La Tendresse, de Julie Berès, Lisa Guez, Kevin Keiss et Alice Zeniter
- Gaëlle Cabau
- 3 juil. 2024
- 6 min de lecture

La tendresse est le titre de cette pièce de théâtre dont j’ai eu envie de vous parler aujourd’hui. J’ai hésité entre ce texte et un deuxième de Julie Berès, Désobéir, découvert ce week end grâce à la Librairie Théâtrale.
« On peut vivre sans richesses / Presque sans le sou /Des seigneurs et des princesses / Y en a plus beaucoup / Mais vivre sans tendresse / On ne le pourrait pas / Non, non, non, non /On ne le pourrait pas… » chantait Bourvil… Et c’est que ce que viennent nous dire Alex, Djamil, Junior, Moha, Naso, Natan, Romain et Tigran. Eux, ce sont des hommes (sauf Naso), des mecs, des vrais. Et tous viennent témoigner des injonctions sociétales/familiales/amicales subies pour appartenir au « groupe des hommes ». Un à un, ils ébranlent les assignations d’une identité fondée sur la performance, la force, la domination de soi et des autres.
JUNIOR :
Dès la toute première vision échographique
Dès que ton organe sexuel génétique sera connu
On te préparera à ce que seras
Tu seras compétitif
Sportif
Raisonnablement agressif
Tu redouteras l’échec comme ta propre sentence
Tu te prépareras à l’idée que la vie est un combat
Personne ne devra voir le champ de bataille en toi
Personne ne devra savoir que tu préfèrerais être déserteur
Tu sauras depuis toujours ce qu’être un homme veut dire
Que c’est être meilleur
Toujours
Courir plus vite
Sauter plus haut
Frapper plus fort
Tu apprendras dans les manuels scolaires, dans les livres d’histoire que toute l’histoire de l’humanité est écrite par les hommes pour les hommes.
J’avoue qu’il m’est difficile de critiquer ce texte, tant il est, pour moi, indissociable de la mise en scène proposée par Julie Berès en 2022. Je pense en particulier à cette première scène, dans un décor gris relevant à la fois du parking et de l’entrepôt, décor soudain envahi par un chœur de huit comédiens, venus écrire/gribouiller « La tendresse » en lettres capitales, sur fond de rap. Explosif. Vrai coup de cœur pour moi et mes élèves.
Mais je vais pourtant essayer, tant j’ai pris de plaisir à refaire mienne cette pièce, en passant cette fois par le prisme de la lecture.
DJAMIL – C’est clair, avec les bourgeoises, t’es même pas obligé de parler
Tout est dans la posture
Il faut que t’inspires de la confiance rien qu’en marchant
NASO – Tu vois, la meuf faut qu’elle se dise : ce gars-là, il est à l’aise dans sa vie mais en même temps, il ne prend pas toute la place, il ne va pas m’écraser
TIGRAN – Tout dans le sourire, qu’elle voie bien que t’es impressionné par elle, que t’es un peu timide.
NATAN – Tu laisses voir la fragilité, la faille.
DJAMIL – Si tu y arrives, tu as fait cinquante pour cent du taf
Tu commences à bouger un peu, t’es là tu maîtrises…
Le texte est construit comme une partition et impose un rythme, rapide, presque dans l’essoufflement du dire. Ce flot/flow de la parole dit l’urgence de faire un état des lieux de la condition masculine, de questionner la masculinité à une époque où cette dernière semble contestée, d’interroger aussi sans doute le patriarcat.
NATAN – Je me suis refait la soirée dans tous les sens et je vois pas
Je comprends pas… je peux même pas l’appeler pour qu’on en parle, elle veut plus me voir… elle m’a bloqué
Arrêtez… Arrête de me regarder comme ça toi… Je suis ton pote ou quoi ?
Il faudrait des preuves pour que tu me croies ? J’aurais dû faire quoi ? Garder tous les screens, toutes nos conversations ?
TIGRAN – On va se calmer ici, y a personne qui fait le procès de Natan ici,
Faut quand même reconnaître que ça peut arriver à n’importe lequel d’entre nous…
On est dans une époque hyper compliquée…
Si t’es pas assez offensif, il se passe rien
Si tu l’es trop, tu franchis la ligne rouge
Avec le truc du MeToo… t’es obligé de te surveiller…. Ça coupe la spontanéité, j’ai des potes ils sont terrorisés.
Le sujet de la pièce aurait pu être "casse-gueule". Et pourtant ça fonctionne. Oui, ces huit personnages qui crient leur endurcissement et interrogent leur vulnérabilité, ça fonctionne et ça questionne : Comment être un mec aujourd’hui ? Comment être un mec bien ? Il est où le point d’équilibre entre la séduction et le harcèlement ? C’est quoi être un bon amant ? Un bon père ? Quelle image le cinéma véhicule-t-il de la masculinité ?
Et on comprend qu’être homme, c’est aussi parfois mentir, accepter de se mentir à soi-même
MOHA –
Souvent je me dis, plus tard, j’aurai juste envie de m’occuper de mes gamins
Être avec eux, à la maison…
T’es en pleine après-midi, tu plies les petits vêtements, les petites chaussettes
T’écoutes le bruit de la machine à laver
Imagine il a trois ans, tu vas le chercher à l’école
Il t’attend comme ça avec des étoiles dans les yeux.
TIGRAN-
Si tu choisis cette vie, tu passes pour un raté
Ma belle-mère sa phrase préférée c’était : « un homme qui n’a pas de situation, c’est un homme pas fini »
Alors autant vous dire que quand j’avais pas de boulot les dîners avec la belle-famille c’était l’angoisse
« Il travaille pas… C’est quoi son souci ? Il a pas d’ambition ? Il est dépressif, ton mec ? »
La pièce est éruptive, pleine de fureur, remplie de ces huit voix d'hommes qui s’entremêlent. La parole semble recueillie sous sa forme la plus brute avec ses répétitions, ses retours à la ligne, sa ponctuation… C'est sans doute cette oralité nue qui apporte une forme de sincérité à ce qui est dit, une forme d’authenticité.
DJAMIL – Moi, j’ai un
J’ai un rapport particulier avec mon corps d’homme
Quand j’étais adolescent, y a des parties de mon corps qui me donnaient envie de me faire mal
Je pouvais les trouver belles mais j’avais aussi envie de me pincer ou de me couper, de me frapper
(…)
Mais je voudrais le le le…je voudrais juste signifier mon désaccord
J’ai pas envie d’avoir une solidarité avec un groupe qui me répugne
Tueurs
Violeurs
Violents
Esclavagistes
L’histoire que tu reçois en héritage, en tant qu’homme, l’histoire de ton groupe, si tu l’acceptes comme ton groupe, elle est monstrueuse
C’est comme te réveiller et te rendre compte que toute ta famille était nazie
Tu le savais mais tu voulais pas le voir
La multiplication des voix, déplace les focales : les expériences se répondent et autorisent l’identification et l’empathie. Sans doute aussi parce que la pièce ne se fait jamais didactique.
NASO – Les mecs, je les prends toujours un petit level en dessous comme ça je contrôle
Un mec con, c’est plus facile à gérer, à tenir
Du coup, je mets le cadre direct. Ta misogynie je l’aime bien mais une fois par semaine : le dimanche entre 16H et 18H
Là, c’est ton créneau pour me retourner
Si on sort dans la rue et qu’il y a d’autres gars qui me regardent et que mon mec pètent un câble : je le laisse. Je le laisse parce que ça me flatte
Flatte-moi avec ta misogynie
Mais me blesse pas avec
Si tu lèves la main je lèverai le genou
Viens, on se bastonne un bon coup et après on discute si tu veux.
Parce qu’il est question dans la pièce d’identité et du rapport aux autres, on comprend que l’enjeu ici est sociétal, que derrière la parole intime, l’enjeu est politique. La tendresse pousse à une prise de conscience.
ROMAIN – À côté, je me trouvais : pas assez grand, pas très beau, pas fort
Mes potes ils faisaient du sport et ils se mettaient des grandes quiches, et moi j’étais éclaté au sol… un intello avec mes petites lunettes, mes livres…
Je me disais, peut-être que les filles, elles me trouvent trop cérébral, pas assez macho. Je veux devenir Super Macho Man…
C’est là que j’ai commencé à fumer, mais juste pour le style
Je faisais pas du tout de sport, et je me suis mis à faire des pompes, des tractions…
Je me suis buté au sport, juste pour que les filles après elles viennent : « Tu fais du sport ? – Non même pas »
J’étais complètement matrixé par ces images de mecs
Dans ma tête y avait plein d’hommes qui savaient se battre
Tous les films de mafia, de gangsters, de Mesrine, De Niro, Al Pacino.
Ces mecs-là, ils souffrent pas, ou alors quand ils souffrent ils butent tout le monde
Ils sont glorifiés, même quand ils perdent c’est beau
Quand j’étais vénère, je pensais à la colère d’Anakin
Je me disais j’encaisse comme Rocky « Ce qui compte, c’est oas la force des coups que tu donnes, c’est le nombre de coups que tu encaisses tout en continuant d’avancer »
Dans ma tête c’est un film, héhé, et j’suis le personnage principal.
J’ai eu un coup de cœur pour cette pièce, pour laquelle j’ai ri et pleuré. Et j’ai retrouvé cette joie en la lisant, une forme de finesse et de justesse dans le propos.



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