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Les règles du jeu, de Yann Verburgh

  • Gaëlle Cabau
  • 22 juin 2024
  • 5 min de lecture


Hier soir, j’ai eu la chance de voir une classe HAT de cinquième s’emparer du texte de Yann Verburgh, Les règles du jeu. Ils étaient douze au plateau, douze jeunes, pour qui ce texte résonnait, douze jeunes qui avaient envie de partager, de défendre cette pièce.

 



Au Pays-des-Guerres, on naît soldat.

On apprend à se battre dès qu'on sait marcher.

Le port d'arme y est obligatoire.

Les guerres n'y ont pas cessé depuis des siècles et des siècles.

Même les États-de-Paix viennent y faire la guerre.

C'est normal, les armes des guerres sont construites dans les immenses usines des États-de-Paix.

Les États-de-paix sont même devenus très riches en vendant leurs armes aux Pays-des-Guerres.

Les États-de-Paix ont donc tout intérêt à ce que les guerres ne cessent jamais, aux Pays-des-Guerres.

Tu me suis ?

 

Au pays des guerres, Oldo rencontre Aman. Dans ce pays, où manifestement « il n’y a plus grand-chose à détruire, ni plus grand monde à tuer », ils se retrouvent chaque jour, au milieu des champs de ruines, du temps brisé et de la poussière. Les deux enfants jouent ensemble. Mais à quoi joue-t-on en temps de guerre ? Les deux enfants rêvent ensemble. Mais à quoi rêve-t-on en temps de guerre ?

 

Nama. - On joue au check-point. Descendez du véhicule.

Oldo. - Quoi ?

Nama. - Vous descendez du véhicule tout de suite, Monsieur Princesse, et vous me donnez vos papiers. Contrôle ! Vous pouvez m'expliquer ce que vous faites sur la route, habillé en princesse, après le couvre-feu ?

Oldo. - Je rentrais chez moi.

Nama. - Monsieur !

Oldo. - Je rentrais chez moi, monsieur !

Nama. - C'est où, chez vous ? 

Oldo. - Un peu plus loin, par là, monsieur ! 

Nama.-  Il n'y a rien par là. C'est une zone interdite. Vous transportez des armes ? 

Oldo. - Non, monsieur ! 

Nama. - Vous avez de l'argent ? 

Oldo. - Non, pas d'argent. 

Nama. - Monsieur ! 

Oldo. - Non, pas d'argent, monsieur ! 

Nama. - Même pas un petit billet ? Et vous passez tranquille. 

Oldo. - J’ai pas d'argent. 

Nama. - Monsieur ! 

Oldo. - Monsieur ! 

Nama.- Vous avez bu ? 

Oldo. - Non, monsieur ! 

Nama.-  Vous sentez l'alcool. 

Oldo. -  Je vous jure que non, monsieur ! 

Nama.-  Ah oui ? Votre lacet est défait, là. Refaites-le pour me prouver que vous n'avez pas bu. 

Oldo. -  C’est pas du jeu. 

Nama.- Je vous regarde. 

Oldo. -  Non, monsieur ! 

Nama.- À genoux. 

Oldo. -  Non, s'il vous plaît, monsieur ! 

Nama.- À genoux, à l'arrière du véhicule, sans discuter. 

Oldo. -  Mais… 

Nama.- Voilà... et là : BAM ! Je te tire une balle dans la tête et t’es mort. Contrôle fini. 

Oldo. - C'est pas du jeu. T’avais dit pas de mort. 

Nama.- T’es mort. J'ai gagné.

 

Le texte est extrêmement juste, se tenant à la bonne distance de son sujet et évitant le piège du pathos. Par le détour de cette histoire d’amitié, Yann Verburgh aborde la question de la guerre… et on sait aujourd’hui combien cette question est brûlante. Mais il questionne aussi  la part de responsabilité des autres pays dans les conflits et la possibilité d’une résilience.

 

Oldo. - Papa ? Papa ? Papa, il faut que tu reviennes. S'il te plaît. Je suis désolé. J'ai pas su protéger la maison. Je suis vraiment désolé. Mais m'en veux pas. Reviens, s'il te plaît. On pourra tout reconstruire ensemble, tout. Papa. M'en veux pas. J'ai besoin de toi. Je sais pas comment grandir sans toi. J'ai l'impression d'être bloqué dans le temps. Je sais pas... quoi faire.J'ai besoin... Tu me manques vraiment très fort, tu sais ? Tu peux pas me laisser tout seul ici. T’as pas le droit. C'est pas bien. T’as pas le droit de me laisser tout seul. Pourquoi tu es parti ? Pourquoi tu nous as laissés ? Je te déteste ! Je te déteste, tu entends ? Où que tu sois, je veux que tu entendes que je te déteste ! Et que je ne bougerai pas d'ici tant que tu ne reviendras pas ! T’entends ? Tu me manques. Tu me manques tellement. Je suis désolé. Je t'aime, papa.

 

Un passage m’a particulièrement émue, venant dire, sans naïveté, la force des rêves communs et des utopies communes. Dans une scène, en effet, les deux enfants imaginent planter des dessins d’enfants dans un champ de ruines pour en faire une nouvelle ville.

 

La Lumière. - C'est ainsi que Nama et Oldo se retrouvèrent,

Chaque jour

Pour construire ensemble une nouvelle ville.

Chaque jour

Nama et Oldo venaient planter leurs dessins

Dans le champ de ruines de l'ancienne mairie.

Rêvant

Repensant

Chaque bâtiment

De la plus vieille ville des Pays-des-Guerres…

 

Nama et Oldo plantent leurs dessins dans les ruines de la mairie…

 

Nama. -Un cimetière qui diffuse la musique préférée des morts sur chaque tombe.

 Oldo. - Une école ouverte à tous où l'on peut venir apprendre ce que l'on veut à n'importe quel âge.

Nama. - Une piscine gigantesque en plein centre-ville. 

Oldo. - Avec des toboggans. 

Nama. - Des rues où tout le monde a le droit de marcher. 

Oldo. - Des restaurants qui servent des repas gratuits à tout le monde. 

Nama. - Des marchés pour chaque quartier où les gens peuvent prendre ce dont ils ont besoin sans avoir à payer. 

Oldo. - Plus besoin d'argent. 

Nama. - Plus d'argent. 

Oldo. - Des jardins potagers sur les toits de tous les immeubles. 

Nama. - Et des parcs. il nous faut des parcs. 

Oldo. - Oui, des parcs. 

Nama. - Il nous en faut beaucoup. 

Oldo. - Beaucoup. 

Nama. - Et en mettre un peu partout.

Oldo. - Ouais. 

Nama. - Un parc pour chaque pâté de maisons ? 

Oldo. - Parfait. 

Nama. - Avec un arbre fruitier par habitant. 

Oldo. - Chaque habitant à son arbre dont il s'occupe. 

Nama. - On pourrait faire aussi des maisons dans les arbres. 

Oldo. - Oui, bonne idée. 

Nama. - Et des cabanes pour les oiseaux aussi. 

Oldo. - Oui, il en faut  aussi. 

Nama. - Et pour les enfants aussi. 

Oldo. - Une caserne de pompiers. 

Nama. - Rouge.

Oldo. - Un terrain de foot. 

Nama. - Un stade de foot. 

Oldo. - Immense. 

Nama. - Une usine qui nettoie l'air. 

Oldo. - Et qui fabrique de l'air pur. 

Nama. - Des maisons pour tout le monde. 

Oldo. - Oui, mets des maisons incassables. 

Nama. - Des maisons capables de résister à n'importe quelle guerre. 

Oldo. - Ça, j'adore. 

Nama. - Un lac immense rempli de poissons. 

Oldo. - Une fontaine avec de l'eau potable à chaque coin de rue. 

Nama. - Un hôpital qui soigne tout le monde sans distinction.

 

Je connaissais le texte. Ces douze jeunes au plateau, parce qu’ils étaient jeunes justement, me l’ont fait entendre avec une vraie profondeur. Ils m'ont fait entendre sa poésie, son rythme et sa complexité.


Un texte à lire, à faire jouer, impérativement !


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