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La visite de la vieille dame, de Friedrich Dürrenmatt

  • Gaëlle Cabau
  • 24 déc. 2023
  • 8 min de lecture

Aujourd'hui j'ai eu envie de vous parler d'une pièce que j'aime beaucoup, ni tout à fait un classique, ni tout à fait de l'écriture contemporaine. Il s'agit de La visite de la vieille dame, écrite en 1955 par Friedrich Dürrenmatt.

J'ai découvert la pièce au plateau grâce à la mise en scène inventive et virtuose de Thomas Poulard (la compagnie du Bonhomme). Après le spectacle, aussitôt rentrée chez moi, j'ai commandé la pièce pour la relire une première, puis une deuxième, puis une troisième fois.


Lorsque la pièce commence tous les habitants d'un petit bled pourri attendent sur le quai de la gare. La ville est misérable, ruinée... Ils attendent tous l'arrivée de la "vieille dame", Claire Zahanassian, l'enfant du pays, qui a fait fortune. Elle descend du train, jambe de bois, panthère domestique, septième mari et domestique énigmatique. Après avoir écouté les doléances "désintéressées" des habitants de Güllen, elle promet un milliard, 500 millions à la ville et 500 millions à se partager entre les habitants...

Mais à ce prix, elle s'achète la justice : elle réclame la tête de l’homme qui l’a séduite, engrossée et abandonnée autrefois, Alfred Ill. Refus offusqués de toute la communauté, mais le ver est dans le fruit, et la proposition de la milliardaire va gangrener la conscience de chacun, puis toute la vie sociale… il faudra bien que quelqu'un tue son ancien amant.


CHOEUR. Le Gudrun, Hambourg-Naples.

CHOEUR. À onze heures vingt-sept, ce sera le Roland furieux, Venise-Stockholm.

 CHŒUR. Le seul plaisir qu’il nous reste : regarder passer les trains.

 CHOEUR. Il y a cinq ans, le Gudrun et le Roland furieux s’arrêtaient encore à Güllen.

 Sonnerie de la gare.

 CHOEUR. Aujourd’hui, même les omnibus ne s’arrêtent plus.

 CHŒUR (TOUS). Ruinés !

 CHOEUR. Les usines Wagner ont sombré.

 CHOEUR. Bockmann a fait faillite.

 CHOEUR. Les forges « Une place au soleil » n’existent plus.

 CHOEUR. On vit des allocations chômage.

 CHOEUR. De la soupe populaire.

 CHŒUR (TOUS). On vit ?

 CHOEUR. On végète.

 CHOEUR. On crève à petit feu.

 CHOEUR. La ville entière.

 Bruit d’un train qui passe.

 CHOEUR. Il est grand temps que la milliardaire arrive.

 CHŒUR. Paraît qu’à Kalberstadt elle a fondé un hôpital.

 CHOEUR. À Kaffigen, une crèche

 CHŒUR. Et dans la capitale, une église commémorative.

 LE MAIRE. Notre illustre invitée arrivera par le une heure treize de Kalberstadt. Sur la place du marché on fera jouer la fanfare municipale, et le club sportif formera une pyramide en l’honneur de la milliardaire. Malheureusement, nos finances ne nous permettent plus d’illuminer la cathédrale et l’hôtel de ville ce soir.

 CHŒUR. Nos pauvres finances !

 CHOEUR. Nous sommes confrontés à un mystère économique.

 CHOEUR. Un coup monté par les francs-maçons.

 CHOEUR. Une machination des Juifs.

 CHOEUR. La haute finance est derrière tout ça.

 CHOEUR. Le communisme international tire tous les fils.

 Sonnerie de la gare. Une pancarte est brandie « Bienvenue, à notre chère Clara »

 ILL. Ça ne va pas, Monsieur le maire, l’inscription est bien trop intime.

 CHŒUR (Tous). Mais c’est notre Clara.

 CHOEUR. Qui a grandi ici.

 CHŒUR : Inscrivons « Bienvenue, Claire Zahanassian » au dos. Si la milliardaire est émue, on pourra toujours retourner la pancarte.

 LE MAIRE. Messieurs, la milliardaire est notre seul espoir. Vous étiez son ami, Ill, tout dépendra de vous.

 CHOEUR. Mais ils se sont quittés.

 CHŒUR : On m’a raconté une vague histoire…

 ILL. Nous étions les meilleurs amis du monde, jeunes et fougueux – c’est que j’étais un sacré gaillard, messieurs, il y a quarante-cinq ans – et elle, la Clara, je la vois encore venir à ma rencontre dans l’obscurité de la grange Saint-Pierre, comme auréolée de lumière, ou marcher pieds nus sur la mousse et les feuilles du bois Ménil, sa chevelure rousse au vent, svelte, élancée, douce, une diablesse de toute beauté. C’est la vie qui nous a séparés, voilà, la vie.

 LE MAIRE. En ce qui me concerne, je suis prêt – le reste est de votre ressort, Ill.

 ILL. Je sais... La Zahanassian doit cracher ses millions.

 CHOEUR. Ses millions, c’est exactement le terme.

 CHOEUR. Une simple crèche ne nous avancera à rien.

 ILL. Je commencerai par décrire à Claire notre situation misérable.

 CHOEUR. Oui mais prudemment. Avec tact.

 ILL. Nous devons procéder intelligemment, avec psychologie. Un accueil raté à la gare, et tout est fichu.

 LE MAIRE. Ill a raison. C’est un moment crucial.

 CHOEUR. 11H27 ! Il nous reste un peu moins de deux heures.

 LE MAIRE. Vous et vous, vous soulèverez la pancarte « Bienvenue Claire Zahanassian ». Les autres agiteront leur chapeau. Mais je vous en supplie : pas de cris comme l’an dernier pour la visite de la commission gouvernementale…

 Le fracas du train qui entre en gare rend ses propos incompréhensibles. Crissement de freins.

 CHOEUR. L’express !

 CHOEUR. S’arrête !

 CHŒUR. À Güllen !

 CHOEUR. Le trou le plus misérable.

 CHOEUR. Le plus miteux.

 CHOEUR. Le plus pitoyable de toute la région !


Il y a une part de tragédie dans cette pièce. La vieille dame arrive avec un cercueil et repart avec un cercueil, car le suspense ne repose pas sur la question de savoir si ou non Alfred Ill se fera tuer. L'intérêt de la pièce tient au fait de savoir qui le tuera. Il y a là-dedans une vraie ironie mordante, savoureuse pour le spectateur, sans doute complice de ce qui se passe au plateau.


CLAIRE ZAHANASSIAN. Monsieur le maire, habitants de Güllen. La joie désintéressée que vous inspire ma visite me touche. Toutefois, pour apporter ma contribution à cette joie qui est la vôtre, je vous déclare que je suis prête offrir à Güllen la somme d’un milliard. Cinq cent millions pour la ville, et cinq cent millions à répartir entre chaque famille.

 LE MAIRE. Un milliard.

 CHŒUR. Un milliard !

 CHŒUR. Un milliard…

 CLAIRE ZAHANASSIAN. À une condition.

 ILL. La Clara ! Elle est pas merveilleuse ?! J’en reviens pas ! Ma petite sorcière tout craché !

 LE MAIRE. À une condition, avez-vous dit, chère Madame. Pouvons-nous connaître cette condition ?

 CLAIRE ZAHANASSIAN. Je vais vous la dire. Je vous donne un milliard et à ce prix, je m’achète la justice.

 LE MAIRE. Comment faut-il comprendre cela, chère Madame ?

 CLAIRE ZAHANASSIAN. Comme je l’ai dit.

 LE MAIRE. Mais la justice ne s’achète pas !

 CLAIRE ZAHANASSIAN. Tout s’achète.

 LE MAIRE. Je ne comprends toujours pas.

 BOBY. Comme vous venez de l’entendre, Madame Zahanassion vous offre un milliard en échange de la justice. En d’autres termes, Madame Zahanassian vous offre un milliard si vous réparez l’injustice dont elle a été victime à Güllen. Monsieur Ill, si vous voulez avoir l’obligeance d’avancer…


La pièce est sulfureuse. Les propos de Dürrenmatt sont clairs : les remparts moraux que nous affichons ne sont rien contre le pouvoir de l'argent. Le spectateur observe ce qui relève presque d'une expérience sociale. Le lent pourrissement et l'avilissement des habitants soumis à la tentation est décrit avec précision et délectation. Sont ainsi passés à la loupe les aménagements, soubresauts, sournoiseries, mensonges, calculs, pleutreries, hypocrisies, excuses, égoïsmes... qui forment le fond de la conscience humaine.


Le pasteur se jette sur Ill et se cramponne à lui.

LE PASTEUR. Fuis ! Nous sommes tous faibles, chrétiens ou incroyants. Fuis, les cloches sonnent à Güllen, les cloches de la trahison ! Fuis, ne nous soumets pas à la tentation en restant !


Les situations et les personnages jouent du grotesque, comme pour mieux souligner l'absence d'humanisme de cette micro-société.


Le balcon disparaît. Sonnerie. La scène redevient comme au début du premier acte. La gare. Sauf que l’horaire des trains au mur est flambant neuf, et que quelque part se trouve un grand panneau avec un beau soleil portant l’inscription : « Découvrez le sud. Au fond, on remarque également quelques grues, entre les maisons, et quelques nouveaux toits. Le bruit d’un express qui passe en trombe. Du fond apparaît Ill, une petite valise à la main, l’air inquiet. Lentement, et comme par enchantement, des habitants de Güllen viennent à sa rencontre de toute part. Ill hésite, s’arrête.

 CHOEUR. Bien le bonjour, Ill.

 CHŒUR (tous). Bonjour ! Bonjour !

 CHŒUR. Où allez-vous comme ça avec cette valise ?

 CHŒUR. Où allez-vous ?

 ILL. À la gare.

 CHŒUR. Nous vous accompagnons.

 CHŒUR (Tous). Nous vous accompagnons !

 ILL. Ne vous donnez pas cette peine, vraiment. Ce n’est rien.

 CHŒUR. Vous partez en voyage, Ill ?

 ILL. Je pars en voyage.

 CHŒUR. Et où donc ?

 ILL. Je ne sais pas. Sans doute en Australie.

 CHŒUR (tous). En Australie ! En Australie !

 CHOEUR. Et pourquoi donc ?

 ILL, embarrassé. On ne peut quand même pas passer toute sa vie, année après année, au même endroit.

 Il se met à courir. Les autres le rejoignent, l’encerclent.

 CHŒUR. Émigrer en Australie. Voyons, mais c’est ridicule.

 CHŒUR. Et, dans votre état, particulièrement dangereux.

 CHŒUR. L’endroit le plus sûr, pour vous, c’est ici.

 CHŒUR (tous). Le plus sûr ! Le plus sûr.

 ILL. (Ill jette des regards affolés autour de lui) J’ai écrit au préfet.

 CHOEUR. Et ?

 ILL. Pas de réponse.

 CHOEUR. Votre méfiance est incompréhensible.

 CHŒUR. Personne ne veut vous tuer.

 CHŒUR (tous). Personne, personne.

 ILL. La poste n’a pas fait partir la lettre.

 CHOEUR. C’est impossible.

 ILL. Partout on construit !

 CHŒUR. Et alors ?

 ILL. Et vous portez tous de nouveaux pantalons.

 LE PREMIER. Et alors ?

 ILL. Vous êtes de plus en plus riches, vous consommez toujours plus !

 CHŒUR (tous). Et alors ?

 CHOEUR. Regardez plutôt à quel point vous êtes aimé.

 CHOEUR. Toute la ville vous accompagne.

 CHŒUR (tous). Toute la ville ! Toute la ville !

 ILL. Je ne vous ai rien demandé.

 CHOEUR. On a encore le droit de venir te dire au revoir.

 CHOEUR. Nous, tes vieux amis.

 Bruit de train.On entend un appel « Güllen ! »

 CHŒUR. C’est votre train.

 CHŒUR.  Eh bien, je vous souhaite bon voyage.

 CHŒUR (tous). Bon voyage, bon voyage !

 CHOEUR. Et bonne continuation !

 CHŒUR. Que Dieu soit avec vous !

 ILL. Pourquoi vous vous pressez tous autour de moi ?

 CHOEUR. Nous ne nous pressons pas autour de vous.

 ILL. Reculez !

 ILL. L’un d’entre vous va me retenir.

 CHŒUR. N’importe quoi. Il suffit que vous montiez dans le train pour vous en rendre compte.

 ILL. Partez !

 CHOEUR. Je ne comprends pas ce que vous voulez. Montez dans ce train !

 ILL. Partez !

 CHŒUR. Vos craintes sont tout simplement ridicules.

 Ill tombe à genoux.

 ILL. Pourquoi vous êtes tous si près de moi ?!

 CHŒUR. Cet homme est devenu fou.

 ILL. Vous voulez me retenir.

 CHŒUR. Mais montez à la fin !

 CHŒUR (tous). Montez à la fin ! Montez !

 ILL, d’une voix sourde. L’un d’entre vous va me retenir quand je vais monter dans le train.

 CHŒUR (tous). Mais personne ! Personne !

 ILL. Je le sais.

 CHŒUR. Allez, dépêchez-vous !

 CHŒUR. Montez dans ce train, qu’on en finisse, mon ami.

 ILL. Je le sais ! L’un d’entre vous va me retenir ! Me retenir !

 On entend « Attention au départ ! » Ill, prostré au milieu des habitants de Güllen, se cache le visage dans les mains. Tous s’en vont par le fond, lentement, et disparaissent, laissant Ill seul, effondré.

 ILL. Je suis perdu !


J'aime aussi beaucoup l'écriture de Dürrenmatt, qui convoque un imaginaire foisonnant. La liste des personnages est ainsi vertigineuse (environ trente personnages dont un chevreuil et des arbres) et appelle, dès les premières pages, le spectateur à jouer les dramaturges. Il y a également la virtuosité des didascalies que l'on a envie de conserver telles quelles dans une perspective de mise en scène.


Sonnerie d’une gare, précédant le lever du rideau. Puis, un panneau : Güllen. C’est manifestement le nom de la petite ville esquissé au lointain, ruinée, délabrée. Le bâtiment de la gare est lui aussi à l’abandon. Au mur un panneau avec les horaires à moitié déchiré, un poste d’aiguillage rouillé et une porte portant l’inscription : « Entrée interdite ». Puis, au centre, la rue de la gare, misérable. À jardin, une petite maisonnette nue, au toit de tuiles, couverte d’affiches lacérées, sans fenêtres. Le tout baigne dans un chaud soleil automnal. Devant la maisonnette, un banc, sur lequel sont assis quatre hommes. Bruit tonitruant d’un express qui passe.


C'est parce que la pièce est féroce, drôle (même si son message n'incite pas à l'optimisme) que j'ai choisi cette année de la monter avec un groupe de dix-huit élèves d'option théâtre seconde. Nous avions envie, Catherine Gourdon (comédienne intervenante) et moi-même, de transcrire au plateau cette fable déjantée en l'attirant du côté du clown et en la décalant, notamment avec la musique des Balkans de Bregovic. D'ailleurs, les extraits de la pièce que vous avez pu lire dans cet article sont issus de ma réécriture dans laquelle je transpose notamment certaines répliques pour créer un personnage choral). C'est un pari joyeux mais dense pour cette année de jeu.






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