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Les enfants de Médée, de Milo Rau

  • Gaëlle Cabau
  • 26 juil. 2025
  • 5 min de lecture

 

VIK/JASON – Ô mes enfants ! Quelle horrible mère vous avez eue ?

SANNE/MEDEE – Ô mes enfants ! Quel horrible homme était votre père : sa passion vous a tués !

 

Après avoir entendu beaucoup de critiques à propos de la nouvelle pièce de Milo Rau, jouée à Avignon cet été, j’ai décidé de découvrir cet auteur avec la dernière pièce de sa trilogie des tragédies grecques : Les Enfants de Médée.

 


ANNA – Tout est sacré

La mer est sacrée.

Le ciel est sacré.

Chaque animal est sacré.

Mais le plus sacré, c’est l’amour.

Et parce qu’il est le plus sacré,

L’amour est aussi une malédiction.

Abandonnée par Jason,

L’amour de Médée se transforme en haine.

Elle décide de lui enlever tout ce qu’il aime.


Après Oreste à Mossoul et Antigone in the Amazon, Milo Rau écrit Les enfants de Médée. Pour cette pièce, il choisit de confronter figure mythologique et réalité contemporaine, prenant pour point de départ un drame réel, celui de Geneviève Lhermitte, coupable d’un quintuple infanticide en 2007.

 

SANNE – Que fait un père dont les enfants ont été assassinés ? Après la mort de ses enfants, Mounir a déménagé dans un appartement avec vue sur le port. Il voulait peut-être avoir l’impression de pouvoir quitter la ville à tout moment. Et, comme Jason, il a retrouvé l’amour. Mais dans son cœur, il vit toujours à l’endroit où la catastrophe s’est produite. Comment pourrait-il en être autrement ?

 

Ce double drame, Milo Rau, en confie l’interprétation à des enfants, à qui il propose d’en débattre. La pièce débute par un bord plateau adressé au public, post représentation. Puis les enfants viennent incarner les figures mythiques de Médée et Jason, ou les victimes contemporaines, s’interrompant pour commenter le geste, les motivations ou la façon de jouer un personnage. Le texte joue ainsi sans cesse avec la méta-théâtralité, comme une façon de garder toujours à distance l’indicible.

 

PETER – Ok, coupez (L’écran vidéo devient noir, la lumière se rallume sur le plateau.) Vous avez super bien joué. (Tous les « morts » se relèvent. Sanne se met à pleurer fortement. Peter va près d’elle et essaye de la calmer. Les autres enfants se rassemblent autour du thérémine et prennent des lingettes humides pour nettoyer le sang). C’est bon, Sanne, ce n’était pas réel. Calme-toi. Prends une bonne inspiration et une bonne expiration.


Si l’objectif de Milo Rau était de placer les enfants au centre, j’ai trouvé que les constants allers-retours les tenaient à l’écart du tragique. Autrement dit, j’ai trouvé que cette parole, peu incarnée et souvent interrogative, me décalait de l’émotion tragique.


JADE – Eh bien… je peux facilement m’identifier à Amandine. Sa solitude. Qu’elle se perdait de plus en plus, dans son propre monde. À l’école, je suis harcelée à cause de mes yeux. Ils ont l’air asiatique.

 

Le fait que Médée ne soit habitée que par fragments, m’a également frustrée. J’aurais aimé une réécriture moins allusive, moins lacunaire. Car j’ai trouvé l’écriture dans l'ensemble puissante. Y compris pour essayer de décortiquer les motifs de l’infanticide de Genevive L’Hermite.


JADE/MÉDÉE – Il fait froid à Corinthe, Créon. Et le soleil ne brille presque jamais.

EMMA/CRÉON – J’aime ce temps. C’est mieux que la chaleur insupportable du pays des Barbares. (Créon se rapproche d’elle, tentant de l’intimider). Tu sais pourquoi je suis ici, Médée. Je t’ordonne de quitter ce pays. Je ne tolèrerai aucun délai !

JADE/MÉDÉE – Mes ennemis sont partout. Je ne vois aucun refuge où je puisse leur échapper.

EMMA/CRÉON – N’attends pas de moi de pitié. Il vaut mieux pour moi que tu me détestes que de montrer une faiblesse que je regretterais plus tard.

JADE/MÉDÉE – Je n’ai aucune raison de t’attaquer. Qu’est-ce que tu m’as fait de mal ? Laisse-moi rester, laisse-moi vivre dans ce pays. Je me tairai et je me soumettrai aux puissants.


J’ai aussi été dubitative sur le rôle des didascalies, extrêmement présentes dans le texte, et partie prenante de la pièce. Le passage consacré aux meurtres des enfants m’a particulièrement bouleversée par sa concrétude. Une violence sourde, contenue dans les lignes. Surgissement brutal. Mais qu’en faire au plateau ? Comment passer la frontière entre l’indicible et l’irreprésentable ?


Anna se retourne vers la maison. La musique d’ambiance du spermarché est remplacée par une musique légère de fête foraine. Jade, en tenue d’Amandine et un crayon à la main, sort par la porte de la maison et apparaît sur l’écran, filmée en gros plan et en direct par Peter. Jade ferme la porte et écrit dessus « Appelez la police ». Pendant ce temps, Emma, un couteau à la main, est allée rejoindre Anna qui a retiré son costume de Médée. Emma lui prend le costume et se dirige vers Jade. Quand Jade a fini d’écrire sur la porte, elle s’approche d’Emma, qui lui tend le couteau. Emma va ensuite s’asseoir avec Sanne, Gabriel et Vik. Pendant ce temps, Peter filme et diffuse sur l’écran le message que Jade vient d’écrire sur la porte. « Appelez la police ».

Jade va chercher Anna sur l’avant-scène. Peter filme Jade qui s’avance vers la maison en donnant la main à Anna. Jade, Anna et Peter entrent dans la maison. Le plateau devient sombre, la seule lumière provient de la porte restée ouverte. Sur l’écran, Jade et Anna apparaissent maintenant dans l’appartement d’Amandine. Jade commence à faire des câlins à Anna, qui est assise sur le canapé, puis elle l’étrangle de ses mains en se tenant derrière elle. Gros plan sur les visages de Jade et d’Anna. Anna se débat longtemps, tape des pieds, essaye de retirer les mains de Jade, on entend ses cris, mais finalement elle perd connaissance. Jade prend le couteau qui était déposé dans une niche. Gros plan sur le visage d’Anna, yeux ouverts, pendant que Jade lui renverse la tête vers l’arrière et lui coupe lentement la gorge. Le sang jaillit.

 

La pièce fonctionne comme une sorte de laboratoire où le mythe antique et le fait divers contemporain se frôlent, se frottent, se contaminent. Et ça, cette friction, fonctionne en dehors des commentaires des enfants. Le télescopage interroge notre condition humaine. Et c’est parfois inconfortable.

 

GABRIEL/ MOUNIR – Je ne pouvais pas imaginer qu’Amandine ait fait cela toute seule. Ils ont dit qu’elle était déprimée, solitaire et désorientée. Mais tuer cinq enfants, cela demande une détermination incroyable. D’où est venue cette détermination.

Que mes enfants m’aient été enlevés est mon plus grand chagrin. Il y a une famille avec des enfants dans l’appartement en-dessous du nôtre. La nuit, je me réveille souvent en pendant que j’entends mes propres enfants jouer, que j’entends leur voix. Je ne le supporte pas, donc je laisse la télévision allumée jour et nuit. Comme si j’étais dans un rêve, dans lequel mon passé se répète continuellement. Je continue ma vie. Mais je ne serai probablement plus jamais heureux.

 

Le texte, enfin, convoque en palimpseste la chanson d’Arno, Les yeux de ma mère, multipliant les couches pour revenir à la même faille initiale : celle de l’amour, celle de la mère.

 

Ma mère elle a quelque chose

Quelque chose dangereuse

Quelque chose d’une allumeuse

Quelque chose d’une emmerdeuse

Elle a des yeux qui tuent

Mais j’aime ses mains sur mon corps

J’aime l’odeur au-dessous de ses bras

Oui je suis comme ça

Dans les yeux de ma mère

Il y a toujours une lumière

Dans les yeux de ma mère

Il y a toujours une lumière

L’amour je trouve ça toujours

Dans les yeux de ma mère

Dans les yeux de ma mère

Il y a toujours une lumière

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