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La Soeur de Jésus-Christ, d'Oscar de Summa

  • Gaëlle Cabau
  • 9 août 2025
  • 9 min de lecture


J’ai compris : il n’y a rien d’autre. Il n’existe rien d’autre. Que la violence. Sacrée et omniprésente ! Pour la première fois, j’ai vu les hommes tels qu’ils sont.

 

À Avignon, cette année, j’ai eu un vrai coup de cœur pour La Sœur de Jésus-Christ, proposée par Le Théâtre de poche de Bruxelles et la compagnie Belle de Nuit dans la mise en scène de Georges Lini (qui m’avaient déjà fait découvrir Iphigénie à Splott). En bonne liseuse de théâtre compulsive, j’ai acheté le texte et l’ai lu moins d’une semaine après avoir vu la pièce.


« Tais-toi grand-mère, bon sang ! Maria ? Maria tu vas où, merde ! Ne fais pas ta folle, Maria, reviens ici ! Putain de merde, oh misère ! Tu vas où avec ce pistolet. Reste là ! »

Mais Maria, surnommée la Sœur de Jésus-Christ, vogue sur les eaux de la vie en direction contraire et obstinée, vers le village, sans flancher.


Sous ce titre énigmatique se cache l’histoire de Maria. Elle est la sœur de Jésus-Christ. Pas le vrai, mais le beau gosse qui interprète le rôle du Très-Haut, tous les ans, depuis quelques années maintenant durant la Passion vivante. Elle, aussi, Maria, elle est belle. Elle a la démarche qui oscille sous le dur soleil des Pouilles. Mais un jour, Maria s’empare du pistolet familial 9 mm offert par l’oncle d’Amérique, vérifie qu’il est chargé, sort de chez elle, et marche d’un pas décidé vers la maison d’Angelo le couillon. Au fil de cette marche, les habitants du village se joignent à elle, certains l’observant, certains jasant et d’autres essayant de la freiner... Dans ce cortège bigarré il y a la mère d’Angelo « Ne fais pas la folle Maria […] le cœur sur la main, je te dis comme une mère, mon cœur qui saigne comme celui de Jésus, ne le tue pas ». Chacun prend position, Renzo Casse Auto, Mauro la Terre Tremble, Angelino La Sclérose, Peppino la Barrique, leurs femmes, mères et filles, jusqu’à l’ancienne institutrice de Maria. Mais rien ne semble pouvoir arrêter la fureur de Maria. Car, si Maria est jeune, belle, et plaît aux hommes, la veille, elle a été agressée devant tout le monde sans que personne n’intervienne.


La trahison émane toujours de ceux dont tu te méfies le moins, sinon ce ne serait pas une trahison. C’est pourquoi on peut imaginer que Judas n’était ni moche ni méchant, qu’il n’était pas antipathique, qu’il n’était pas de ceux dont tu te dis en les croisant :

« Lui, il a la tête de quelqu’un qui va t’arnaquer, moi je te le dis… lui, tôt ou tard…

À celui-là, je ne confierais pas même mon chien pour qu’il l’emmène pisser. »

Non non. Au contraire, il est probable que non. Il est probable que Judas était fiable, cordial, indulgent ! Un ami ! Il est probable qu’il était l’un des meilleurs amis de Jésus-Christ. Il est probable qu’on disait de lui :

« Qui ? Judas ? Nooooon ! Lui ne ferait jamais ça. »

On disait sûrement la même chose de Teresa :

« Qui ? Teresa ? Nooooon ! Elle, elle ne ferait jamais ça ! Mais tu rigoles ? Teresa est la meilleure amie de Maria. Non mais franchement tu rigoles ? »

 

Maria avance vers quelque chose qui doit être de l’ordre de son destin. La pièce est construite comme un long travelling où l’on suit sa course en avant. Et chacun y va de son anecdote, reconstituant des pans de sa vie, comme les pièces d’une enquête policière. Le lecteur rassemble ainsi les éléments du puzzle, cherchant à comprendre ce qui a pu pousser Maria à prendre une arme ou ce qui a fait déborder cette colère.


La pièce joue sur une construction polyphonique mais assumée par un seul personnage, ce qui donne une densité particulière à la narration. Il y a quelque chose d’à la fois syncopé et (encore une fois) cinématographique.


Parmi eux se trouve un certain Ulderico, un temps, un très court temps, fiancé officiel de la Sœur de Jésus-Christ. Un état impliquant une certaine responsabilité… Et, de fait, ça n’avait pas duré longtemps. Mais Ulderico connaît Maria et sa détermination, et donc il s’inquiète.

Ou plutôt, il connaît Maria, sa détermination et sa créativité. Et donc il s’inquiète beaucoup. Il se détache rapidement du groupe en culotte courte qui s’affaire avec les ballons et les pieux et se dirige vers elle. Maria, un pas après l’autre, martèle le temps, l’Inexorable, et lui, en culotte courte et chaussures à talons, trottine à ses côtés. Il cherche à entrer en contact. Il se sent ridicule. Il est ridicule.

« Maria ? Maria ? Arrête-toi une seconde, Maria, allez écoute-moi, mais qu’est-ce qui se passe ? Hein ? »

Mais penses-tu, elle rien, inflexible, elle avance inexorablement. Lui cliquetis de petits talons métalliques sur l’asphalte. Un tic-tac tragique.

« Maria, écoute Maria, arrête-toi une seconde, Maria, allez écoute-moi, mais qu’est-ce qui se passe ? Hein ? Il est arrivé quelque chose ? Tu veux bien en parler ? Allez, arrête-toi une seconde, allez … »

Mais elle, rien, inflexible, inexorable ! La détermination c’est le dieu de Maria, la créativité son bras droit. Alors Ulderico joue la carte du choc sonore :

« MARIAAAA ???? »

 

La pièce parle de la violence, de la violence faite aux femmes. Elle questionne cette violence, celle intériorisée et excusée par des décennies de traditions (ce n'est pas pour rien que la pièce a pour cadre Les Pouilles), celle minimisée par les autres femmes, celle tue par la lâcheté de tout un village, celle construite par un système qui ne mise que sur une virilité dominante.


Soudain se détache de la foule un certain Ciccillo, petit, tassé, trapu, avec des yeux globuleux, la preuve vivante du passage des Turcs dans cette région, il laisse échapper une confidence.

« Eeeeeh eeeeeh ! Hier, pendant la Passion vivante, il paraît que Maria a peut-être eu affaire à Angelo le Couillon, celui du magasin de meubles, celui qui a fait des études. »

Tout le monde se tourne vers Ciccillo. Silence. Tous l’observent. Puis tous regardent à nouveau vers la rue, vers cette silhouette avec pistolet et petite foule à sa suite tandis que la ronde des médisances s’enflamme.

Mais comme une tape s’abattant sur la nuque de l’apprenti qui commet l’énième erreur, Ciccillo assène une nouvelle phrase de derrière l’assistance :

« Eeeeeeh ben hier, pendant la Passion Vivante, quand elle a eu affaire à Angelo le Couillon, lui – enfin « peut-être » lui parce qu’en fait ils étaient trois ou quatre alors je dis « peut-être » lui -, il s’est jeté sur elle. »

Tous se tournent à nouveau vers Ciccillo. Le silence désormais est devenu gigantesque, une montagne. Tous ramènent leur regard vers la silhouette avec pistolet et petite foule à sa suite qu’ils reconnaissent à présent comme étant… tout simplement… une jeune fille dans une colère noire.

(Tante de Ciccillo) : « Vous êtes de gros connards, débauchés, délinquants, mauvais sang, une bande de pauvres types qui sait seulement parler et parler et jouer aux caïds devant les plus faibles et les chiens.

Que dieu vous maudisse tous. Et ce ver que vous avez entre les jambes et que vous passez votre temps à sortir comme si c’était une chose importante, espérons qu’il tombe. De toute façon, tôt ou tard, il arrêtera de se mettre au garde-à-vous et alors je voudrais bien la voir toute votre morgue. Combien j’en ai vu moi… humiliés par ce vers mollasson qui ne se dresse plus. Bâtards, têtes de gland. 

Tata ?

Tata mon cul. Vous lui avez fait quoi au juste ?

 

Et c’est éminemment politique. Car ne nous y trompons pas, la révolte de Maria est essentielle, fondamentale, face à Angelo le Couillon qui avoue qu’à travers le viol, il a eu l’impression de se sentir vivant.


" Tu sais, hier soir quand tu es arrivée, moi j’avais du désir pour toi, et toi tu as commencé à jouer avec moi, à te moquer de moi, de là-haut, depuis ton piédestal, tu riais.

Puis, j’ai commencé à avoir peur. Incroyable, pas vrai ? Peur ! Une putain de peur !

Et alors, je ne sais pas ce qui m’a pris, pour une fois dans ma vie, au lieu de subir, j’ai eu envie de réagir. Je me suis levé et je t’ai attrapée par le cou et je t’ai soulevée. Et là, il s’est passé quelque chose. Tout ma peur est devenue violence ! Et moi, moi, essaye de me comprendre, je me suis senti vivant. Je me suis d’abord étonné moi-même et puis j’ai senti un flux irrépressible et je me suis senti entier et vivant, bon sang vivant… et enfin j’ai compris ! "


Le texte fait ainsi le procès du patriarcat avec subtilité. En multipliant les figures, le texte questionne sans asséner, interroge la masculinité quand elle est force d’oppression, et dit que la résistance est essentielle. « Stop. On prend notre flingue et le premier qui l’arrête, je le tue. De mes propres mains ». C’est ce que dit un des vieux patriarches de l’histoire.


Dans cette galerie de personnages mon coup de cœur est allé pour le garagiste tombé amoureux de Maria.


Un jour, elle était entrée dans le garage en poussant une bicyclette rouge d’une main, le soleil dans le dos, des violettes dans l’autre mains. Elle avait demandé :

« Tu répares les vélos ? »

Mauro la Terre Tremble était plongé dans un moteur. Il bidouillait des boulons et des joints.  La voix l’avait comme sorti de son sommeil. Presque excédé, il avait refait surface dans la vie réelle et…

(…)

« Tu répares les vélos ? Hein…

J’ai crevé

Alors

Tu les répares ou pas ?

Bein oui ! Attends une minute. Que je jette un œil. Je vais voir ce que je peux faire. »

C’est comme ça que Mauro, complètement gaga, s’était emparé de la bicyclette et avait commencé à l’observer d’un air clinique. Mais lui, il ne s’y connaissait pas en vélos. Pris par surprise, il avait décidé de tenter le tout pour le tout et avait commencé à s’affairer.

Maria ne sait pas où attendre. Elle voit une moto et elle s’assoit dessus. Par la droite, d’en haut parviennent d’intenses rayons de soleil qui délimitent l’espace et dessinent des ombres.

Un tableau de Caravaggio qui a pour sujet « jeune fille aux violettes sur moto chromée » ! Mauro se retourne et la voit. Et pour la seconde fois le même jour, il est battu. Terrassée. Défait.

Personne ne pouvait s’asseoir sur cette moto. Il ne l’avait jamais permis à personne mais comment pouvait-il dire à cette apparition « Tu ne peux pas » ! Et de fait, il ne le lui avait pas dit. Mais tandis qu’il était resté là à regarder cette apparition, cet ange, cet enchantement, avec le compresseur il avait continuer à gonfler la roue qui… Boum !

 

Le texte oscille entre tragédie grecque (il y a de la force d’Antigone en Maria) et western contemporain, avec une sorte d’accélération vers l’inéluctable. Maria, à la détermination imperturbable, semble déclencher un raz-de-marée. Maria finit par entrer dans le magasin de meubles d’Angelo le Couillon, son magnifique violeur. Un coup de feu retentit. Qui a tiré ? Sur qui ?  Sur quoi ? En l’air ?... L’histoire ne le dit pas.


Teresa avait eu l’impression que Maria l’avait fait exprès, pour l’humilier. Parce qu’elle était belle, elle avait du succès, on s’intéressait à elle ; on la regardait, elle…elle…elle… (…)

« Maudite garce

Tu n’en as rien à foutre des autres, toi

Tu veux toute l’attention sur toi

Mais tu te prends pour qui

Moi aussi j’existe

Les autres aussi existent

Tu n’en as rien à foutre de personne

Toi tu provoques les gens

Ce mec c’est toi qui l’a provoqué

Toi tu traces ta route

Tu t’en fiches de tout le monde

C’est ça la vérité

Tu es une grosse salope, Maria !!! C’est toi qui l’as provoqué :

Je l’ai vu

Ce mec c’est toi qui l’as provoqué !!! »

« En effet, si c’était elle qui l’avait provoqué… »

« En effet » Quelqu’un dans la foule a commencé à lui donner raison.

« En effet » avait-il dit. « En effet », répétait-on. « En effet », avait-on entendu. Et petit à petit ce « En effet » gonflait et devenait une bulle de murmures, de jugements, une bulle chargée de sens au sein de cette foule-là. 

 

J’ai beaucoup l’écriture d’Oscar de Summa, rythmée, quotidienne, drôle malgré la tragédie qui se joue. Il faut du souffle, de la scansion pour rendre compte de la force percutante de ce texte, de cette parole qui éveille, de cette pudeur et de cette colère. C’est ce qu’a magistralement proposé le jeune Felix Vannoorenberghe à Avignon, faisant entendre ce texte dans toute sa puissance.


Que dire de plus ? Que peut-on dire ? Que certains matins de mai, dans les Pouilles, lorsque le soleil gonfle les espérances, de tels yeux et un tel sourire sont la preuve que l’on peut aussi mourir de beauté. Voilà ce à quoi elle avait songé et puis elle avait hurlé de toutes ses forces, celles d’une femme de quatre-vingt dix ans, le cœur sur la main, la rage dans ce même cœur, elle qui avait vu tant de merveilleux petits garçons devenir des fils de pute une fois adultes, elle ne pouvait que hurler en apprenant ce qui s’était peut-être passé, en s’apercevant que la jalousie prenait sa renvanche, en entendant parler Teresa, en voyant la foule se passer de main en main ces « En effet » comme un numéro de jongle à la recherche d’une victime sacrificielle, elle avait hurlé de toutes ses forces, de tout le souffle qui l’habitait à quatre-vingt-dix ans.

« Vas-y Maria, botte-lui le cul à ce petit merdeux !!!! Moi, je ne t’abandonnerai jamais… »

 

 

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