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HeLa, d'Alinéor Debrocq

  • Gaëlle Cabau
  • 19 nov. 2023
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 21 nov. 2023


Hier, j’ai fini une pièce intelligente dans son propos et sa forme. Il s’agit de HeLa, d’Aliénor Debrocq, récemment publiée aux éditions Lansman.


La pièce revient sur l’histoire d’Henrietta Lacks, cette jeune fille afro-américaine née en 1920, en Virginie, dont les cellules ont révolutionné l’histoire de la médecine sans que les manuels de biologie ne mentionnent sa véritable identité.

Le point de départ de la pièce est donc ce point de réel, ce bout d’histoire : À la mort d’Henrietta en 1951, des chercheurs en médecine prélèvent ses cellules, qu’ils appellent la lignée des cellules HeLA. À l’époque, il était courant de prélever, sans le consentement des intéressés, des cellules sur les tumeurs cancéreuses pour la recherche. Or ces cellules vont se révéler être les premières à pouvoir être cultivées indéfiniment in vitro, bouleversant ainsi la recherche médicale et générant une industrie dont la valeur s’est élevée à plusieurs millions de dollars, sans que la famille d’Henrietta touche quelque chose ou bénéficie d’une quelconque reconnaissance.


La pièce se présente comme une enquête puisque nous suivons les traces d’une journaliste, déterminée à découvrir l’histoire d’Henrietta.


JOYCE EVANS : J’ai découvert cette photo d’Henrietta Lacks dans un manuel de biologie quand j’étais étudiante. Elle se tient droite, souriante, en tailleurs du dimanche, aux côtés de son mari, David Lacks. C’est une photo en noir et blanc aux bords dentelés, comme celles que je possède de mes grands-parents. La légende indique « Helen Lane : la femme derrière les cellules HeLa. » Pendant des années, cette photo m’obsédait. Qui était Helen Lane, cette femme grâce à qui des millions de personnes ont pu être sauvées ? Cette femme dont les cellules se sont multipliées dans les laboratoires du monde entier ? J’ai cherché et j’ai découvert qu’elle portait parfois d’autres noms. Helen Lane, Helen Larson. Jamais le vrai. Le plus souvent, elle restait anonyme. On cachait son visage. Ça fait tache, une femme noire, dans la science. Mes amis me demandaient : « Pourquoi tu veux absolument savoir qui elle est ? Qu’est-ce que ça peut faire ? L’essentiel, c’est que ses cellules sauvent des vies, non ? »

Je m’étranglais. Le progrès, c’est tout ce qui compte ? Cette femme, elle a eu une vie ! une histoire !


Parce qu’elle emprunte la forme de l’enquête, la pièce entremêle passé et présent, convoquant au plateau pas moins de 18 personnages. Le foisonnement va bien à ce texte qui débute même sur une partition chorale :


Elle s’appelle Henrietta Lacks

Elle est née dans une ancienne cabane à esclaves

En Virginie

Le 1er août 1920

A Baltimore, son mari travaille dur

L’acier, il en faut toujours plus

Les familles noires affluent en masse avec leurs chaises, leurs baquets, leurs marmots

Les femmes à la maison, les maris à l’usine

Henrietta s’occupe des cinq enfants

Elle croit en l’Amérique !

Le progrès, l’avenir

Elle ne sait pas encore que le cancer la ronge

Et qu’il gagnera la partie

Elle ne sait pas non plus qu’on prélèvera ses tissus sans son consentement

Ni que ses cellules vont se révéler immortelles !

Les premières à se multiplier sans fin

En 1951, l’épidémie de polio bat son plein

Et les cellules HeLa vont contribuer à la mise au point du vaccin

Elles vont transformer la science de la virologie

Créer des remèdes contre de nombreuses maladies

Permettre le décryptage de tumeurs et de virus

Très vite, on les produit de façon industrielle

Six mille milliards par semaine

HeLa

H-e-L-A

Les premières lettres de son prénom et de son nom

Quatre lettres pour sauver la vie de millions de gens, partout dans le monde

(silence)

Je suis la cousine

Je suis la sœur aînée

Je suis le mari

Je suis le cousin

Je suis aussi le cousin

Moi aussi je suis le cousin

Un autre cousin

Je suis la muette

Je suis le premier-né

Je suis le dernier enfant

Je suis la journaliste

Je suis l’assistante

Je suis le médecin

Je suis le médecin

Non. JE suis le médecin !

Je suis le gynécologue

Je suis l’infirmière

Je suis la laborantine

Je suis le croque-mort

(silence)

Je suis Emmette Lacks

Je suis David Lacks

Je suis Joseph lacks

Je suis Deborah Lacks

Je suis des Lacks de Clover, Virginie

Je suis « Crazy » Joe Sturdivant

Je suis Henriette Lacks

Non, c’est moi Henrietta Lacks

Je suis Henrietta Lacks !

Nous sommes les cellules d’Henrietta Lacks


Grâce à sa structure kaléidoscopique, la pièce propose un rythme enlevé, les scènes se succédant avec rapidité (comme une série d’instantanés) et alternant entre monologues-confidences, tableaux du passé et scènes d’investigation. Le lecteur est pensé comme actif, sommé de participer à l’enquête et de reconstituer le puzzle de l’énigme HeLa.


HENRIETTA LACKS : Mon ventre, il brûle !

JOYVE EVANS : On est le 10 février 1951.

Dehors il neige à gros flocons.

Une neige épaisse, collante, qui s’engouffre dans les maisons.

Henrietta Lacks a …

HENRIETTA LACKS : Trente ans.

JOYCE EVANS : Un mari, quatre enfants.

HENRIETTA LACKS : Cinq ! J’ai cinq enfants !

JOYCE EVANS : Elle les a envoyés chez la voisine, puis s’est fait couler un bain. Elle est nue, cuisses écartées, et glisse deux doigts en elle pour palper le fond de son vagin. Dedans, il y a comme une bille, juste à l’entrée de son utérus. Une bille de chair et de sang.

HENRIETTA LACKS : ça fait un mal de chien. Et quand l’envie prend au mari, c’est pire encore.

JOYVE EVANS : Depuis plus d’un an, elle ne se sent pas bien. Elle en a parlé à sa cousine Sadie, sa meilleure amie.


Sans tomber dans le piège du misérabilisme, la pièce aborde avec intelligence la question de la ségrégation aux États-Unis mais aussi la question du déterminisme social.


GLADYS PLEASANT :

Henrietta a atterri chez Tommy Lacks, le père de notre mère

Lui et notre grand-mère Chloé élevaient déjà un de leurs petits-enfants

David avait neuf ans quand Henrietta est arrivée

Personne n’aurait imaginé qu’elle passerait le reste de sa vie avec lui

Elle méritait mieux, ma sœur

C’était la plus futée

Elle avait quatorze ans quand son premier gamin est né

Parce qu’à force de dormir avec son cousin, forcément…

Elle n’était pas encore mariée quand la deuxième est arrivée.


Mais surtout le texte pose la question brûlante de ceux que l’on a privé d’Histoire, dont le rôle dans l’Histoire a été confisqué.


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