Holloway Jones, d'Evan Placey
- Gaëlle Cabau
- 4 juil. 2023
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 4 août 2023

J'ai découvert Evan Placey en travaillant avec la compagnie Ariadne sur Ces filles-là. J'ai alors eu envie de lire, pour en savoir plus, Holloway Jones et ai eu, à sa lecture, une évidence : il fallait que je fasse jouer ce texte par mes élèves (chose faite en 2023 avec un groupe de 23 élèves de seconde).
Dans cette pièce de l’auteur anglo-canadien Evan Placey, on suit le parcours d’Holloway Jones, une adolescente née en prison et placée depuis l’enfance en familles d’accueil. Elle trouve une échappatoire dans le vélo BMX et est repérée par un entraîneur. Mais elle croise la route d’Avery, un petit voyou du quartier…
La première chose que j'ai aimé dans ce texte, c'est que sa forme emprunte à la tragédie grecque. Un chœur, aux multiples visages, pose en effet tout au long de la pièce la question de la possibilité d'échapper à un destin tout tracé.
LE CHŒUR : On l'appelle la cavalière solitaire
Ombre en capuche découpée contre les cieux
Sérieux ?
Sans famille, sans copains, seule du début à la fin
La tarée veut jamais parler, file dans la ville, fronce les sourcils, pédale comme une tueuse, la Faucheuse, creuse les sillons de son passé, de son avenir profond profond.
On dit que son cœur est glacé
Comme le lit métallique où elle est née
Que dans ses veines coule un poison jaune
Voilà ce qu'on dit sur Holloway Jones.
On dit qu'elle est sortie avec le feu au corps
Dans ses yeux la rage faisait brûler deux tisons
On dit qu'elle est sortie en hurlant à la mort
Qu'attendiez-vous d'un nourrisson des prisons ?
Concernant la structure du texte, j'ai également aimé que la pièce ne soit pas découpée en scènes. Ce qui se joue est de l'ordre du fondu au cinéma, créant des concomitances, des échos, des flash-back, entre les actions et les dialogues. Tout cela concourt à donner du rythme à la pièce, qui s'ouvre d'ailleurs sur "des battements de cœur rapides, une respiration haletante."
Si les personnages n'échappent pas parfois à certains clichés (y compris dans le langage), je les ai trouvés attachants, notamment Holloway et sa révolte. Jusqu'à la scène finale, elle se construit en disant sa colère et son manque de repères.
HOLLOWAY : T'as pas eu l'autorisation. Privée de visites ce mois-ci. Mais tu m'as pas prévenue. Je suis restée dans la voiture dans le parking. Dans le taxi. Ali. C'était le nom du chauffeur. Il m'a donné des chips au vinaigre. Et on a écouté la radio. Ils ont lancé un vote des auditeurs. Ali et moi on a appelé. Notre chanson a perdu. Une femme pleurait en retournant à sa voiture. Un oiseau a chié sur le pare-brise. Et puis il s'est mis à faire si sombre et Ali m'a raccompagnée à la maison. C'est ça que j'ai fait pour mon anniversaire l'année dernière.
Evan Placey relève également le double défi de ne pas sombrer dans la gravité et de ne pas tomber dans une pseudo morale. Il le fait notamment grâce à la fin de la pièce, qui dit la possibilité d'une forme de résilience (une résilience active, voulue, réfléchie), grâce aussi aux touches d'humour distillées dans la pièce. Le texte, en échappant au manichéisme, respire.
(Avery crochète le cadenas d'un vélo.)
HOLLOWAY : Qu'est-ce que tu fais ? Hé, je te parle.
AVERY : Qu'est-ce que ça peut te faire ?
HOLLOWAY : T'essaies de piquer ce vélo ?
AVERY : Qu'est-ce que ça peut te faire ?
HOLLOWAY : Il est à moi.
AVERY : C'est ballot.
(Pause.)
HOLLOWAY : T'es Avery.
AVERY : Qu'est-ce que ça peut te faire ?
HOLLOWAY : C'était pas une question. T'as une sale réputation.
AVERY : Qu'est-ce que t'en sais .
HOLLOWAY : On est dans la même école depuis le primaire. C'est juste que tu m'as jamais remarquée - t'es trop noyé dans tes vapeurs de déo.
AVERY : Tu vas me dénoncer ?
HOLLOWAY : Je suis pas une balance. Je peux prendre mon vélo maintenant ?
AVERY : Comment tu t'appelles ?
HOLLOWAY : Qu'est-ce que ça peut te faire ?
AVERY : Holloway.
HOLLOWAY : Comment tu le sais ?
AVERY : On est dans la même école depuis le primaire.
Tu sais, t'as une jolie petite gueule Holloway. Mais un cadenas pourri.
(Il brandit le cadenas, elle essaie de l'attraper, il le retire au dernier moment.)
Tu comprends, maintenant que j'ai ouvert le cadenas, qu'est-ce qu'on penserait de moi si je prenais pas le vélo ?
(Il s'apprête à partir. Elle le rattrape, le renverse, le plaque à terre et pose un pied ou un genou menaçant sur ses parties intimes.)
HOLLOWAY : T'as une jolie petite gueule, mais une attitude de merde. Tu comprends mon dilemme : maintenant que je te tiens par les couilles, qu'est-ce qu'on penserait de moi, si je ne te les brisais pas ?



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