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L'assassin sans scrupules, d'Henning Mankell

  • Gaëlle Cabau
  • 29 mars 2024
  • 5 min de lecture

Cette pièce, je l’ai d’abord choisie pour son titre, que je suis incapable de dire d’une traite sans en oublier une partir : L’assassin sans scrupule Hasse Karlsson dévoile la terrible vérité : comment la femme est morte de froid sur le pont de chemin de fer.

Je connaissais déjà Henning Mankell pour ses polars, sans savoir qu’il avait été metteur en scène, auteur de théâtre et avait dirigé le « Teatro Avenida », à Maputo au Mozambique. Si je ne suis pas fan de romans policiers, le genre m’intéresse au théâtre car il est souvent peu traité.


Un jour de février, « L’Hirondelle » arrive dans la bourgade suédoise où vit Hasse Karlsson. Très vite, les deux garçons de treize ans se lient d’amitié, même si tout les sépare à première vue. L’Hirondelle, dont le père est le nouvel Inspecteur des eaux et des forêts, vient d’un milieu social supérieur. Hasse, au contraire, souffre d’être né dans une famille pauvre, entre un père chômeur et dépressif et une mère qui trime pour économiser quelques sous car son rêve est de partir à Rotterdam avec son mari et son fils. Hasse et L’Hirondelle commencent à jouer en toute liberté. Même si Hasse ne comprend pas bien les idées bizarres de son nouvel ami, il sent en son for intérieur qu’il ne devrait pas le suivre. Mais « L’hirondelle » exerce sur lui une force quasi magique et l’entraîne dans des jeux de cruauté et de vengeance qui tournent à la tragédie.


La première indication scénique plante le décor : L’action se passe dans un petit village suédois pendant l’hiver rigoureux de 1948. Comme il s’agit de souvenirs évoqués par Hasse Karlsson des années plus tard, il me semble qu’un réalisme scénique trop minutieux serait gênant. Bien que le froid et l’obscurité jouent un rôle important, tout comme le pont de chemin de fer, le grincement d’une paire de bottes pourrait suffire à créer l’illusion. Il n’est pas nécessaire de reconstituer un vrai paysage d’hiver.

 

La pièce joue sur le fil tendu des souvenirs, entre passé et présent. Hasse Karlsson adulte, en quête de vérité, se confie, s’interroge, témoigne. Il nous raconte son adolescence et tente de comprendre le « presque silence » qui s’est installé entre sa mère et lui pendant vingt-six ans.


HASSE – Un jour mon père m’a appelé

Pour dire que ma mère était tombée malade.

Vraiment malade ;

Elle allait sûrement mourir.

Quand il a appelé

Ça faisait vingt-six ans qu’on était brouillés ma mère et moi

C’est beaucoup ça,

Vingt-six ans.

Pendant toutes ces années on s’était contenté d’échanger des « joyeux noël » et « Passe un bon été » et « Papa va toujours aussi mal » au téléphone.

Mon père a pensé qu’il fallait que je rentre

Puisque ma mère allait sûrement mourir.

Il a pensé qu’il fallait que je me dépêche

Parce que si son état empirait

Elle pourrait ne pas me reconnaître.

 

Ce que j’ai surtout aimé, c’est que la pièce pose la question du bien et du mal, thématique qui jalonne toute l’œuvre de Mankell. Le texte met ainsi en scène une sorte d’initiation au mal car, très vite, les deux garçons se livrent à des jeux dangereux et décident d’exercer une « vengeance » sur les gens bizarres qui marchent près du pont. Ainsi, se met en place une surenchère dans la gravité de leurs actes dont quatre femmes seront, de manière très différente, victimes.


L’HIRONDELLE – Il faut avoir des yeux derrière la tête, Hasse. Sinon tu ne t’en sortiras pas !

HASSE – Tu aurais pu y aller mollo.

L’HIRONDELLE – Tu sais ce que j’ai, là ?

HASSE – Non.

L’HIRONDELLE – Du vernis. Tu as oublié ? On va vernir les groseilliers de la cinglée sans nez.

HASSE – Je n’ai pas envie. Mais je ne suis pas lâche !

L’HIRONDELLE – Si, tu l’es ; tu es lâche. Et après, tu vas grimper sur le pont…

HASSE – Je vais le faire, je sais que je vais le faire, JE VAIS LE FAIRE…

L’HIRONDELLE – On y va !

HASSE – Je crois que je ne vais pas venir. Je vais plutôt essayer de resquiller pour voir le film. Ils passent un western ce soir. Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle à faire crever des groseilliers avec du vernis.

L’HIRONDELLE – Alors je le ferai tout seul…

HASSE – Bien sûr j’y suis allé avec lui. Pourquoi est-ce qu’on fait des choses qu’on n’a pas envie de faire ? Je n’avais pas de réponse à ça… L’Hirondelle montait la garde pendant que j’enduisais les groseilliers de vernis. Je me souviens que je tremblais de froid. Tout à coup j’ai entendu un bruit…

 

Ce questionnement, à l’origine de l’œuvre, permet à l’auteur de proposer l’image d’une société en décomposition.


LA MERE DE HASSE – Hasse ! Qu’est-ce qu’il fabrique, ton père ?

HASSE – il est descendu à la cave chercher des pommes.

LA MERE DE HASSE – Et toi, qu’est-ce que tu fabriques ?

HASSE – Je sors.

LA MERE DE HASSE – Avec le froid qu’il fait ? Qu’est-ce que tu veux faire dehors ? Aide-moi à enlever mes bottes ! Mes pieds ont drôlement enflé aujourd’hui… Tire ! Tu as fait tes devoirs ?

HASSE – Oui…

LA MERE DE HASSE – J=Tire, je te dis… Allez…

HASSE – Pourquoi tu n’achètes pas une autre paire de bottes ? Elles sont trop petites, celles-là.

LA MERE DE HASSE – Le problème, ce n’est pas mes bottes. C’est mes pieds qui sont trop grands. Je me trimballe avec des plateaux et des bouteilles de bière, je trime et je cours et on me bouscule et je trime et je cours encore.

 

La pièce interroge également l’enfance dans son rapport à l’autre, à sa famille, au monde, donne à voir la complexité de l’adolescence.


HASSE – Qui c’est celui-là… Pourquoi il est là sur ma pierre à moi ? Je ne l’ai jamais vu…

L’HIRONDELLE – Tu crois que je ne t’ai pas vu ?

HASSE – Non…

L’HIRONDELLE – Qu’est-ce que tu regardes ?

HASSE – Je ne regarde rien.

L’HIRONDELLE – Si, tu regardes… Je vais te montrer. (Il sort un miroir de sa poche et le met devant le visage de Hasse.) Tu vois bien que tu regardes !

HASSE – C’était ma première rencontre avec celui qu’on appelait l’Hirondelle. J’avais une pierre là-bas près de la rivière que j’avais appelée le Trône. J’avais l’habitude de m’y rendre après l’école pour voir si quelque chose allait se passer. Mais il ne se passait rien. Jusqu’à ce jour de février quand l’Hirondelle est arrivée…


Enfin, ce que j’aime aimé et qui me donne envie de monter la pièce avec des élèves, c’est que l'auteur parvient à faire coexister la cruauté, le réalisme des situations avec un imaginaire poétique proche du fantastique.

 

 

 

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