Le manuscrit des chiens, de Jon Fosse
- Gaëlle Cabau
- 6 janv. 2024
- 4 min de lecture

Quelque peu intimidée par la réputation du nouveau Nobel de littérature, j’ai décidé de m’attaquer à son théâtre par l’une de ses pièces jeunesse, Le manuscrit des chiens I.
Websterr est un chien solitaire, emprisonné dans un quotidien confortable, lassé par les câlins de sa vénérable propriétaire au ventre tremblotant. Lui, rêve de la mer et d’aller sauver la petite chienne au poil blanc et frisé qui se lamente dans la forêt. Un jour, profitant de l’inattention de la vieille Oline, il prend la tangente sur ses longues pattes fragiles.
Si seulement il n'était pas obligé de coucher dans le lit de la vieille Oline ; tous les soirs la vieille Oline dit que maintenant tu dois venir mon gentil chienchien, dit-elle, et le chien Websterr a beau n'avoir aucune envie de grimper dans le lit où la vieille est couchée avec son gros ventre tremblotant, il n'y coupera pas.
Viens maintenant mon Websterr chéri, dit la vieille Oline en prenant une voix douce.
Et le chien Websterr saute dans le lit, il ne peut pas faire autrement malgré son grand âge, et il se couche de tout son long à côté de la vieille Oline et il pose son menton sur le drap. Et la vieille Oline tend les bras et serre le chien Websterr contre elle et elle dit ah toi mon chienchien chéri, ah toi mon chienchien unique, ah toi mon chienchien adoré, dit la vieille Oline, et le chien Websterre est si gêné qu'il n'osera plus ouvrir les yeux avant bien longtemps, pense le chien Websterr, car dire que lui, Websterr, le chien solitaire, doit rester là dans les bras de la vieille Oline qui le serre contre son gros ventre tremblotant ! Si seulement il pouvait échapper à la vieille Oline, il deviendrait illico presto Websterr le chien solitaire, qu'il a toujours voulu être, pense le chien Websterr, et il faudrait qu'il se dépêche de s'enfuir, pense-t-il, car s'il attend trop longtemps il sera trop vieux, ce sera trop tard, et il ne verra pas la mer alors qu'il en a tellement envie, pense le chien Websterr, et le chien Websterr s'imagine courir dans les prés et les forêts, la truffes dans les herbes, la truffe en l'air.
Je me suis reconnue dans le désir d’aventure de ce chien solitaire, dans sa crise de la cinquantaine canine : Websterr est en effet persuadé que la vraie vie est ailleurs !
Il essaie de se rappeler si c'est la première fois qu'il sort se promener tout seul ou si ça lui est déjà arrivé. Peut-être qu'il l'a déjà fait plusieurs fois ? Si ce n'est pas le cas, il était temps qu'il s'y décide, et s'il ne l'a jamais fait, il ne peut pas être Websterr le chien solitaire, alors il n'est pas un chien solitaire, il est juste un chien ordinaire comme il y en a tant, un de ceux qui se laissent bêtement traîner en laisse par des humains qui imaginent qu'ils les aiment, enfin, que les chiens aiment les humaines et non pas l'inverse, pense Websterr en courant le long du trottoir. Enfin libre, pense le chien Websterr en rigolant doucement dans sa barbe.
Websterr parle , pense, et pense plutôt juste, confronté à la misère de ses congénères. La pièce se déploie en un long monologue plein d’humour. Son parcours est initiatique et sa portée philosophique. Websterr est partagé entre, d’un côté son désir d’aventures et l’hostilité du monde, et de l’autre un confort qu’il juge sclérosant.
À quoi tu penses ? demande le chien Andersson.
À rien ?
Tu penses à Alice, dit Andersson. Tu y penses si fort que tu ne vois ni la mer, ni le port, alors que tu n'as pas arrêté de me bassiner avec ça.
Et le chien Websterr lève la tête et il voit un quai et tout le long du quai il y a les bateaux et il y a plein de gens qui se promènent sur le quai. Et derrière les bateaux, là-bas, il y a la mer. Car ça doit bien être la mer ? Et le chien Websterr sent que son moral remonte, car il voit enfin la mer ! Websterr le chien solitaire voit la mer pour la première fois de sa vie. ça alors ! pense-t-il.
Je vois la mer ! dit le chien Websterr en accentuant chaque mot, et la mer lui paraît si belle qu'il en a des frissons partout dans le corps.
Qu'est-ce qu'elle est belle, la mer, dit-il. Jamais je n'aurais cri qu'elle pouvait être si belle, jamais, dit-il.
Le chien Andersson ne dit rien, il se contente de trotter en haut du mur sur ses courtes pattes.
Tu ne trouves pas qu'elle est belle, la mer ? demande le chien Websterr.
Si. Ce n'est pas pour rien que j'ai été un chien de bateau, dit Andersson.
On ne pourrait pas s'asseoir un peu et regarder la mer ? dit le chien Websterr.
Non, il faut qu'on trouve de la nourriture et des lient pour le Repos des chiens solitaires, dit Andersson. Tu regarderas la mer plus tard, dit-il.
Jon Fosse joue ainsi du détournement propre aux fables pour questionner nos choix mais aussi ceux propre à l’enfance, dans un monde surprotecteur. Son écriture concrète, simple et espiègle sert son propos. Je pense que je lirai ses deux autres tomes.

![Dorphé aux Enfers [Orléans 69]](https://static.wixstatic.com/media/87b4bb_cec5524d21814b9ab9f205bae5e076f2~mv2.jpg/v1/fill/w_168,h_299,al_c,q_80,enc_avif,quality_auto/87b4bb_cec5524d21814b9ab9f205bae5e076f2~mv2.jpg)

Commentaires