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La mort d'Achille, de Wajdi Mouawad

  • Gaëlle Cabau
  • 16 juin 2024
  • 6 min de lecture


Plusieurs mois que je n’ai pas écrit. Le boulot a pris le dessus sur l’envie. Aujourd’hui, je reprends la plume, le clavier, avec Wajdi Mouawad (enfin aux écrits du bac de français, avec son magnifique Anima).


Je vais vous parler d’une pièce que je n’ai pas lue car elle n’est pas éditée, mais que j’ai écoutée au moins une vingtaine de fois. Je l’ai tellement aimée que je l’ai entièrement retranscrite, pour moi, pour le plaisir de la savourer encore et encore. Il s’agit de La mort d’Achille, de Wajdi Mouawad.


TALTHYBIOS :

Ulysse ! Ulysse fils de Laerte !

Il approche, les pieds parfois dans le sable, parfois dans les vagues.

Toujours à part Ulysse, fils de Laerte, toujours à guetter l’ennemi quand les autres festoient. Que fais-tu loin des Grecs ? Je te cherche sans relâche. Agamemnon ordonne ta présence et nulle part où te trouver. Ni auprès de tes nefs, ni parmi tes hommes. Et là, approchant de Troie en feu, grimpant la hauteur des collines, je t’ai vu dans la pâleur du soir, pleurant peut-être ceux qui sont morts, redoutant quelque Troyen.

 

ULYSSE :

Ce n’est pas un ennemi que je crains, Talthybios, messager des hommes, mais les énigmes de la nature. Regarde ! Les oiseaux planent en cercle sans lancer le moindre cri, ni battre l’air de leurs ailes. Et de ce côté-ci regarde ! Regarde : pas un souffle, pas un signe. Le sable du rivage semble gagner sur la mer, et la mer, ne dirait-on pas qu’elle s’éloigne ?

 

Dans cette pièce, Wajdi Mouawad réécrit l’Iliade et s’empare de la figure d’Achille pour la faire résonner avec nos drames contemporains, rappelant que derrière chaque conflit, il n’y a pas de dieux, mais toujours des hommes. Le texte questionne ainsi avec un certain vertige la mécanique des massacres, la transmission de la sauvagerie.


Ce passage en particulier m’a laissée complètement bouleversée.

 

ULYSSE : Personne n’est là parmi nous Thétis, sauf les oiseaux attirés par les cadavres qui jonchent encore la plaine de Troie. Je dis qu’Apollon n’y est pour rien dans la mort de ton fils car hier, hier, au cours de cette noirceur d’orage en plein jour, que nous avons fait abattre sur la cité de Priam, il n’y avait que des humains égorgeant d’autres humains.

Sais-tu ce que c’est des hommes enragés par dix ans de siège, dix ans loin de leur patrie, dix ans à pleurer les amis morts ? Sais-tu ce qui se passe ? As-tu la moindre idée de ce qui arrive lorsque ces hommes déterminés à ne faire aucun quartier entrent dans une cité endormie ? Eux, comme les chiens, sont dévorés par le besoin de faire entendre jusqu’aux confins les hurlements de terreur de ceux qu’ils s’apprêtent à massacrer.

Veux-tu que je te raconte comment ça se passe ? Lorsque remontant par petits groupes les ruelles de Troie on surgit dans les maisons tels des taureaux pour, les arrachant de leur lit saisir d’une seule main des enfants, qu’avec un couteau à double tranchant on éventre par le bas comme on éventre un sac pour le vider de son eau.

Les hommes on les tuait sans attendre, mais les femmes, Thétis, beaucoup d’entre elles n’ont pas eu cette chance, non. Elles n’ont pas eu le droit à la mort simple qui délivre de l’horreur. Au contraire, nous tuions devant elles ce qu’elles avaient de plus cher, nous violions devant elle leur fille, leur mère, nous émasculions sous leurs yeux leur fils, leurs maris, avant de les tuer elles-mêmes, le plus lentement possible pour qu’elles puissent, traversant l’étroit passage, ressentir toute l’amertume de la défaite et de l’humiliation

Un bras, Thétis, il y a une manière d’y pénétrer la lame pour détacher le blanc du muscle, une jambe, Thétis, il y a une manière d’y enfoncer la lame pour disloquer les os des genoux. Et souvent quand ces femmes touchaient à l’acmé de douleur, de leurs seins, comme un dernier signe de vie, le lait se mettait à couler.

Et crois-tu que cela ouvrait notre pitié ? Crois-tu qu’un Dieu est venu retenir notre folie ? Au contraire. Avant de tuer ces femmes, qui avaient, pour beaucoup, l’âge de nos femmes, l’âge de nos filles, l’âge de nos mères, nous leur avons ouvert si lentement le ventre qu’il nous était possible d’y pénétrer notre sexe et de les violer dans leurs blessures, les égorgeant à l’instant de la jouissance.

Et les hommes que tu vois là, tous les hommes que tu vois réunis ici, le visage lavé par le chagrin de la mort de ton fils, ont posé les gestes que je te décris. Et Achille ne fut certainement pas le plus tendre. Alors non, non, je ne crois pas qu’il faille ici évoquer la marche d’Apollon, ni la présence des dieux. Mais quels dieux ? Il n’y avait que des hommes et il n’y aura toujours que des hommes jusqu’à ce que le dernier disparaisse. Et j’ajouterais que, si me trompant, il y a un dieu parmi nous, il devrait de ce pas s’en aller.

 

La pièce questionne : comment, après l’horreur de la guerre, les humains peuvent-ils encore poursuivre leurs chemins, sous un ciel vide de tout espoir ? Comment, après des nuits de massacre (celle de Troie mais comme n'importe quelle autre), continuer dans se poser la question des dieux et de l'enchantement du monde ? 

Le texte de Mouawad est magnifique. On y retrouve le souffle épique initial, mais aussi toute une dimension lyrique et poétique introduite par le personnage de Thétis, pleurant la mort de son fils :

 

THÉTIS : Pourquoi je pleure ? Entends-tu Achille la question que l’on pose à ta mère ? Pourquoi je pleure ? Je savais que tu allais mourir, les dieux me l’avaient prédit. Alors oui. Pourquoi je m’étonne de te voir allongé là ? Pourquoi je pleure ? Mon fils est mort et cette mort lui offre une gloire éternelle. Mais moi, que m’importe cette gloire. La plainte m’est interdite puisque je reçois en échange de ta mort l’immortalité de tes exploits. Mais qui converse avec des exploits ? Qui marche en s’appuyant sur des exploits ? Qui vieillit en voyant s’agrandir autour de lui la famille de ses exploits ?

Pourquoi je pleure, puisque je savais l’heure de ta mort ? Pourquoi je pleure et de quel droit je me lamente ? La mère, qui est dans l’inquiétude de son fils parti à la guerre, vit dans l’espoir de le voir revenir mais moi je n’avais nul espoir. Achille ne reviendra pas de Troie. Les oracles me l’ont répété. Et pourtant, pourtant, c’est comme si je ne savais rien. Devant son corps sans vie la mémoire s’éteint et il ne reste qu’une inversion monstrueuse : mon fils est mort et je suis en vie.

Et tout, tout, la forme des nuages, la mer, les cités, la foule, le ciel, tout semble vide. Et chaque seconde qui passe, chaque soleil qui se couche, me murmure cette phrase inouïe : « Femme, ton fils est mort ! Celui au bras duquel tu te tenais pour marcher. Cet homme-là, ce garçon-là, ce fils-là, cet homme-là... est mort. Entends-tu ? Tu revois son visage ? Il est mort. Tu ne t’appuieras plus sur lui, cela n’existera pas. »

 

L’année prochaine, avec mon groupe de seconde théâtre, nous monterons Iliade de Baricco . J’ai bien conscience que nous sommes dans des années où il n’est pas anodin de lire Iliade avec des élèves, de le monter. Je suis pourtant certaine que c’est maintenant que nous devons le faire, que nous devons interroger la guerre... Dans ces années où nous voyons remonter d'une profondeur que nous avions crue mieux cadenassée, tout l'attirail atroce d'une humanité combattante.

Avec une question : Arriverons-nous un jour à enlever Achille à cette guerre meurtrière ? Arriverons-nous à enlever tous les Achilles du monde à leur guerre meurtrière ?


 THÉTIS :

Le feu te dévore Achille, comme les hommes dévorent les hommes. Les paroles d’Ulysse sont arrivées trop tôt ou trop tard. Ils sont partis tes compagnons. Je les entends rugir, j’entends les cris des morts, j’entends les agonies là-bas derrière les hautes murailles, j’entends les gouffres des vies qui s’éteignent. Est-ce que ce massacre apaise ton esprit ? Comment savoir ce qui peut consoler les morts quand nous n’avons toujours pas trouvé ce qui peut consoler les vivants ? Ah, mon fils, ton âme se retire. Elle ne laisse sur la plage de mon cœur que les débris d’un jour, des mots anciens, une berceuse, des parcelles d’images, quelques rires et la joie immense du jour de ta naissance. Battement de cils. Tu es mort. La porte s’est ouverte, la porte s’est ouverte, celle du dernier jour de ta vie. Le temps glisse entre nos mains comme glisse le sable fin entre les mains de l’enfant.

 

Je vous invite à aller écouter la pièce.

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