Je suis le contrepoids du monde, de Karin Serres
- Gaëlle Cabau
- 2 août 2023
- 4 min de lecture

J’ai découvert Karin Serres avec Louise les ours, mais c’est Je suis le contrepoids du monde que j’ai eu envie de monter avec mes élèves (un groupe de seconde en 2019).
Dans une usine abandonnée, Jessica tombe un jour sur Samir, debout sur une chaise au milieu d’une pièce vide. Quand elle lui demande ce qu’il fait, il lui répond qu’il crée des gestes de beauté pour équilibrer les maux du monde. Il fait partie de la confrérie planétaire des Veilleurs sensibles chargés de faire contrepoids à la violence du monde.
« Plein jour. Un grand espace vide à l’étage d’une usine désaffectée. Ça sent la poussière. Par les trous des fenêtres sans vitres, on entend les voitures dans la rue en contrebas. Samir dans sur une chaise. Les Sept Veilleurs et veilleuses entrent, chacun s’installe.
JESSICA – « Je suis le contrepoids du monde », c’est ça qu’il me dit quand le lui demande ce qu’il fait là.
SAMIR – Je suis le contrepoids du monde.
JESSICA – Hein ?
SAMIR- Contrepoids. Tu sais ce que c’est, un contrepoids ? Ben c’est moi. Pour ça, je peux pas m’en aller ?
JESSICA – Sinon quoi ?
SAMIR – Sinon tout se déséquilibre ?
JESSICA – Tout quoi ?
SAMIR – Le monde.
JESSICA – Hein ?
SAMIR – Quand le monde a mal, je l’apaise. Je l’équilibre. Je fais contrepoids.
JESSICA – Ah. Et comment tu fais ?
SAMIR – Je crée de la beauté. T’as pas quelque chose à bouffer ?
JESSICA (fouillant ses poches) – Mmùh, si. Ça ?
SAMIR – Cool. Envoie.
Samir l’attrape, l’ouvre avec ses dents, se jette dessus, Jessica le regarde manger.
SAMIR (bouche pleine) – Et toi, ch’tu fous là ?
JESSICA – Je… cherche mon chat.
SAMIR (bouche pleine) - Il est comment ?
JESSICA. — Noir, il est noir.
SAMIR (bouche pleine). — Cherche plus.
JESSICA. — Tu l’as vu ?
SAMIR (bouche pleine). — Che l’ai manché.
(Devant la tête de Jessica, Samir éclate de rire.)
SAMIR. — Mais non, t’inquiète, je l’ai pas vu. Si jamais, je lui dirai que tu le cherches.
(Jessica va pour entrer dans la pièce.)
SAMIR. — Non !
JESSICA. — Quoi ?
SAMIR. — Tes baskets.
JESSICA. — Qu’est-ce qu’elles ont ?
SAMIR. — Faut pas. Marcher avec. Ça lui fait mal.
JESSICA. — À qui ?
SAMIR. — Au plancher. Il est spécial.
JESSICA. — Il est fou, celui-là, je me dis. Mais je le trouve beau. Qu’est-ce qu’il fout là, pour vrai ? (Temps). Le contrepoids du monde, hein ? Du monde entier ?
SAMIR. — C’est ça.
JESSICA. — Combien ça pèse, la Terre, tu crois ?
SAMIR. — Mmh… mille milliards de milliards de tonnes. A peu près.
JESSICA. — Non, dix fois plus.
SAMIR. — Tu paries ?
JESSICA. — Mais là mon téléphone sonne, c’est mon père.
DENIS, off. — On part juste de la manif, tu rapportes le pain ?
JESSICA. — Dac ! Elle raccroche. Ça c’est poche, ici, il y a rien à voir. Salut !
SAMIR. — Salut !
JESSICA (descendant l’escalier). — Et je redescends l’escalier plein de gravats et de toiles d’araignées jusqu’à la rue.»
Le texte questionne avec délicatesse la force de nos engagements. Il y a l’utopie esquissée par Jessica et Samir, mais aussi, en parallèle, la lutte plus ancrée dans le réel d’Elena et Denis, les parents de Jessica. Les deux histoires s’entremêlent et se répondent pour tracer une carte des possibles et des impossibles dans ce combat contre la violence du monde.
« ELENA – Ce gosse que j’ai accompagné hier à la préfecture, sa demande d’asile refusée, j’y arrive pas. Ça passe pas. Comment tu veux prouver qu’il a moins de dix-huit ans ? Il a plus de papiers ! En plus, il est grand pour son âge.
DENIS – Foutus dix-huit ans.
ELENA – Se mains, elles ont plus d’ongles/ Rongées mais rongées, ça me fait mal. Jusqu’au sang. Tu vois, il nous fait confiance, il remet sa vie entre nos mains à nous et moi, j’arrive même pas à… Foutus dix-huit ans, ouais ! (se remettant au travail) Raul Castro, président de la République de Cuba… (s’interrompant). Ils ont tout le temps froid, ces jeunes, en plus. Le choc, la fatigue, la peur. Et soif aussi : l’air est trop sec ici, pour eux. Tout est si différent. Tu comprends rien au début, tu te crois sur la planète Mars tellement tout ce qui tu fais ne marche pas, rien ne marche plus. (Se remettant à vérifier) Luigi De Magistrus, maire de Naples, Italie. Marco Minniti, ministre de l’intérieur. (S’interrompant) Moi aussi, j’avais tout le temps froid. Froid jusqu’au fond des os, tu sais, quand je suis arrivée ici. Pourtant c’était l’été. Des semaines, j’ai mis, pour me réchauffer. Des semaines aussi pour oser regarder les gens dans les yeux, de nouveau. Pour ne plus sursauter à chaque sirène. Je parlais trop fort, j’embrassais chaque personne qui m’aidait. »
Au-delà de son message politique et de sa dimension dystopique, ce qui fait la force de ce texte, c’est sa profondeur poétique. La langue de Karin Serres, comme dans Nos fenêtres invisibles, se fait onirique, sensible, créatrice d’images, invitant le lecteur à décrocher du réel pour y revenir sans doute avec plus d’acuité.
« JESSICA – Le lendemain après les cours, je laisse les copains et je retourne dans l’usine abandonnée, voit s’il est toujours là. Direct, j’entends des petits pas au-dessus de ma tête alors je retiens le rideau de lanières en plastique, je passe dessous sans bruit, je longe les machines rouillées, je monte l’escalier de planches pourries en regardant où je pose mes pieds, j’arrive à l’étage et je le trouve sur sa chaise, comme hier mais entouré de corbeaux, des corbeaux vivants, vingt ou trente au moins, des vrais, noir brillant, tout autour de lui, à le regarder, à l’écouter, à se déplacer sur leurs petites pattes qui cliquettent vers là où il leur lance des miettes pour les répartir sur tout le plancher de la pièce, genre symétrique. C’est beau, ça fait comme une… »
Un texte à lire pour sa profondeur et sa poésie.



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