Le Brasier, de David Paquet
- Gaëlle Cabau
- 10 juil. 2024
- 4 min de lecture

Comment vivre son destin ?
Hier, j’ai lu une pièce très particulière de David Paquet : Le Brasier. On y suit, en trois parties, les personnages d’une sorte de tragédie où chacun porte le poids du destin.
Il y a d’abord les triplées Claudette, Claudie et Claudine. Les trois sont fêlées et flambent de douleur.
Claudette a engendré un monstre que tout le monde croit « retardé ». Ses premiers mots sont pour sa mère : « Quand… je se-rai…grand…je vais…te…mettre dans…le feu.
CLAUDETTE. Dans le feu…
Me mettre dans le feu…
Mon fils voulait me mettre dans le feu.
J’avais du mal comprendre.
Mais quand j’ai vu Gabriel se lever dans son berceau, je savais que j’avais bien compris.
Il avait quelque chose dans les mains.
Quelque chose qu’il tendait vers moi, comme un cadeau.
Je me suis approchée.
C’était un oiseau mort.
J’ai fait ce que toute bonne mère doit faire quand son enfant commence à perdre le contrôle.
J’ai mis mon bébé dans une cage.
Claudine, elle, ment à son thérapeute, pour oublier sa tristesse, pour oublier que la phrase préférée de sa mère était : « j’aurais dû mettre un stérilet, tabarnak ! ». Le reste du temps, elle cuisine des biscuits dégueulasses. Sauf le jour où elle décide de vider dans la recette une petite fiole que lui a donné le mari de Claudette avant de se suicider.
CLAUDINE. La veille de sa mort, Henri, le mari de ma sœur, est venu me voir.
Il m’a dit : « Je sais que t’es embarré dehors toi aussi. Tiens. Si jamais il fait trop froid. »
Puis il m’a remis une petite boîte
Dans la petite boîte, il y avait une petite fiole.
Dans la fiole, il y avait la mort.
Ce matin, je me suis dit qu’il commençait à faire froid.
Claudie, elle, ne sort plus de chez elle depuis qu’elle est enceinte du facteur et qu’elle a décidé d’abandonner l’enfant.
CLAUDIE. Ah !
Je suis pas comme ma mère !
Je serai jamais comme ma mère !
C'est impossible, être comme ma mère !
Ma mère a jamais aimé personne.
Moi, j'ai déjà aimé.
Armand, le facteur.
Cet homme-là m'a toujours donné envie de lécher autre chose que des timbres.
J'ai réalisé que j'étais amoureuse quand j'ai commencé à avoir hâte de recevoir mes comptes. Mais une fois par mois, quand t'es amoureuse, c'est pas assez.
Alors j'ai commencé à m'envoyer des lettres en courrier recommandé.
J'écrivais blablabla, je mettais les feuilles dans une enveloppe et je me les postais.
Plus j'écrivais, plus je le voyais. Plus je le voyais, plus je l'aimais.
C'était un cercle vicieux.
Mais pas assez à mon goût…
j'avais besoin de plus.
J'ai essayé.
J'ai essayé sans relâche.
Je lui disais « as-tu faim ? » « as-tu soif ? » « as-tu froid ? »
pas de succès.
Ensuite, j'ai commencé à ouvrir la porte en robe de nuit.
Il souriait poliment en me tendant un crayon.
Dans la deuxième partie nous suivons Clément et Carole. Elle, a perdu son chat, écrasé par les éboueurs. Lui est un vrai geek. Ils se rencontrent et tombent amoureux, vont au cinéma… Mais eux aussi semblent pris dans l’engrenage d’une fatalité dévorante.
Enfin, il y a Carole. Elle est frigide. La seule chose qui l’attire, mais qui l’attire vraiment, ce sont les tueurs en série.
CAROLE . J’ai éteint la balayeuse et j’ai commencé à écouter l’émission.
C’est là que…
Que j’ai failli…
C’était…
C’était un documentaire sur…
Des tueurs en série.
J’étais en train de fantasmer sur des meurtriers.
Ces hommes-là étaient des assassins.
Le premier collectionnait les tibias de ses ex-conjointes.
Le deuxième avait scalpé dix-huit personnes : il voulait se faire un tapis de bain.
Et moi, devant leur photo, je me sentais… vraiment beaucoup.
J’étais enflammée par des monstres.
Avec Le Brasier, David Paquet m’a emmenée à un endroit où je ne l’attendais pas, une sorte de mélange de tragédie antique à la Thyeste et de roman trash à la Chuck Palaniuk. L’objet littéraire m’a paru en décalage constant, laissant le lecteur dans une sorte d’inconfort permanent. Et je dois dire que j’ai aimé ça.
Entre chaque partie, le lecteur est amené à tisser les fils, à relier les histoires et les êtres, à rejouer les engrenages d’un cycle héréditaire implacable où se cachent l’horreur et le tragique :
CAROLE . Mon premier indice de pas être normale est venu à six ans.
Une nuit, Pépite, la tarentule de mes parents, s’est échappée de sa cage.
Elle est venue me trouver dans mon lit.
Et elle m’a piquée le cou.
Mais c’est moi qui l’ai empoisonnée.
Pépite est tombée raide mortes, les pattes droites comme une étoile de mer.
Je suis allée réveillée mes parents pour leur demander c’était quoi le problème avec mon sang.
Ils ont jamais pu me répondre.
Pépite les avait trouvé avant moi.
Comme pour 2H14 (et plus que dans Le poids des fourmis), David Paquet flirte avec la limite, en amoureux des lignes de crête : la pièce est cruelle, infiniment monstrueuse, mais aussi tendre et drôle parfois, absurdes... les personnages s'y débattent, loufoques, dans leur trivialité, abîmés. Et je crois que c’est cette solitude qui semble les condamner.
CAROLE.
Vas-y.
Mange ma viande.
Cuisses, poitrine et côtes levées.
Vas-y.
Touche à mon trou.
Mon trou noir.
Fais-moi disparaître.
Je t'avale, tu m'avales, et on s'avalanche.
Se recrache.
Se lave avec la salive de l'autre.
Je sens toi et toi tu sens moi.
On se sent et on se serre.
En s'enfonce.
C'est de l'archéologie.
Une descente au paradis.
Un arc-en-ciel dans la boue.
Le septième ciel au fond d'une ruelle.
La huitième merveille du monde entre mes cuisses.
Mes jambes se contractent.
Mes yeux se dilatent.
J'ai plus de frontière.
Du beurre.
De la crème.
Visqueuse.
Vicieuse.
Heureuse.
Je suis un bûcher.
Une brûlure.
Un brasier.
Mauve.
Jaune.
Rouge.
Orange.
Goûte.
Salive.
Coule.
Crache.
Avale.
Brûle.
Brûle.
Brûle.
Je me suis demandé en lisant le texte si cette pièce pouvait être portée au plateau. Comment mettre en scène cette folie ? Cette monstruosité ? Comment figurer le brasier qui consume les personnage. Elle l’a été en 2018 par Philippe Cyr et je crois que j'aurais adoré voir cette mise en scène.
CLAUDIE . Quand ma peau a commencé à fondre, je me suis mise à sourire.
Je pensais à mon bébé avec son biberon dans sa belle maison sans feu.
J'avais pris la bonne décision.
J'étais une bonne mère.
CLAUDINE . La dernière chose dont je me souviens, c'est l'odeur de ma peau.
ça sentait pas le brûlé.
ça sentait les biscuits.
Les biscuits maison.



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