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Le bruit des os qui craquent, de Suzanne Lebeau

  • Gaëlle Cabau
  • 23 mars 2023
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 4 août 2023


Mon premier coup de cœur en théâtre jeunesse a été pour ce très beau texte de Suzanne Lebeau.


Lorsque je l'ai découvert, il y a sept ans, j'ai tout d'abord été séduite par la maison d'édition Les Éditions théâtrales jeunesse et ses couvertures mettant en scène des ballons plus ou moins abstraits selon le niveau de lecture du texte. En rencontrant le directeur des Éditions sur le festival À pas contés, j'ai pu également me rendre compte de l'exigence de sa ligne éditoriale dans le secteur confidentiel du théâtre jeune public.


En parlant de théâtre jeune public, Le Bruit des os qui craquent est une pièce d'une femme incroyable et d'une autrice qui a justement beaucoup réfléchi à cette problématique, dans une volonté de s'adresser avant toute chose aux enfants. Au cœur de son travail, il y a l'idée que le jeune public exige des thématiques, des questionnements importants, qui ne soient pas aseptisés ou tronqués, par une sorte d'a priori des adultes. Les jeunes réclament un théâtre qui s'adresse à eux, sans les prendre pour des andouilles.


Au coeur du Bruit des os qui craquent, il y a la thématique des enfants soldats, que le titre convoque, déjà, par une l'allitération et une métonymie qui disent la violence. Elikia est une enfant ordinaire qui voit sa vie basculer du jour au lendemain dans une guerre civile chaotique. Enlevée à sa famille, elle devient enfant soldat. Victime, elle est aussi bourreau dans une situation qui brouille les lois de l'éthique. Comment grandir quand les repères s'effacent devant une brutalité quotidienne sans espoir ? C'est le petit Joseph, le plus jeune du camp des rebelles, qui lui rappelle son humanité et lui donne le courage de briser la chaîne de la violence.


ELIKIA

Ils dormaient comme des porcs.

Ronflaient comme des cochons.

Même Rambo dormait.

Comme tous les soirs

où ils se remplissent le ventre

et boivent comme des trous.

J’avais mis du chanvre dans le riz,

peu de riz dans mon assiette

et rien pour le petit.

Je l’avais couché près de moi

en lui donnant assez de coups

pour ne pas éveiller les soupçons.


JOSEPH

Elle m’a pris la main, dans la nuit...


ELIKIA

Chut !


JOSEPH

Tu me casses les os.


ELIKIA

Chut ! Tais-toi !

Lève-toi sans faire de bruit.


JOSEPH

(dans son sommeil)

Je veux dormir.


ELIKIA

Chut ! Si tu veux retourner chez toi, en entier,

lève-toi tout de suite.


JOSEPH

Au village ?


ELIKIA

Vite !

Il avait compris.


JOSEPH

Au village ?


ELIKIA

La nuit noire nous protège...


JOSEPH

Je ne voyais pas celle qui me parlait

dans l’oreille

mais je devinais la fille aux bottes.

J’ai eu confiance... tout de suite.


La première chose qui m'a plu, touchée dans cette pièce, c'est la décomposition de la parole avec un aller-retour permanent entre la parole-récit et la parole-directe. Le texte, parvient ainsi maintenir la tension dramatique de l'action (puisqu'il est question d'une traque, de la fuite des deux enfants à travers la forêt), tout en proposant une forme de commentaire. Les changements typographiques permettent de naviguer avec beaucoup de fluidité à l'intérieur.

La deuxième chose qui m'a enthousiasmée dans cette écriture, c'est l'attention particulière portée par Suzanne Lebeau au souffle. Les retours à la ligne racontent autant que les mots, dans un rapport très cru au réel. Ils disent parfois le besoin de dire le traumatisme et à d'autres moments l'impossibilité de raconter.


L’INFIRMIÈRE

Bien sûr que j’ai essayé de savoir pourquoi Elikia ne s’était pas sauvée… Pourquoi elle était restée si longtemps avec les rebelles.

Elle répondait : « Quand tu es enfant, tu fais ce qu’on te dit…. »

Laisez-moi retrouver le passage où elle raconte la nuit où elle a été enlevée :

( Elle cherche le passage et lit.)

« Ils disaient que les rebelles étaient tout près.

Cette nuit-là, mon père a pris le riz, l’huile, tout ce qui restait à la maison et nous a amenés dans les marais qui entourent le village.

On s’est cachés dans les herbes. La lune brillait trop fort pour bien se cacher.

J’ai pris José dans mes bras. Je gardais ma main sur sa bouche et je lui racontais des histoires dans l’oreille.

Soudain mon père m’a frappé à la tête. Il me frappait pour la première fois.

Les bruits de bottes se rapprochaient.

Puis des cris… Des cris comme je n’en avais jamais entendu…

Quand les cris nous ont encerclés, mon père s’est levé et a demandé à celui qui semblait le chef : « Qu’est-ce que vous voulez ? »

Ils nous ont ramenés au village.

Il y a d’abord eu José. Il hurlait si fort qu’un des rebelles l’a pris par une jambe, lui a cassé le cou pour le faire taire et l’a lancé comme un sac de haricots.

Le silence a tranché la nuit comme une hache trop bien aiguisée.

Puis ils ont pris ma mère… un après l’autre…

Ils ont pris mon père qu’ils ont découpé à la machette quand il s’est jeté pour défendre ma mère.

Avant de partir, ils m’ont donné la torche avec laquelle ils s’éclairaient et m’ont obligé à mettre le feu. »


La pièce, notamment parce qu'elle est adressée au jeune public, n'est pas désespérée. Elle porte un questionnement d'importance, même si le mot est aujourd'hui parfois galvaudé : y-a-t-il une résilience possible ?


L’INFIRMIÈRE : Si elle avait vécu, comment aurait-elle vécu, elle qui n’avait plus de passé, plus de famille, pas de métier, pas de formation ?

Et les autres, les filles et les garçons de 7 ans, 10 ans, 15 ans à qui on enlève les armes, où faut-il les envoyer ? À l’école ou en prison pour crime de guerre ? Comment faut-il les traiter ? Comme des victimes ou comme des bourreaux ?

Tu m’as dit avant de mourir : « Tu sais Angelina, « Elikia » veut dire espérance. Je n’avais qu’une vie à vivre, une seule, et c’est déjà fini. C’était court. »


Sur cette question de la résilience, l'édition de la pièce propose, en matière de préface, ces mots de Boris Cyrulnik :

« Mon histoire commence par un événement extra-ordinaire : j’ai failli être chassé du monde et pourtant je suis là comme un survivant, mon corps est là, mais comment vous dire sans vous faire sourire que toute une partie de mon âme a été chassée de votre planète sociale...Mon récit est tellement inimaginable que vous allez sourire,être consternés, vous mettre en colère,me faire la morale ou pire même, vous risquez d’éprouver du plaisir au récit de ma désolation. Alors, comme je suis contraint à me raconter ma propre histoire pour découvrir qui je suis et comme vous n’êtes pas capables de l’entendre, je vais dans mon for intérieur me détailler sans cesse l’immense épreuve qui gouverne en secret mon projet d’existence, comme un mythe des origines mis en scène devant un seul spectateur, moi-même. Je vais devenir auteur-acteur de mon destin et seul témoin autorisé de mes combats. »


L'intelligence du texte est de ne pas enfermer le sens, de le proposer à l'interprétation des jeunes spectateurs, mais aussi de ne pas enfermer les possibilités de mises en scène. J'ai d'ailleurs ressenti une vive émotion en découvrant au plateau la proposition de la compagnie Tourneboulé (aujourd'hui la Compagnie Les Oyates) qui donnait corps aux jeunes Elikia et Georges que je m'étais imaginés.


Il était évident après sa lecture qu'il fallait que je fasse découvrir ce texte aux élèves, que je le monte avec eux. Si certains collègues ont émis des réserves ("Quoi ! ils vont jouer des enfants soldats !"), j'ai choisi de faire confiance à l'intelligence de l'autrice et de ses travaux de recherche, à la dimension concrète de la situation évoquée et à la langue... autant d'éléments qui font que la pièce ne tombe jamais dans le pathos. Nous l'avons joué : ils étaient seize élèves, avaient quatorze ans et ont adoré.


La pièce, enfin, m'a donné envie de creuser cette thématique des enfants soldats, d'explorer la façon dont les auteurs, avec leur langue et souvent leurs tripes, s'en emparent. J'ai lu notamment deux pièces de Bvouma, La poupée barbue et À la guerre comme à la game boy.

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