Iliade, d'Alessandro Baricco
- Gaëlle Cabau
- 8 mai 2023
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 4 août 2023

Je connaissais déjà Alessandro Baricco, notamment son très poétique Soie, mais aussi Les châteaux de la colère ou Océan mer.
Ce texte, je l’ai découvert en allant voir Iliade, une pièce proposée par l’Association Bourguignonne Culturelle en 2019 et qui mettait en scène des comédiens et des ex-détenus. La pièce a été pour moi une vraie claque dans sa crudité : une langue brute, la violence des batailles, la violence du vécu, des sensibilités à fleur de peau.
Je savais en quittant la salle, que je ne pourrais pas quitter aussi rapidement cette histoire, ces mots.
La tristesse est notre destin : mais c'est pour cela que nos vies seront chantées à jamais par tous les hommes qui viendront.
C’est donc sur les conseils du metteur en scène, Luca Giacomoni, que je suis allée fureter du côté de la réécriture de Baricco. L’auteur a réduit le texte d’Homère (comme on parlerait de réduction en cuisine), concentrant les dernières années de la guerre de Troie. Les voix des différents héros se font entendre, claires et modernes (Achille, Hector, Andromaque, Priam, Patrocle…) et chantent des destins mêlés de fureur et de sang.
Ce fut Ulysse qui conçut la fin de cette guerre infinie. Il ordonna à Épéios de construire un gigantesque cheval de bois. Il commença par faire le ventre, large et creux. Puis il fixa le cou, et sur la crinière pourpre il versa de l'or pur. Les sabots étaient de bronze, recouverts de brillantes écailles de tortue. Dans le flanc de l'animal, l'ingéniosité d'Épéios découpa une petite porte, invisible, et il installa une échelle qui pouvait dans le besoin faire monter ou descendre les hommes.
Alors Ulysse appela les princes : « Amis, nous vieillissons ici, sans gloire, nous consumant dans une guerre sans fin. Écoutez mon plan : quelques- uns d'entre nous entreront à l'intérieur de ce cheval. Tous les autres, après avoir brûlé les campements, lèveront l'ancre, et iront se cacher derrière l'île de Ténédos. Les Troyens doivent croire que nous sommes vraiment partis. Ils verront le cheval : ils le prendront pour un hommage à leur valeur, ou pour un présent à Athéna. Fiez- vous à moi : ils l'emporteront dans leurs murs, et ce sera leur fin. »
Ainsi parla-t-il. Et ils l'écoutèrent. Ils tirèrent les sorts pour décider qui entrerait dans le cheval. Et les sorts désignèrent cinq d'entre eux : Ulysse, Ménélas, Diomède, Anticlos et Néoptolème.
Parmi les premières ombres du jour naissant, les Troyens virent, au loin, la fumée d’un incendie. Très haut courut la rumeur que les Achéens s'étaient sauvés et qu’ils avaient brûlé leur campement. Quand Priam arriva, il ne vit que la plage immense abandonnée, au milieu de laquelle trônait un gigantesque cheval de bois. Tous se massèrent autour de cette merveille : quelques-uns voulaient le mettre en pièces à coups de hache ; mais d'autres, charmés de la beauté du cheval, conseillaient de le tirer à l'intérieur de la ville pour en faire un monument magnifique à la guerre victorieuse. Et ce furent ceux-là qui finirent par l'emporter, car misérables sont les hommes. Ils poussèrent le cheval, dans toute la plaine, l'escortant par leurs danses et leurs chants.
Ce fut alors qu'apparut Cassandre, la fille de Priam, à qui les dieux avaient infligé la fortune de lire le futur et le chagrin de n'être jamais crue. Elle apparut telle une furie, s'arrachant les cheveux et jetant des cris. « Misérables, quel est ce cheval de malheur que vous poussez comme des insensés ? Cet animal est gros de guerriers ennemis, et il les enfantera pendant la nuit. Et un océan de sang courra dans ces rues, qui emportera tout dans une grande vague de mort. Ah, chère cité de mes ancêtres, tu ne seras bientôt que cendre légère dans le vent. Je vous en supplie, reprenez vos esprits, et éloignez l'horreur de nous tous. Détruisez ce cheval, mettez-y le feu. »
Elle hurlait, Cassandre. Mais personne ne voulut l'entendre. Dans ses yeux Troie brûlait déjà, dans les hautes flammes de sa ruine.
Toute la ville plongea alors dans le sommeil. Dans la nuit immobile, une torche brilla, pour donner le signal à la flotte achéenne. Et tandis que les navires achéens revenaient vers la plage, et qu'en silence l'armée se répandait dans la plaine, du ventre du cheval sortirent Ulysse, Ménélas, Diomède et Néoptolème. Comme des lions, ils se jetèrent sur les sentinelles, devant les portes, faisant couler le premier sang de cette nuit terrible. Les premiers hurlements montèrent dans le ciel de Troie.
Quand l'armée achéenne franchit les portes, le massacre commença. La ville se mit à vomir des cadavres. Mouraient les hommes, sans avoir eu le temps d'attacher leurs armes, mouraient les femmes, sans même essayer de s'enfuir, mouraient leurs enfants entre leurs bras. Mouraient les vieux, sans dignité, alors qu'étendus sur le sol ils levaient les mains pour supplier qu'on les épargne. Les chiens et les oiseaux enivrés devenaient fous, se disputant le sang et la chair des morts.
Je devrais maintenant chanter cette nuit-là. Je devrais chanter Priam, tué au pied de l'autel de Zeus, et le petit Astyanax, jeté par Ulysse du haut des remparts, et les pleurs d'Andromaque, et la honte d'Hécube, traînée comme une esclave, et la terreur de Cassandre, violée par Ajax sur l'autel d'Athéna. Je devrais chanter une lignée qui allait au carnage, et une cité très belle qui devenait un bûcher en flammes et le tombeau muet de ses enfants. Je devrais chanter cette nuit-là, mais je ne suis qu'un aède. Une pareille nuit de douleur je ne la chanterai pas.
J'ai aimé ce texte, sa dimension à la fois lyrique et épique, au point de vouloir le monter avec des lycéens. Et alors que je travaillais sur ces mots, qui disaient la violence des origines, je me suis questionnée sur ma fascination pour Iliade et ses réécritures. Qu'est-ce qui fait que ces récits de violence me bouleverse autant ? "Arma virumque cano" écrivait Virgile au début de l'Enéide... la réponse est sans doute là : "Je chante les armes et les hommes."
Quelques mois plus tard j'allais découvrir en lecture le magnifique La mort d'Achille, de Wajdi Mouawad, qui n'est malheureusement pas édité. Je vous en livre un extrait retranscrit par mes soins d'après les enregistrements audio du festival d'Avignon :
Personne n’est là parmi nous Thétis, sauf les oiseaux attirés par les cadavres qui jonchent encore la plaine de Troie. Je dis qu’Apollon n’y est pour rien dans la mort de ton fils car hier, hier, au cours de cette noirceur d’orage en plein jour, que nous avons fait abattre sur la cité de Priam, il n’y avait que des humains égorgeant d’autres humains.
Sais-tu ce que c’est des hommes enragés par dix ans de siège, dix ans loin de leur patrie, dix ans à pleurer les amis morts ? Sais-tu ce qui se passe ? As-tu la moindre idée de ce qui arrive lorsque ces hommes déterminés à ne faire aucun quartier entrent dans une cité endormie ? Eux, comme les chiens, sont dévorés par le besoin de faire entendre jusqu’aux confins les hurlements de terreur de ceux qu’ils s’apprêtent à massacrer.
Veux-tu que je te raconte comment ça se passe ? Lorsque remontant par petits groupes les ruelles de Troie on surgit dans les maisons tels des taureaux pour, les arrachant de leur lit saisir d’une seule main des enfants, qu’avec un couteau à double tranchant on éventre par le bas comme on éventre un sac pour le vider de son eau.
Les hommes on les tuait sans attendre, mais les femmes, Thétis, beaucoup d’entre elles n’ont pas eu cette chance, non. Elles n’ont pas eu le droit à la mort simple qui délivre de l’horreur. Au contraire, nous tuions devant elles ce qu’elles avaient de plus cher, nous violions devant elle leur fille, leur mère, nous émasculions sous leurs yeux leur fils, leurs maris, avant de les tuer elles-mêmes, le plus lentement possible pour qu’elles puissent, traversant l’étroit passage, ressentir toute l’amertume de la défaite et de l’humiliation
Un bras, Thétis, il y a une manière d’y pénétrer la lame pour détacher le blanc du muscle, une jambe, Thétis, il y a une manière d’y enfoncer la lame pour disloquer les os des genoux. Et souvent quand ces femmes touchaient à l’acmé de douleur, de leurs seins, comme un dernier signe de vie, le lait se mettait à couler.
Et crois-tu que cela ouvrait notre pitié ? Crois-tu qu’un Dieu est venu retenir notre folie ? Au contraire. Avant de tuer ces femmes, qui avaient, pour beaucoup, l’âge de nos femmes, l’âge de nos filles, l’âge de nos mères, nous leur avons ouvert si lentement le ventre qu’il nous était possible d’y pénétrer notre sexe et de les violer dans leurs blessures, les égorgeant à l’instant de la jouissance.
Et les hommes que tu vois là, tous les hommes que tu vois réunis ici, le visage lavé par le chagrin de la mort de ton fils, ont posé les gestes que je te décris. Et Achille ne fut certainement pas le plus tendre. Alors non, non, je ne crois pas qu’il faille ici évoquer la marche d’Apollon, ni la présence des dieux. Mais quels dieux ? Il n’y avait que des hommes et il n’y aura toujours que des hommes jusqu’à ce que le dernier disparaisse. Et j’ajouterais que, si me trompant, il y a un dieu parmi nous, il devrait de ce pas s’en aller.



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