Iphigénie à Splott, de Gary Owen
- Gaëlle Cabau
- 29 juil. 2023
- 5 min de lecture

Énorme coup de cœur pour ce texte de Gary Owen.
Iphigénie à Splott, c’est le cri d’Effie. Effie habite à Splott, un quartier de Cardiff -capitale du Pays de Galles-, miné par la fermeture des usines, le chômage et la précarité. Effie, c’est le genre de fille qu’on évite de regarder dans les yeux quand on la croise dans la rue car on a l’impression qu’elle va nous exploser au visage, mais qu’on se permet de juger l’air de rien. Effie, on croit la connaître, mais on n’en connaît pas la moitié. Tous les samedis, elle se jette dans une spirale d’alcool, de drogues et de drames, et émerge au bout de trois jours d’une gueule de bois pire que la mort pour mieux recommencer. Et puis, un soir, l’occasion lui est offerte d’être autre chose que ça…
« Vous là.
Calés dans vos sièges, tranquilles, à attendre.
Que – Quoi ? Que je vous impressionne ? Que je vous épate ? Que je vous montre ce que j’ai dans le bide ?
Eh ben, les mecs et mes meufs, mesdames et messieurs – ça va pas le faire.
Vous avez tout faux, vous prenez votre cul pour vos nichons et vous avez la cervelle
À l’envers. Parce que je sais ce que vous vous dites
Quand vous me voyez bourrée dès le matin là, à zoner. Vous vous dites –
Pauv’ pouffiasse. Sale traînée.
Mais vous savez quoi ? Ce soir
Vous êtes tous là pour me rendre grâce
À moi.
Ouais, j’sais, ça pique
Mais vous là, chacun d’entre vous
Vous me devez quelque chose.
Et ce soir – les mecs et les meufs, mesdames et messieur s-
Je suis venue pour ramasser.
Vous me connaissez tous.
Quand je m’affiche dans la rue vous baissez cash les yeux
Me regarder en face vous y arrivez pas »
Le titre de la pièce, énigmatique, s’offre comme une propédeutique à la lecture. Dans l’antiquité, Iphigénie est abandonnée et sacrifiée par son père Agamemnon, au nom des dieux, pour l’intérêt de la Cité et pour que les vents se lèvent afin de partir à la guerre. À Splott, les dieux n’existent. Ce ne sont pas eux qui sont à l’origine des sacrifices, mais les gouvernements qui imposent des coupes budgétaires dans les services publics, appliquant des logiques capitalistes de rentabilité et accentuant les dynamiques de paupérisation. À travers Effie et les paumés qu’elle côtoie, la pièce revendique sa dimension sociale (notamment par sa construction narrative qui propose au lecteur une boucle). Gary Owen nous immerge dans les franges de la pauvreté, une pauvreté sociale, mais aussi sentimentale.
« Et en zonant jusqu’à chez moi,
Devant les pubs qui ont fermé, la bibliothèque qu’ils ont fermée,
La piscine qu’on a démolie,
La salle de loto qu’ils ont brûlée
Pour pouvoir la transformer en appartements.
De plus en plus de gens entassés sur ce petit bout de terrian,
Pendant qu’ils coupent tout ce dont on a besoin pour vivre.
Et on encaisse. Le soldat clopinant,
Qui boîte jusqu’à sa petite fille. La maman obèse
Qui se bat avec sa poussette sous la pluie. La retraitée
Qui recommence à bosser de nuit à 70 balais.
On encaisse, parce qu’on est forts, nous tous.
Mais voilà l’emmerdant, putain.
On dirait que c’est toujours des endroits comme ici
Et des gens comme nous qui doivent encaisser,
Quand vient le temps des coupes.
Et je me demande : pendant combien de temps encore
Va falloir qu’on encaisse ?
Et je me demande –
Qu’est-ce qui va se passer ?
Le jour où on ne pourra plus encaisser. »
La pièce a un petit côté Ken Loach. Mais en moins désespéré/désespérant. Et moins illustratif aussi, sans doute. D’ailleurs, le texte est parfois tendre, souvent drôle pour poser la question du déterminisme social.
« C’est le blaireau. Le blaireau qui se pointe.
Le genre de blaireau que tu vois grogner sur les machines à la salle de sport
Qui descend des canettes protéinées en s’admirant devant le miroir.
Séance après séance il se gonfle les bras et le torse,
Mais le jour des jambes, le blaireau se barre au pub,
Résultat il a des bras comme des cuisses, mais des cuisses comme des gressins.
Il titube dans notre rue tous les jours, ses petites jambes supportent à peine le poids
De ses biceps, triceps et pecs stéroïdés
Il sort sa teigne de petit chien, genre un bâtard, pas un carlin
Mais la gueule écrasée c’est clair, et ce blaireau
Il laisse sa teigne de petit chien chier dans toute la rue. Et ça ça me fout vraiment en rogne
Pas seulement parce que j’y marche dans cette rue…
Mais – lui aussi !
Mais comment faut être teubé putain pour
Laisser ton chien chier dans la rue où tu marches tous les jours ?
Y a tellement de cacas qu’il doit faire une petite choré
Pour esquiver les merdes qu’il a laissées et qui l’attendent au tournant.
Je le mate faire des pirouettes sur le trottoir comme s’il avait une attaque
Et des fois je me demande
Mais pourquoi je sors avec ce blaireau. »
Au-delà de sa dimension de critique sociale, ce que j’ai aimé dans ce texte, c’est cette langue hyper crue, l’impression d’une langue qui fuse, d’une parole comme des coups de poing. Le monologue est logorrhée mais cet afflux se veut pulsatif, combatif.
« J’ai besoin de la tune.
Parce que le seul moyen pour moi de tenir la semaine c’est une série de gueules de bois.
Et je parle pas d’un gentil petit mal de tête.
Non je parle des vraies gueules de bois, des enfoirées qui te laminent la cervelle pendant trois jours.
Je parle de gueules de bois qui commencent, t’es sous la table au Chicken Cottage,
Tu t’en es déjà enfilé que tu balances des gros rots sonores à l’odeur bien dégueu, jusqu’à ce qu’une
Trappe secrète s’ouvre dans ton bide
Et que tu largues un jet verdâtre bien visqueux
Un jus bien amer, des litres et des litres,
Putain mais ça se planquait où tout ça ? Et tu te réveilles
Dans le lit d’un inconnu ou par terre dans une salle de bains ou en gardav’.
Mais tu te réveilles,
T’as mal aux muscles, t’as la gorge arrachée, t’as les dents qui crépitent de toute l’acidité
De ton vomi de la veille.
Tu te réveilles et tu sais
- que tu as déjà fait la moitié de la semaine.
Parce que le jour Un tu va être au pieu, en train de chialer et de vouloir mourir,
Le jour Deux dans le canap’, à suer dans ta couette, à bouffer des fins de nouilles, à regarder n’importe quelle rediff’ de merde.
Et puis le jour Trois tu te relèves et tu te remets d’aplomb ; »
Enfin, j’ai éprouvé une forme d’affection/empathie immédiate pour ce personnage féminin à fleur de peau et abimé, pour sa radicalité, pour ses tentatives de redonner un peu de sens à sa vie, pour sa trajectoire non rectiligne à travers laquelle l'auteur pose la question d'une rédemption possible.
« Je trouve un trou dans une clôture.
Et là, juste devant moi,
Il y a – la mer.
Et une plage.
Une plage à deux kilomètres de là où j’ai grandi,
Ça s’est passé quand putain ?
Bon, c’est la plage la plus moche du monde.
Des bandes de métal, des roues de voiture, une moitié de chiotte,
Des pans de murs écroulés dans le sable,
Des blocs de béton lézardés, polis en formes lisses,
Du verre où la lune se reflète.
Je m’assois là. Je vois personne. J’entends personne.
Devant moi, une route de briques cassées, qui va jusque dans la mer.
Je suis aussi seule qu’on peut l’âtre.
Et…
C’est toujours là !
Cette sensation
De n’être pas seule, plus seuls. Même si je le suis, je ne le suis pas. »
Un texte percutant !
PS : Merci à la Librairie Théâtrale qui l'avait en stock.



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