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La dernière nuit du monde

  • Gaëlle Cabau
  • 30 août 2023
  • 6 min de lecture

GABOR – Le sang s’échappe

Et les souvenirs reviennent.

J’ai tué.

Tu m’as apporté le message

Mais tard,

Si tard,

Après une longue vie d’oubli.

« Je l’ai vue… »

C’est cela que tu es venue me dire.

Cela que tu es venue déposer à mes pieds après tant d’années.

C’est possible ?

Que des mots restent cachés si longtemps ?

Si tu m’avais apporté ce message avant,

Au moment où on te l’a confié,

Il m’aurait ouvert la vie,

Mais non, ces mots, tu les as tenus serrés,

Sans rien transmettre.

Alors saigne,

Encore et lentement.

Saigne au nom du mensonge

Et de ma vie perdue.

Je t’ai bien tuée,

Sans trembler,

Mais je t’oublie maintenant.

Tu ne comptes pas.

Je ne garde de toi que le message.

À lui seul, il fait revenir tous les morceaux de ma vie passée.


Laurent Gaudé n’est pas un auteur que j’affectionne particulièrement. De ses romans, je n’ai lu que La Mort du roi Tsongor et Salina, les trois exils (il paraît qu’il faut que je lise Le Soleil des Scorta qui m’attend dans ma pile de livres à lire depuis un moment déjà)… et, à chaque fois, j’ai eu du mal à m’immerger dans la dimension épique de son écriture. Pour le coup, je pense que c’est vraiment une histoire de goût personnel. Même chose pour son théâtre et Sodome ma douce, dont j’ai dû voir une mise en scène (celle de la compagnie Les Écorchés) pour en comprendre toutes les possibilités et virtuosités. C’est donc sans en attendre quelque chose de particulier que j’ai lu La dernière nuit du monde… et j’ai beaucoup aimé.


Le monde est sur le point d’abolir le sommeil. 54 États s'accordent pour mettre fin à la nuit. En effet, grâce à une gélule, 45 minutes de sommeil équivalent désormais à une nuit complète. L’activité des hommes va pouvoir prendre possession de la nuit et tout envahir. Lors de la grande fête au cours de laquelle l’humanité dit ses adieux au vieux monde, Gabor apprend des médecins que l’état de Lou, la femme qu’il aime, s’est aggravé et qu’elle ne « passera pas la nuit ». Commence alors pour lui une longue errance dans un monde qui ne s’arrête jamais.


La pièce nous plonge en pleine dystopie : comme il n’y a plus d’espace libre, il s’agit d’étendre le temps. Pour écrire son texte, Laurent Gaudé s’est inspiré d’un essai à la fois accessible (pour ce que j’ai pu en lire) et déstabilisant. Il s’agit du texte de Jonathan Crary, 24/7 Le capitalisme à l’assaut du sommeil, dont voici la présentation :

" Open 24/7 " – 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 – tel est le mot d'ordre du capitalisme contemporain. C'est l'idéal d'une vie sans pause, active à toute heure du jour et de la nuit, dans une sorte d'état d'insomnie globale. Cet essai expose ce processus de grignotage du temps : où l'on apprend qu'un adulte américain dort aujourd'hui 6 heures et demie par nuit en moyenne, contre 8 heures pour la génération précédente, et 10 heures au début du XXe siècle. Si personne ne peut réellement travailler, consommer, jouer, bloguer ou chater en continu 24 heures sur 24, aucun moment de la vie n'est plus désormais exempt de telles sollicitations. Cet état continuel de frénésie connectée érode la trame de la vie quotidienne et, avec elle, les conditions de l'action politique. Dans cet essai, Jonathan Crary combine références philosophiques, analyses de films ou d'œuvres d'art, pour faire un éloge paradoxal du sommeil et du rêve, subversifs dans leurs capacités d'arrachement à un présent englué dans des routines accélérées. »


L’art de Gaudé consiste donc à nous plonger en pleine fable apocalyptique pour nous interroger sur les dérives de notre propre monde. Ainsi la pièce dénonce, met en scène la déshumanisation de notre temps et nos solitudes… mais elle le fait de façon subtile sans entrer dans le pédagogique ou le péremptoire. Il s’agit davantage de questionner que de donner des réponses, questionner notamment notre rapport au temps : que faire du temps en plus si on n’a plus besoin de dormir ? Comment habiter ce nouvel espace de liberté ? D’ailleurs est-ce vraiment un espace de liberté ?


Nous aurons le temps... De quoi ? Cachets, pilules, les yeux qui s'assèchent. Tout s'est perdu. Le jour a tout mangé. Et nous sommes vieux. Regarde : je ne sais plus quel âge j'ai… Âge naissance ou âge pilule, tout se mêle. Je ne suis plus jamais fatigué mais je suis usé. Mémoire encombrée, défaillante. Trop de vies. Personne n'avait pensé à cela : que nous finirons par être trop plein de notre propre vie.


On retrouve d’ailleurs dans la pièce, l’un des thèmes chers à l’auteur, celui de l’abolition de la mort. Si la pièce interroge, sa dimension de thriller l’éloigne du pontifiant et apporte du rythme. Le resserrement chronologique autour de cette « dernière nuit du monde » donne un sentiment d’urgence. Et ce, d’autant plus que Lou a disparu… deuxième intrigue, qui permet de tisser la fable avec l’intime d’une histoire d’amour.


GABOR – Allô ? Allô ? Vous m’entendez ? J’appelle au sujet de ma femme. Chambre 413…

(Silence)

Allô ?

(Silence)

Allô ?

L’INFIRMIÈRE – Oui.

GABOR – Vous m’entendez ?

L’INFIRMIÈRE – Oui.

GABOR – C’est pour savoir… Enfin, je veux dire… On m’a appelé hier soir pour me dire qu’il y avait peu de chance que…enfin…voilà, je voulais…

L’INFIRMIÈRE – On ne vous a rien dit ?

GABOR – Non. Quoi ?

(Silence)

Allô ?

L’INFIRMIÈRE – Il s’est passé quelque chose… C’est un peu compliqué. Je ne sais pas comment vous le dire. Je pensais que les médecins vous avaient appelé.

GABOR – Qu’est-ce qu’il se passe ?

L’INFIRMIÈRE – L’état de votre femme ne laissait aucun espoir. C’est pour cela qu’on vous a téléphoné hier soir. Après vous avoir parlé, les gens du service ont suivi le protocole. Il y avait quelqu’un qui passait toutes les heures, pour l’accompagner, vous voyez… Mais, au petit matin… Elle n’était plus là…

GABOR – Elle est morte ?

L’INFIRMIÈRE – Euh… C’est-à-dire… Enfin… Comment vous dire ?... La chambre était vide.

(Un temps)

Monsieur ? Vous m’entendez ? Monsieur ?

GABOR – Oui.

L’INFIRMIÈRE – Je sais. Ça paraît fou. Je suis désolée. L’équipe est encore en train de chercher. On a appelé la morgue en pensant que le corps avait peut-être été descendu sans qu’on le sache. On a appelé les autres étages… Pour l’instant, elle n’est nulle part. On ne comprend pas. Et surtout, il y a cette chose qui nous surprend beaucoup… Le lit était fait. Comme si elle avait tout bien plié avant de quitter la pièce…


C’est cette fable amoureuse, qui confère à l’ensemble une tonalité mélancolique, que j’ai beaucoup aimée. D’ailleurs, la pièce a parfois des allures de songe. Laurent Gaudé prévient au début de la pièce :

« On pourra décider de jouer toute la pièce comme un long monologue peuplé : les personnages qui entourent Gabor seront alors des voix, des visions (enregistrements sonores ou vidéos) appartenant au monde de la mémoire. Mais on pourra aussi décider de distribuer véritablement les rôles. Sur le plateau se déploiera alors une forme proche du « drame-à-stations » dans laquelle Gabord déambulera, obligé sans cesse de passer de ce qu’il est à ce qu’il a été, de ce qu’il raconte à ce qu’il vit. Si on choisit cette option, on évitera de confier le rôle de Gabor à deux comédiens différents (le vieux narrateur et le jeune assistant). Il est sûrement plus intéressant de laisser le même comédien passer de l’un à l’autre, pour déployer devant nous un monde où tout se mêle, le présent et le passé, le jeu et le récit. C’est dans cette idée qu’on ne trouvera pas, dans le texte d’indications précises sur les différents espaces scéniques. Au réalisme des décors, on préfèrera la souplesse du plateau, sa capacité à tout accueillir et à passer en quelques secondes – par un geste, un accessoire, un changement de lumière – d’un lieu à l’autre, d’un temps à l’autre, d’une parole à une autre. »

Si cette mise en garde liminaire me semble fondamentale pour la mise en scène, elle est également extrêmement nourrissante pour le lecteur, qui se voit ainsi proposer une propédeutique de lecture, en appelant à l’onirisme et au conte.


Enfin, j’ai aimé sa dimension poétique, en particulier la tension qui se dit entre l’obscurité et la lumière (ce sont des images structurantes pour la pièce), entre un jour qui perdure et une nuit qui commence.


GABOR – Cette nuit sans toi,

Longue et blanche,

Dernière du monde,

Revenue mille fois,

Comme une torture pour emplir mes jours,

Je l’ai parcourue, reparcourue.

Je la connais par cœur.

Je marche.

J’ai travaillé toute la journée, toute celle d’avant, et celle encore d’avant, jusqu’à ne plus tenir debout…

Mais c’est fini.

Je suis content.

Alors je sors.

C’est le moment, enfin.

Dans quelques heures, la nuit va tomber, dernière du monde.

Dans les rues, la fébrilité a monté d’un cran.

L’impatience est palpable.

Le décompte est dans toutes les têtes, sur toutes les lèvres.

Je suis heureux et ému.

Tout va advenir.

Je marche.

Je veux vivre cette nuit comme tous les autres, être un parmi tous les autres.

J’avance au milieu des échoppes.

Les lumières scintillent.

Je suis bien.

J’ai travaillé avec acharnement et je veux juste profiter de la joie.





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