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Les poupées persanes, d'Aïda Asgharzadeh

  • Gaëlle Cabau
  • 21 mai 2023
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 juil. 2023


C'est son titre, Les poupées persanes, qui m'a poussée à commencer cette pièce. J'espérais être transportée en Iran, dans ce pays qui m'a toujours fascinée par ses paradoxes, dans un ailleurs de conte et de révolution. J'espérais aussi trouver une pièce à monter avec mes élèves.

C'est ensuite que j'ai ensuite appris qu'Aïda Asgharzadeh avait reçu, cette année, le Molière de l'autrice francophone vivante.


Les poupées persanes, c'est l'histoire de quatre universitaires dans l'Iran des années 70, de la chute du Shah à l'arrivée au pouvoir du régime islamique. C'est l'histoire, en France, de deux sœurs pas très enthousiastes à l'idée de célébrer le passage à l'an 2000 aux sports d'hiver, en famille. C'est l'histoire d'amour de Bijan et Manijeh, couple mythique des légendes perses. C'est l'histoire d'une jeunesse pleine d'espoir, d'une lutte avortée, d'un peuple sacrifié, de secrets qui s'entortillent, de la transmission dont on ne sait que faire et de l'amour qui ne sait plus où aller.

Pour écrire sa pièce, l'autrice est allée puiser dans son histoire personnelle, celle de ses parents, entremêlant les récits et les temporalités pour raconter le drame de l'exil, la douleur liée aux luttes... Le texte trouve un rythme dans cette alternance, une énergie, qui dit la vie malgré tout.


Parce que le récit est à la fois drôle et poignant, qu'il mélange avec subtilité les registres, je lui ai d'ailleurs trouvé un petit goût de Persepolis. La deuxième scène est d'ailleurs un petit bijou :


Bibliothèque de l'université de Téhéran, 1971

MANOUCHER : Je suis un génie.

BIJAN : Qu'est-ce qu'on fait là ?

MANOUCHER : On cherche.

BIJAN : ... Mais quoi ?

MANOUCHER : Un truc sur les fractures.

BIJAN : Manouch, je peux encore voir des petits bateaux d'opium prendre le large, depuis la vague de tes cheveux... C'est beau. Mais tu as trop fumé hier. Des fractures ? Pour quoi faire ?

MANOUCHER : Parce que tu vas t'inscrire à un cours de médecine.

BIJAN : Manouch, ça fait trois ans qu'on suit les mêmes cours et je navré de te l'apprendre, ce qu'on fait, ça s'appelle de la... ?

MANOUCHER : Musique.

BIJAN : Musique. Et la bibliothèque est sans doute le lieu le moins...

MANOUCHER : Chut ! Bij-Bij, je suis un génie. Alors tu vas t'asseoir, m'écouter et t'inscrire à un cours de médecine... Parce que je viens de te trouver ta future femme !

BIJAN : De quoi ?

MANOUCHER : Crois-moi, quand tu la verras, tu me devras une vie.

BIJAN : C'est quoi encore ce plan sans sucre ni sel ?!

MANOUCHER : Bijbij ! Elle s'appelle... Manijeh !

BIJAN : Et alors ?

MANOUCHER : Manijeh !!

ETUDIANTS : Chut !!!

BIJAN : Tu as une vois qui porte très bien, ne t'inquiète pas, tout le monde a entendu.

MANOUCHER : Alors ?!

BIJAN : Alors quoi ?!

MANOUCHER : Manijeh, Bijan !!! Manijeh, comme Bijan o Manijeh, de Ferdowski. La plus grande épopée persane ? Le plus grand poète iranien ?

BIJAN : Oui, merci, j'ai la référence de mon propre prénom.

MANOUCHER : Alors ?

BIJAN : Mais alors quoi ? Ce n'est pas parce qu'on porte les deux noms d'une des plus grandes histoires d'amour qu'on est forcément fait l'un pour l'autre !

( Manoucher plaque soudain Bijan contre une étagère )

Qu'est-ce qu'il y a ?

MANOUCHER : On passe directement au plan B. Elle est là !

( Manijeh s'installe à une table)

MANOUCHER : C'est elle. Vite. Fais quelque chose !

BIJAN : Quoi ? Là ? Tu t'es frappé la tête ?

MANOUCHER : Dis-lui que la courbe de ses sourcils empêche ta concentration. Ou que tu as besoin d'aide pour ton devoir.

BIJAN : Mais quel devoir ?

MANOUCHER : Ton devoir sur les fractures ! Mets-y un peu du tien !

BIJAN : Qu'est-ce que tu veux que je dise ?! Une fracture, à part constater... Bah que c'est cassé, je ne vois pas quoi proposer d'autre. Elle va me griller tout de suite.

MANOUCHER : Pose une question et laisse filer : tapis roulant, Bijbij, les filles adorent parler.

BIJAN : D'accord ! Mais euh, c'est quoi la question déj... (Manoucher le pousse) Aaah :

(Il tombe à ses pieds)

MANIJEh : ça va ?

BIJAN : J'ai glissé sur un livre, mais rien de grave.

MANIJEH : Fais voir.

BIJAN : Non, non, c'est rien. Enfin, t'aurais pas un pansement ?

(Elle dénoue le foulard dans ses cheveux et lui tend)

MANIJEH : Tiens.

BIJAN : Merci. Et donc, tu es en médecine.

MANIJEH : Mathématiques.

BIJAN : Ah bon ? Ah, c'est drôle !

MANIJEH : Pourquoi, toi aussi ? Je ne t'ai jamais vu, si ?

(Un temps. Étrange. Manoucher, caché derrière une allée de livres, murmure dans le dos de son ami.)

MANOUCHER : Dis quelque chose.

BIJAN (entre ses dents) : T'es où ?

(Manoucher pousse un livre qui tombe sur le crâne de Bijan.)

BIJAN (à Manijeh) : Décidément... Les mots m'en tombent !

(Bijan profite de ranger le livre pour faire dos à Manijeh et parler à Manoucher)

MANOUCHER : Bijan, dis quelque chose !

BIJAN : Mais quoi ?

MANOUCHER : On s'en fout, n'importe quoi !

BIJAN : Oui mais quoi n'importe quoi ?

MANOUCHER : Tapis roulant, Bijbij. Tapis roulant !

BIJAN (se tournant brutalement) : ... Tous à fait !

MANIJEH : Tout à fait quoi ?

MANOUCHER : Mais ce n'est pas une question, ça ! Pose une question !

BIJAN : Eh oui. Et sinon, tu, tu, tu... bosses sur quel sujet ?

MANIJEH : Je travaille sur les fractales.

BIJAN : Fracture. (il réalise) "Tales" ?

MANIJEH : C'est un objet mathématique qui se crée en suivant des règles déterministes ou stochastiques impliquant une homothétie interne.

MAOUCHER : Je suis un génie.

MANIJEh : Enfin, une structure gigogne, si tu préfères.

BIJAN : Gigogne.

MANIJEH : Le flacon de Koch, par exemple ?

BIJAN : De qui ?

MANIJEH : Imagine un triangle équilatéral - équilatéral, ça va ?

MANOUCHER : Un triangle équilatéral, c'est quand les trois côtés...

BIJAN (à Manoucher mais fort) : Je sais, merci !

MANIJEH : Bien. Au milieu de chaque côté de ton triangle, tu dessines, trois fois plus petit, un nouveau triangle, toujours équilatéral, mais sans base. Puis tu procèdes de nouveau à la même opération, et ainsi de suite, et ainsi de suite, et tu obtiens...

BIJAN : Un flocon de neige.

MANIJEH : L'essence de l'objet fractal étant la répétition, sa forme est infinie. C'est... émouvant.

BIJAN : Émouvant ?

MANIJEH : Le monde semble façonné par de gigantesques figures étranges, voire hostiles. Et on découvre qu'il y a quelque chose de commun entre la structure des poumons, le régime des crues de certains fleuves, la distribution des galaxies et le chou romanesco ! Alors peut-être que tout est relié et que nous sommes qu'un... tout en restant infini.

(Temps suspendu fragile et délicieux. Soudain Manoucher éternue. Bijan se retourne brutalement vers la rangée de livres.)

BIJAN : Chut !

MANOUCHER : Pardon.

MANIJEH : je dois y aller...

(Elle range ses affaires.)

BIJAN : Qu'est-ce que je fais ?

MANOUCHER : Ah, j'avais raison...

BIJAN : Manouch...

MANOUCHER : Dis-le que j'avais raison.

BIJAN : Pour l'amour de Hâfez, ne fais pas l'enfant, elle est juste derrière moi...

MANOUCHER : J'avais raison, oui ou non ?

BIJAN : Oui !

MANOUCHER : Je suis... ?

BIJAN : ... Un génie.

MANOUCHER : Merci, mon amour.

(Manoucher éternue de nouveau)

BIJAN (Fort) : Mais ta gueule !

MANIJEH : Pardon ?

MANOUCHER : Je n'ai pas fait exprès !

BIJAN : Je...

MANOUCHER : Désolé, je suis allergique.

BIJAN : Suis allergique.

MANOUCHER : Aux mathématiques !

BIJAN : Aux mathématiques.

MANIJEH : Quoi ?!

MANOUCHER : Mais, t'es con, c'était une blague.

BIJAN : Blague !

MANIJEH : Ok, bon bah, salut !

MANOUCHER : Mais retiens-la !

(Manijeh commence à partir.)

BIJAN : Mais comment ?!

MANOUCHER : CHante !

BIJAN : Quoi, mais ça ne va pas ?

MANOUCHER : Je te jure, fais confiance à mon génie, djânam, chante !

BIJAN : Mais enfin, on est dans une bibliothèque !

(Manoucher entame les premières paroles de "Niloofar")

MANOUCHER : "Ey eshghe man ey, zibâ Niloofar-e man."

(Manijeh s'arrête. Pris de court, Bijan chante par-dessus Manoucher pour cacher sa voix.)

BIJAN ET MANOUCHER : ... "Dar Khâbé nâzi shabhâ Niloofar-é man..."

(Manijeh se retourne.)

BIJAN : "Dar bastaré khod, tanhâ khoftéyi to...

Ey dokhtaré Sahrâ Niloofar ây Niloofar

Dar Khalvatam bâzâ Niloofar, ây Niloofar, ây

Niloofar..."

Je suis musicien. je n'ai jamais mangé de choi romanesco et je pensais que la gigogne était un oiseau migrateur. Mais tu as parlé de structure et j'ai vu une gamme. Tu as parlé d'échelle, et j'ai vu une tierce, une quinte, une octave. Tiens, l'octave, c'est l'intervalle séparant deux notes du même nom. Elles n'ont pas le même ADN mais le spectre de l'une appartient à celui de l'autre, si bien que jouées ensemble, on a l'impression que ces deux notes sont identiques, tout en sachant pertinemment qu'elles ne le sont pas. Et leur alliance crée une harmonie délicate et émouvante. Et depuis que tu es là, que, que tu émets des ondes, que tu parles, que tu ris, que tu hésites, j'ai l'impression que tout ton spectre happe le mien si bien que nous sommes en quelque sorte, sur la même fréquence.


J'ai vraiment aimé la langue de cette pièce, parfois poétique, parfois politique mais toujours ancrée dans le réel.



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