Le collier d'Hélène, de Carole Fréchette
- Gaëlle Cabau
- 9 juil. 2025
- 6 min de lecture

Je ferme les yeux. Je revois tous les endroits où je suis allée depuis que je suis arrivée. Il y en a beaucoup. Je ne sais plus dans quel ordre c’était. J’en oublie. J’ai tellement marché. Je pense à mon collier. Un petit nuage blanc autour de mon cou. Tellement délicat. Tout le monde le remarquait.
Dans une rue de la capitale libanaise où elle séjourne pour assister à un congrès, Hélène s’aperçoit tout à coup qu’elle a perdu son petit collier, un collier de toc, un collier évanescent, de perles blanches suspendues à des fils presque invisibles… Sans trop savoir pourquoi, elle s’aventure à la recherche des lieux qu’elle a visités au cours des derniers jours dans l’espoir fou de le retrouver. Guidé par Nabil, un chauffeur de taxi, elle entame sa quête à travers les rues grouillantes et les quartiers ravagés d’un pays que l’on devine miné par la guerre.
HÉLÈNE – Je me vois, souriante à l’aéroport. Il y a combien de temps ? Douze jours ? Quinze ? Je ne sais plus. René qui déclare en mettant le nez dehors : il fait bien trop beau ici, pour réfléchir à la misère du monde. Les congrès devraient toujours avoir lieu dans des pays pluvieux.
La quête d’Hélène la mène jusqu’aux habitants de cette ville meurtrie. La pièce est ainsi construite de façon linéaire, presque cinématographique, sur une série de rencontres, chaque rencontre la confrontant à la souffrance immense des gens qui l’entourent.
HÉLÈNE – Eh bien je l’ai perdu, mon collier, et je me demandais si… s’il n’aurait pas glissé à vos pieds, quand vous l’avez touché… Ou bien glissé dans votre botte peut-être, et le soir en vous déchaussant, vous l’auriez trouvé.
L’HOMME – Vous avez perdu votre collier ?
HÉLÈNE – Oui, c’est ça, et je me demandais si…
L’HOMME – Moi, j’ai perdu ma place sur la terre. Elle n’aurait pas glissé dans vos souliers ? J’ai perdu le carré où je peux poser mes pieds et dire ceci est à moi. Vous ne l’auriez pas trouvé, en vous déchaussant, le carré qui était sous mes pieds ? Et j’ai perdu « plus tard, j’aurai une maison avec un jardin », « plus tard, j’irai voir les pays froids et la neige qui tombe à gros flocons. »
Ce que j’ai aimé ce sont ces allers-retours entre souffrances, celle dérisoire et subjective d’Hélène et celle-ci dissemblable d’un peuple ravagé. Ce que j’ai aimé c’est ce vertige né de la juxtaposition des douleurs.
LE FEMME – Ils sont arrivés vers onze heures. Je les ai entendus crier dans l’escalier. Sarah ! Sarah ! Je préparais des haricots dans la cuisine. Je fais toujours des haricots le lundi. J’ai eu chaud, tout à coup, j’ai vacillé. J’ai dû m’appuyer sur le comptoir. Ils criaient Sarah, Sarah, comme des oiseaux. J’ai ouvert la porte. Amir a dit : ton fils, Sarah. Ton fils. On a couru jusqu’ici, en bas. Ils m’ont montré le corps d’un garçon couvert de sang, le visage arraché. Tout est devenu noir. Je suis tombée. Sois courageuse. C’était une embuscade. Ton fils passait par là. On ne sait pas qui a tiré.
HÉLÈNE – Elle répète Abadan, abadan, abadan. Je pense à son fils, à sa petite balle, à son visage effacé, je pense au premier jour où j’ai marché dans la rue avec mon collier, au jeune homme qui m’a souri, au monde qui m’appartenait à nouveau, à mon pays qui a tous ses morceaux, à tous les morceaux qui me manquent, la confiance, la beauté, la ferveur, l’amour, quoi d’autre ?
L’intérêt de la pièce repose dans cette faille, la question insondable de la hiérarchisation de la douleur. Mais le texte parle aussi et surtout de l’incommensurable humanité de toute souffrance.
LE CONTREMAÎTRE – Écoutez. Ça fait des années que je démolis et que je reconstruis, ici, dans le Centre, et régulièrement, je vois des gens comme vous qui viennent chercher une chose qu’ils ont perdue. Un coffret plein d’argent, une photo, une petite statue, un livre ancien, un collier. Ils viennent et ils regardent les bulldozers et ils descendent dans le trou, ils fouillent dans la terre, et même après, quand on a coulé le béton, ils viennent encore, ils marchent sur les dalles, ils regardent partout…
HÉLÈNE – Non, non vous ne comprenez pas. Moi, je suis venue seulement hier, ou avant-hier, et…
LE CONTREMAÎTRE – Ils viennent ici et ils pleurent sur le passé, sur ce qu’ils ont perdu et moi je leur dis : allez-vous en ! Vos choses ont été broyées, réduites en poudre, et la poudre s’est mêlée à la terre et au béton.
La pièce bouscule. Elle est construite de telle façon, que nous sommes au plus près d’Hélène. Au cinéma, je crois qu’on appellerait ça une caméra subjective. Sa voix nous parvient comme des points d’inflexion dans l’histoire d’un pays en guerre. Et nous n'avons pas d'autre choix que de cheminer avec elle, aux prises avec sa maladresse, mais aussi ce que l’on pressent comme sa fragilité.
HÉLÈNE – Non, Hélène, comme celle qui a provoqué la guerre, vous savez ?
NABIL – La guerre ?
HÉLÈNE – Il y en a qui disent qu’elle était l’instrument des dieux, que ce n’était pas sa faute et d’autres qu’elle était coupable, qu’on est responsable des choses qui arrivent même quand on ne les a pas voulues. Helène de Troie, vous savez ?
NABIL – Vous, Hélène de Troie, Madame ?
HÉLÈNE – Non. Seulement Hélène. Hélène du Nord. Hélène qui n’a jamais provoqué de guerre. Hélène qui ne connaît pas la guerre.
Je parle de fragilité car le personnage échappe à la caricature, au ridicule. Sans doute parce que la métaphore du collier comme symbole de la perte fonctionne, et devient chambre d'écho pour une forme de souffrance plus universelle.
HÉLÈNE – Et je pourrais pleurer pendant des heures, des jours, des années. Comme si j’avais perdu tous les hommes qui m’ont souri, et tous les après-midi joyeux où je me sentais à ma place sur la terre, et toutes les certitudes, une pour chaque perle, que le monde ira mieux et qu’on a mille ans devant soi pour aimer, pour changer, pour accomplir quelque chose, qu’on n’est pas totalement seuls, qu’on peut traverser la frontière qui nous sépare les uns les autres, la fine pellicule qui nous enveloppe, à l’intérieur de laquelle on rêve, on souffre et on étouffe, on peut la percer délicatement sans la déchirer, et prendre la maison de quelqu’un pour vrai et pleurer avec lui pour vrai ou crier avec lui et que le cri sonne juste.
Je crois que je me suis reconnue en elle. Dans son indifférence pas si indifférente, dans sa volonté de ne pas voir, pour ne pas avoir mal, dans son hypocrisie, sans laquelle il est difficile de surnager.
HÉLÈNE – Est-ce que vous vous êtes déjà inventé une histoire tragique parce que votre petit malheur vous semblait indécent ?
Il y a aussi, bien sûr, l’écriture de Carole Fréchette. Je l’avais découverte avec Small Talk, pièce à laquelle j'ai déjà consacré un article. Sa langue a quelque chose qui est à la fois de l’ordre de la fluidité, mais aussi du sensible. Mais sans pathos. Sans ce truc qui ferait que ça deviendrait glauque, caricatural ou malsain. Et aussi sans facilité, qui rendrait le propos banal.
L’HOMME – Pardonnez-moi. Je ne voulais pas. Je ne sais pas ce qui m’a pris. C’est parce que c’est un jour noir aujourd’hui. Il y a des jours blancs où j’arrive à oublier que je vie emmuré dans un camp depuis que je suis né.
C’est ma seule vie, je n’en aurai pas d’autre, c’est ma seule vie, et je la passe ici, et quand je vois les gens comme vous qui marchent dans la rue, à l’extérieur, qui se foutent complètement de mon désespoir…
La pièce interroge notre impuissance, nos responsabilités individuelles quand nous faisons le choix de ne pas voir.
HÉLÈNE – On s’en fout pas. Mais on ne se rend pas compte et on se dit qu’on ne peut rien faire de toute façon. Qu’est-ce qu’on peut faire ?
L’HOMME – Je ne sais pas. Peut-être, quand vous retournerez dans votre pays, sur le petit carré qui vous appartient, dites le de temps en temps : on ne peut plus vivre comme ça. Dans les soirées, avec vos amis, quand vous buvez du vin, quand vous regardez par la fenêtre la ville toute blanche, si paisible et si bien ordonnée, dites-le, même si personne ne comprend, même si vous n’êtes plus certaines de savoir d’où vous vient cette phrase, parce que ça fait longtemps, et c’est si loin, à l’autre bout de la terre. Dites-le.
HÉLÈNE – On ne peut plus vivre comme ça.



Commentaires