La poupée barbue, de Bvouma
- Gaëlle Cabau
- 11 juin 2023
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 1 juil. 2023

J'ai découvert la pièce de Bvouma en creusant autour de la thématique des enfants soldats. Alors que je lui faisais part de mon amour pour le texte de Suzanne Lebeau, Le bruit des os qui craquent, Simon Grangeat m'avait conseillé d'aller chercher du côté des éditions Lansman. J'ai donc lu La poupée barbue, de Bvouma, puis À la guerre comme à la game boy.
Une adolescente s'est enfuie du camp de réfugiés où elle avait été recueillie, pour rejoindre le jeune soldat qui l'a enlevée. Mais celui-ci reste étrangement silencieux. En attendant son réveil, elle lui raconte sa vie, ses peurs et ses rêves brisés. Dans un contexte de guerre civile, elle a été enlevée et enrôlée dans un groupe rebelle. Victime d'un viol collectif de la part des combattants de l'ethnie rivale le jour de son enlèvement, puis devenue le jouet sexuel du commandant de "son" groupe, elle a accouché en cachette et a essayé de tuer cet enfant avant de s'enfuir. Maintenant que la guerre est finie, la seule personne sur qui elle a encore l'espoir de pouvoir compter, c'est ce jeune garçon qui l'avait enlevée.
Il s'agit d'un texte magnifique et terrible.
Mais je ne savais pas pourquoi ils me demandaient de me mettre à genoux.
J'avais rien fait.
J'avais rien fait de mal.
L'un d'eux m'a poussée au dos avec le dos de la kalache.
Je me suis retrouvée à quatre pattes.
Comme une chatte.
Comme une chienne.
Comme un cheval.
Ils sont passés derrière moi.
Je croyais qu'ils allaient me demander de marcher comme une chatte ou une chienne ou un cheval.
J'attendais qu'ils montent sur mon dos pour que je les porte comme un cheval.
Ou qu'ils passent au-dessus de mon dos comme quand on jouait à saute-mouton à la récréation.
Les retours à la ligne introduisent du souffle, un rythme, quelque chose de viscérale et primitif dans cette parole que l'on a envie de lire à voix haute.
Me voici, Boy !
J'ai réussi !
J'ai rampé.
J'ai grimpé.
J'ai sauté.
Personne ne m'a vue.
Je me suis cachée.
La nuit m'a cachée.
Boy ?
Où es-tu, Boy ?
Où te caches-tu, Boy ?
Te vois pas.
Te voix plus.
Veux te voir.
Tu me vois ?
Tu me vois, toi ?
Parfois l'écriture semble à vif et, alors même que l'identification semble impossible, l'empathie se met à fonctionner à plein. Mais sans pathos. Jamais. Juste une pointe de drôlerie, parfois, pour supporter le sujet.
J'ai aussi aimé que la pièce déjoue les pièges du monologue, en maintenant une adresse, par moments, et donc en sortant de la narration.
Maintenant, je veux jouer.
Je veux jouer moi aussi.
Tu voulais jouer, non ?
Alors jouons !
Maintenant que j'ai aussi une kalache, je veux jouer.
Tu ne me crois pas ?
Tu ne me crois pas quand je dis que j'ai une kalache ?
Regarde !
Tu veux pas regarder ?
Tu veux que je tire en l'air pour que tu me croies quand je te dis que j'ai une kalache ?
Boy Killer, si tu te réveilles pas tout de suite, je tire en l'air !
Je compte jusqu'à trois.
Un.
Deux.
Trois...
Je peux pas tirer.
Je peux pas tirer en l'air parce que ça va alerter les gens du camp des réfugiés qui sont peut-être en train de me chercher.
Ou les casques bleus.
La pièce finit sur cette question : "Maintenant que nous sommes seuls au monde, que fait-on ?", et propose ainsi une ouverture possible.
Je conclurai en saluant l'audace des éditions Lansman qui, par leurs choix non consensuels, nous permettent de découvrir des textes aussi forts.



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