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Le poids des fourmis, de David Paquet

  • Gaëlle Cabau
  • 19 janv. 2024
  • 5 min de lecture

Il y a quelques mois je vous avais promis de vous parler de la pièce Le poids des fourmis, de David Paquet, auteur québécois découvert cette année.


JEANNE – Savais-tu que le poids total des fourmis sur la Terre dépasse celui des humains ?

OLIVIER – Oui. Elles ont beau être petites et faciles à écraser, mais elles sont tellement nombreuses qu’une fois réunies (il commence à réaliser) elles sont beaucoup plus lourdes qu’on l’aurait jamais pens…


Dans la pièce nous suivons Jeanne et Olivier. Elle, c'est l'éternelle révoltée, indignée par toutes les injustices, particulièrement celles générées par le capitalisme et le patriarcat. Olivier, lui, est un éco-anxieux. Son historique de navigation témoigne des peurs qui l’habitent : surpopulation, familles migrantes coulant au fond des mers, réchauffement climatique... Et tous les soirs, il rêve que le monde brûle comme une énorme guimauve. Dans leur établissement, qui se retrouve dans le palmarès des pires institutions scolaires, le Directeur organise une élection dans le cadre de la Semaine du futur. Catalysés par l’espoir qu’ils pourront changer les choses, tous deux vont s’affronter dans une campagne électorale jusqu’à l’arrivée de Mike, qui promet à ses futurs électeurs des pizzas gratuites.


LE DIRECTEUR (à l’interphone) – Bonjour. Ici votre directeur. Vous pouvez arrêter de huer, moi non plus je vous aime pas. Comme vous savez, l’année dernière on s’est retrouvés dans le palmarès des pires institutions scolaires du pays. Autrement dit, on est tous des losers. La première bonne nouvelle, c’est que je pars à la retraite dans un an, fait que je m’en fous. La deuxième, c’est que grâce à ce classement, on a obtenu une subvention spéciale visant à développer votre bla bla bla… C’est ainsi que cette semaine, on lance en grande pompe la Semaine du futur. En gros, on organise des élections scolaires pour vous faire croire que vous avez du pouvoir. Pis après, on organise un party costumé pour vous faire oublier que vous en avez pas. Êtes-vous excités ? Moi non plus. Bonne journée.


La pièce radiographie assez finement nos angoisses collectives et pose des questions essentielles : celle de l'engagement, celle du poids du politique, celle de l'avenir de notre monde. Le titre invite d'ailleurs le lecteur à réfléchir au poids qu’il porte, mais aussi à celui qu’il possède face au monde.


JEANNE - La bonne nouvelle, c’est qu’on a pas besoin d’être président, ou directeur ou quoi que ce soit d’autre pour avoir du pouvoir. La seule chose qu’on a besoin d’être, c’est ensemble. FUCK YOU : LES FOURMIS SONT DES POIDS LOURDS !


L'écriture, avec son grain de folie - qui m'a fait parfois penser aux Simpsons -, montre que l'enjeu de la pièce se situe davantage dans une réflexion pleine d'humour que dans un dogmatisme empreint de moraline.


OLIVIER - Toi…toi, je te donne une médaille de marde parce que ton t.shirt à cinq piasses a coûté la vie à trois enfants du Bangladesh.

Toi, je te donne une médaille de marde parce que tu penses que la guerre, c’est juste un film d’action.

Toi, je te donne une médaille de marde parce que tu passes ton temps à dire : « Je suis pas raciste, MAIS… Je suis pas raciste, MAIS… » Moi, j’aime tout le monde, MAIS je pense que t’es un asti de cave.

Je donne une médaille de marde aux multimilliardaires qui, depuis que j’ai pris la parole, ont gagné plus d’argent que j’en ferai jamais de toute ma vie.

Je donne une médaille de marde à ma voisine qui s’entête à apprendre le piano. Ça fait quinze semaines pis tu maîtrises pas encore « La vache à Maillotte ». TU SERAS JAMAIS MOZART, PASSE À AUTRE CHOSE.

Je donne une médaille de marde à ma tante Marie-Anne, qui se réjouit du réchauffement climatique parce que – et je cite – « ça va être bon pour mon bronzage ». Elle a pas l’air de comprendre : t’es pas belle lorsque tu ressembles à du bacon. Même chose pour la terre.

Je donne une médaille de marde aux États-Unis parce que là-bas, à seize ans, t’es trop jeune pour boire, fumer, ou jouer à la loterie, mais tu peux acheter un fusil Walmart. Pas grave, on va envoyer nos prières et nos pensées aux victimes.

Je donne une médaille de marde aux gouvernements à travers le monde, qui commencent à criminaliser l’aide aux réfugiés. On criminalise la compassion. Je répète : on criminalise la compassion. C’est quoi la prochaine étape ? Privatiser l’air ?

Je donne une médaille de marde – une des plus belles pis des plus grosses médailles de marde que j’ai – au système d’éducation au grand complet. Un système basé non pas sur l’intelligence, mais sur la mémorisation. Bourre ton crâne, bourre ton crâne, bourre ton crâne, passe l’examen pis oublie toute.  Pourquoi ? PARCE QUE T’EN AURAS PLUS JAMAIS BESOIN. L’algèbre ? Fuck all. Les verbes au subjonctif-plus-que-parfait ? Fuck all. Le tableau périodique des éléments ? Fuck all. Vous voulez nous préparer pour le futur ? Apprenez-nous à nous mettre des masques à gaz. Apprenez-nous à nager d’un océan à l’autre. Apprenez-nous à ranimer une manifestante de seize ans qui s’est fait battre par des policiers armés comme des robots. C’EST PAS DES MIDIS-GENTILS DONT ON A BESOIN, C’EST DES MIDIS-SURVIE. ON VA TOUS MOURIR BRÛLÉS COMME DES GUIMAUVES ! MORT, MORT, PARTOUT LA MORT !

Pis la dernière médaille de marde que j’ai, je me la donne à moi-même parce que malgré tout ça, je vais toujours continuer de croire qu’on est plus nombreux à vouloir que la beauté l’emporte sur la bêtise.


Par ses pas de côté (l'humour, l'excentricité de ses personnages, le constant décalage qui est proposé), la pièce invite le lecteur à réfléchir. Le texte m'a d'ailleurs fait penser au philosophe Clément Rosset qui parle du miracle d’être très heureux dans un monde dont on sait l’horreur. C'est en effet une pièce qui parle de la noirceur du monde, sans la cacher derrière de beaux clichés rose bonbon, et qui le fait en convoquant une forme de beauté optimiste. Je pense à tout ce moment où Olivier découvre, grâce à celle qui vend des livres en étant saoule, L'Encyclopédie du savoir inutile, qui l'invite à dépasser ses angoisses existentielles.


Savais-tu qu’une coquerelle peut vivre sept jours sans sa tête ?

Savais-tu qu’aux États-Unis, les machines distributrices tuent quatre fois plus de gens par année que les requins ?

Savais-tu que les bébés naissent avec trois cents os, alors que les adultes n’en ont que deux cent six ?

Sais-tu combien de dents possède un escargot ? Quatorze mille ! Les escargots ont en moyenne quatorze mille dents.

Savais-tu que les otaries se tiennent par la main en dormant ? Comme ça, si les courants marins les font dériver pendant la nuit, elles se réveillent jamais seules.


L'un de mes coups de coeur 2023.




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