fringues ?
Fille 1 - Puis, tu as vu comment elle pose ?
Fille 2 - Elle a l’habitude.
Fille 3 - Oui, ça se voit.
Fille 1 - C’est pas la première fois.
Fille 2 - Sûr que c’est pas la première fois.
Fille 3 - Oh putain, ça me dégoûte.
Fille 2 - C’est dégueulasse.
Fille 1 - Regarde ses lèvres.
Fille 3 - Ses hanches…
Fille 1 - Ses seins…
Fille 3 - Ça craint…
Fille 2 - Sa peau…
Fille 3 - C’est retouché ?
Fille 1 - Non, c’est de la cellulite, là, regarde.
Fille 3 - Ah, dégueu.
Fille 2 - Trop cheum, la meuf.
Fille 1 - Elle fait de la peine, n’empêche.
Fille 2 - Alors qu’elle fait genre je suis trop sexy.
Fille 3 - Mais en fait, tellement pas.
Fille 1 - Mais oui, tellement pas.
Fille 3 - T’es moche, meuf.
Fille 2 - Trop moche.
La langue de Verburgh est précise, rapide, et sans fioritures. La multiplication des histoires favorise également une certaine richesse dans l’oralité.
EUX
Garçon 1 - Tu filmes ?
Garçon 2 - Oui.
Garçon 3 - Chope-le, cette sale race !
Garçon 4 - Vas-y, vas-y.
Garçon 1 - Terroriste !
Garçon 3 - Fous-lui la tête dans les chiottes, à cette grosse merde.
Garçon 4 - Tire la chasse.
Garçon 1 - Putain de jihadiste !
Garçon 4 - Tu l’aimes, l’eau, là, hein ?
Garçon 1 - Hein ?
Garçon 3 - Elle a quel goût ?
Garçon 1 - Tu crois qu’elle va se souvenir de toi, fils de…
Cette pièce, j'ai vécu avec elle tout 2022, parce que je l'ai montée avec des élèves de terminales. Je trouvais que ce qui s’y jouait était important, essentiel, que la pièce abordait la question du harcèlement avec complexité. Je trouvais également que "l'exodos" laissait la possibilité d’une respiration dans la noirceur et ouvrait des pistes possibles de résilience. Je trouvais enfin, que derrière la dureté du thème et de son traitement, il y avait une véritable matière à dire et une véritable matière à jouer.
LE GARÇON INVISIBLE
4 minutes et 48 secondes avant la sonnerie.
Le couloir sur 38 mètres,
En rasant le mur,
Prendre l’escalier sur la gauche,
Monter les 26 marches…
Attention,
La 13e n’est pas à la même hauteur que les autres.
Risque de chute.
Pas bon.
Tu te ferais repérer direct.
Arrivé au premier étage,
Aller à droite sur 5 mètres,
Entrer dans la classe,
Traverser la classe sur 7 mètres
Et s’assoir à la table du fond sans un bruit.
Pas le moindre bruit.
Sonnerie dans 4 minutes 25,
24,
23,
C’est parti.
Premier mètre passé sans encombre.
Personne ne te voit.
Tu longes le mur.
Tu regardes par terre.
Mais pas trop par terre non plus.
Faudrait pas rentrer dans quelqu’un.
Tout serait raté.
Tu regardes en biais.
Tu fais genre tu regardes par terre.
Mais en fait tu regardes en biais.
Faut pas qu’on voit tes yeux.
Les yeux attirent les yeux.
Ils pourraient se sentir observés.
Ou pire.
Agressés.
Et là, ce serait vraiment la cata.
Cache tes yeux.
Attention, groupe suspect à midi.
Change de mur.
Change de mur.
Longe l’autre mur.
Changement de mur réussi.
10 mètres effectués.
Reste 28 mètres avant l’escalier
La voie est libre.
Attention,
Groupe bruyant qui sort du C.D.I.
Demi-tour.
Demi-tour.
Non, pas demi-tour.
Tu te colles au mur
Tu disparais dans le mur.
Disparais.
Disparais.
Ils t’ont pas vu.
Avance.
Respire.
Pas si fort.
17 mètres effectués.
Encore 21 mètres à faire.
Rejoindre l’autre mur.
L’escalier se trouve de l’autre côté.
T’es pas du bon côté.
Ce couloir est interminable.
Attention, cartable.
Failli pas le voir.
Trébucher en plein couloir.
L’horreur.
Tu l’évites et t’en profites pour changer de mur.
Change de mur.
Change de mur.
Colle au mur.
Colle au mur.
C’est bien.
Plus que 13 mètres.
3 minutes avant la sonnerie.
Non.
Mais qu’est ce qu’ils font là, eux ?
Ils faut qu’ils bougent.
Faut qu’ils bougent.
Non,
Toi,
Bouge !
T’arrête pas.
Bouge !
Bouge !
Sinon tu vas te faire repérer.
Avance mais évite la collision.



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