Hercule à la plage, de Fabrice Melquiot
- Gaëlle Cabau
- 3 déc. 2023
- 3 min de lecture

Aujourd’hui j’ai eu envie de vous parler de la très belle pièce de Fabrice Melquiot, Hercule à la plage.
Dans Hercule à la plage, ils sont quatre, trois garçons (Melvil, Charles et Angelo) et une fille (India) dont ils sont tous amoureux. Ou l’ont été. Quatre personnages perdus dans un espace labyrinthique qui pourrait être celui des souvenirs.
MELVIL – C’est quoi, cet endroit ?
CHARLES – On dirait une sorte de labyrinthe.
ANGELO – Un labyrinthe ? Qu’est-ce qu’on fait là ?
INDIA – Je croyais être au centre.
CHARLES – Là ! Au fond du couloir ! C’est ta mère. Elle est en robe de chambre et elle chante un truc de Rihanna en sautant à cloche-pied.
INDIA, ANGELO, MELVIL (à l’unisson) – Ma mère ? Mais qu’est-ce qu’elle foutait là, ma mère ?
CHARLES – C’était la mère d’India, pas la vôtre.
INDIA – Ma mère est morte le jour de mes neuf ans. Tu m’avais offert un porte-clés Hello Kitty, pour me consoler, t’as oublié ?
CHARLES – C’est vraiment trop glauque, ici.
MELVIL – On dirait le Parthénon.
CHARLES – Je te jure que c’était ta mère.
INDIA – Alors elle revit ?
MELVIL – J’aimerais vous voir. Vous revoir.
INDIA – Ça vous fait quel âge maintenant ?
MELVIL – Ça dépend.
CHARLES – Quinze ans. On a toujours quinze ans.
ANGELO – Au moins quarante, non ?
Enfants, ils jouaient ensemble sous les peupliers, puis adolescents sur une plage inoubliable ; devenus adultes, ils se sont perdus de vue. Pour elle, ils ont tenté d’être aussi forts qu’Hercule, ils ont accompli des exploits qui semblaient fous. Un jour, India a déménagé et emporté avec elle l’amitié à la vie à la mort, les premiers élans d’amour et les jeux d’enfants.
INDIA – Le lendemain, Angelo est arrivé à l’école avec dans son cartable un lion en peluche décapité.
(Angelo sort la peluche du cartable)
INDIA – Il a dit :
ANGELO – Moi, j’ai ça. C’est le lion de Némée. Il s’appelle Némée Jr. Je l’ai décapité par amour pour toi.
INDIA – Une peluche, ça compte pas.
ANGELO – Ça reste un lion.
INDIA – Ça reste une peluche.
INDIA – Charles m’a apporté une image de lion qu’il avait trouvée dans une tablette de chocolat Merveilles du monde. Il avait pris soin de découper sa tête au cutter. Melvil s’est contenté de me jurer qu’il avait bel et bien tué le lion d’un certain Némé, mais qu’il n’y avait malheureusement aucun témoin de son combat avec le fauve et qu’il fallait par conséquent que je le crois sur parole.
La pièce convoque les super-héros de la mythologie, pour évoquer la construction de l’individu. Elle explore la poésie de l’enfance et ses drames, tout en abordant les thèmes de l’amitié, de l’identité, de la normalité/conformité… Sous-jacente, il y a cette question fondamentale : peut-on se satisfaire d’être des gens normaux ?
INDIA – Des fois, je tape leurs noms dans Google. Angelo Cossy. Melvil Mayor. Charles Chauder-Witch. Je vois des photos de mecs de quarante ans. Ils doivent être mariés. Ils doivent avoir des enfants et des occupations.
Ce que j’ai particulièrement aimé, c’est la dimension poétique du texte qui alterne narration et dialogue et se déploie sur plusieurs années, convoquant l’idée d’un temps froissé-fragmenté. C’est comme si l’histoire trouvait à se développer entre les pliures du temps, dans les interstices de la mémoire.
INDIA – Vous pourriez vous battre pour moi ?
(Les trois garçons se regardent)
CHARLES – Tu veux ?
INDIA – Oui.
MELVIL – Tu veux vraiment ? Les uns contre les autres ?
INDIA – Oui oui.
ANGELO – Et celui qui gagne ?
INDIA – Je sors avec lui.
MELVIL – Mais tu déménages demain.
INDIA – Je sors avec lui jusqu’à 19H ce soir.
MELVIL – Alors on s’est battus.
ANGELO – Charles, Melvil et moi.
CHARLES – Comme des bêtes, on s’est battus.
ANGELO – Parce qu’India nous l’avait demandé.
MELVIL – L’amour te fait faire des trucs qui n’ont plus rien à voir avec l’amour.
CHARLES – Melvil m’a mis plusieurs coups. J’ai saigné du nez et de la bouche.
MELVIL – Angelo a envoyé son pied dans mon ventre, j’arrivais plus à respirer.
ANGELO – Charles faisait des moulinets avec les bras. Et à force, il a touché Melvil en plein dans le pif, moi au menton.
CHARLES – On s’est jetés au sol.
ANGELO – C’était pas beau à voir.
MELVIL – Et puis bizarrement –
CHARLES – Parce que tout était bizarre et normal à la fois.
ANGELO – On a fini par éclater de rire.
MELVIL – On s’est mis à rire pendant qu’on saignait.
CHARLES – A rire très fort, les cheveux pleins de sable, le maillot de bain de travers.
Enfin, mention spéciale pour l’objet livre, pour cette très belle édition qui présente d’un côté le texte de la pièce, et de l’autre les métiers du théâtre (les douze travaux du théâtre).




Commentaires