top of page

Manque, de Sarah Kane

  • Gaëlle Cabau
  • 22 oct. 2023
  • 7 min de lecture

C. Si je pouvais me délivrer de toi sans pour autant te perdre.


Aujourd’hui j’ai choisi de vous parler d’une pièce qui m’a bouleversée, que j’ai découverte grâce à l’un de mes élèves (comme dirait Pennac « On donne à lire les livres que l’on aime aux personnes que l’on aime »), que j’ai lue comme un immense poème.


A. Ce que parfois je prends à tort pour pur ravissement n’est tout simplement que l’absence de douleur.

M. Ne crains rien.

B. Ou tout ou rien.

C. Rien,

B. Tout,

M. Rien.

C. Je suis une plagiaire de l’émotion, je vole la peine d’autrui, je l’incorpore à la mienne jusqu’à…


Dans Manque, de Sarah Kane, quatre voix résonnent, A,B,C et M, toutes traversées par la même déchirure. La polyphonie obsessive vient dire l’amour qui sauve autant qu’il détruit, la puissance du désir de mort (comme seule possibilité de libération) et la folie. Les voix déversent leurs sensations dans un torrent d’impressions, de souvenirs et de désirs. De ce flot, une idée émerge, une certitude : dès que deux personnes forment une relation, une sorte de colonisation prend place et l’un d’eux risque d’être abusé par le pouvoir que l’autre exerce sur lui.


C. Je suis beaucoup plus en colère putain que ce que tu imagines.

A. Je ne peux avoir confiance en toi et je ne peux avoir de respect pour toi.

C. Je ne suis plus honnête.

A. C’est là ce dont tu m’as privé et je ne peux t’aimer.

M. Retour à la vie.

C. Un parking vide que je ne pourrai jamais quitter.

B. La peur gronde dans le ciel de la ville.

M. L’absence dort entre les immeubles la nuit,

C. Entre les voitures immobiles,

B. Entre le jour et la nuit.

A. Il me faut être où je suis censé être.

B. Laisse

C. Moi

M. Partir


La pièce est extrêmement dure, elle porte en elle les germes du suicide de l’autrice, disparue à l’âge de 28 ans. Comme le rappelle les premières pages du livre « ce que la plupart des gens ont retenu, c’est l’extraordinaire scandale avec lequel commença la carrière de Sarah Kane, la fameuse production de sa première pièce (Anéantis) en 1995 au Royal Court Theatre de Londres, et son suicide en 1999 qui y mit fin. Suicide dont elle avait décrit le caractère inévitable dans une œuvre posthume, 4.48 Psychose. »


C. Que périsse le jour où je suis né

Que l’emplisse de terreur l’obscurité de la nuit

Que soient sombres en son aube les étoiles

Puisse-t-il ne pas voir les paupières du matin

Puisqu’il n’a pu verrouiller le sein de ma mère.


La pièce, parce qu’elle met en jeu une forme de collapsologie intime, a quelque chose de fascinant. Je l’ai lue une première fois d’une traite comme je l’aurais fait pour une autre pièce, cherchant le fil dramaturgique, puis une seconde fois en acceptant de m’abandonner à la parole introspective, abstraite et obsessionnelle, allant piocher des répliques, ricocher de l’une à l’autre dans une sorte d’affinité élective. Et là, en écrivant cet article, je m’y replonge, soulignant toujours plus de phrases, détachant toujours plus de mots, faisant moi de plus en plus de ce texte.


B. Le cercle est la seule figure géométrique définie par son centre. Pas question ici de la poule et de l’œuf, au début il y a le centre, puis vient la circonférence. La terre, par définition, a un centre. Et seul l’idiot qui sait ça peut aller partout où ça lui plaît, car il sait que le centre le retiendra, le freinera dans son envol loin de l’orbite. Mais quand votre perception du centre bouge, et ricoche sur la surface, alors c’en est fini de l’équilibre. C’en est fini de l’équilibre. Fini l’équilibre. Parti mon petit.


Ce que j’ai particulièrement aimé dans cette pièce, assez paradoxalement, c’est l’absence de spectaculaire. Ce qui fait théâtre pour Sarah Kane, ce ne sont pas les personnages ou les situations, ni même les dialogues, mais les mots. Il y a une forme de radicalité dans son écriture, en ce qu’elle se dépouille de tout ce qui fait spectacle (on le voit avec l’absence de nom pour les personnages), de tout ce qui se donne à voir plus qu’à entendre. Et c’est cette suppression de la théâtralité qui laisse le champ libre à la pure musicalité de la langue. Nous sommes dans un poème, qui n’a pas trouvé d’autre voix pour se dire que la polyphonie théâtrale.


B. Si tu mourais ce serait comme si on m’enlevait les os. Personne ne saurait pourquoi mais je m’effondrerais.

C. Si je pouvais me délivrer de toi,

B. Si je pouvais me délivrer,

M. Non, ce n’est pas ça,

A. Non, pas du tout,

B. Ce n’est pas ce que je voulais dire pas du tout.

A. Je lui ai brisé le cœur, qu’est ce que je veux de plus ?


Je ne peux pas conclure sans vous offrir le plus beau passage de la pièce. Il fait partie de ces lectures qui m’ont modifiée intimement.


Je veux dormir à tes côtés et faire tes courses et porter tes sacs et te dire comme j’aime être avec toi mais ils continuent à me faire faire des sottises.

Et je veux jouer à cache-cache et te donner mes vêtements et te dire que j’aime bien tes chaussures et m’asseoir sur les marches pendant que tu prends ton bain et te masser la nuque et t’embrasser les pieds et te tenir la main et sortir dîner sans m’énerver quand tu manges dans mon assiette et te retrouver au Ruby’s et te parler de la journée et taper ton courrier et te porter tes affaires et rire de ta paranoïa et te donner des cassettes que tu n’écoutes pas et regarder des films épatants et regarder des films nuls et me plaindre de la radio et prendre des photos de toi quand tu dors et me lever pour aller te chercher du café et des bagels et des feuilletés et aller au Florent boire un café à minuit et te laisser me voler mes cigarettes sans jamais être fichue de trouver une allumette et parler du programme que j’ai vu la veille à la télé et t’emmener à la clinique des yeux et ne pas rire à tes blagues et avoir envie de toi le matin mais te laisser dormir et t’embrasser le dos et caresser ta peau et te dire comme j’aime tes cheveux tes yeux tes lèvres ton cou tes seins ton cul ton

et fumer assis sur les marches jusqu’à ce que ton voisin rentre et fumer assis sur les marches jusqu’à ce que tu rentres et m’inquiéter quand tu es en retard et m’émerveiller quand tu es en avance et te donner des tournesols et aller à ta fête et y danser à en devenir bleu et me trouver désolé quand je suis dans mon tort et heureux quand tu me pardonnes et regarder tes photos et désirer t’avoir toujours connue et entendre ta voix dans mon oreille et sentir ta peau contre ma peau et avoir peur de tes colères quand tu te retrouves avec un œil tout rouge et l’autre bien bleu, les cheveux du côté gauche et ton visage qui prend un air oriental et te dire que tu es splendide et te serrer contre moi quand tu es anxieuse et t’étreindre quand tu as mal et te vouloir rien qu’à sentir ton odeur et te blesser quand je te touche et gémir quand je suis à tes côtés et gémir quand je ne le suis pas et bavoter sur tes seins et te recouvrir dans la nuit et avoir froid quand tu tires toute la couverture et chaud quand tu ne le fais pas et m’attendrir quand tu souris et fondre quand tu ris et ne pas comprendre pourquoi tu penses que je te rejette quand je ne te rejette pas et me demander comment tu peux bien penser que ça pourrait arriver un jour et me demander qui tu es mais t’accepter de toute façon et te parler du garçon arbre et ange à la fois de la forêt enchantée qui a traversé l’océan parce qu’il t’aimait et t’écrire des poèmes et me demander pourquoi tu ne me crois pas et éprouver un sentiment si profond que je ne trouve pas les mots pour l’exprimer et avoir l’idée de t’acheter un chaton et j’en serais jaloux parce que tu t’occuperais plus de lui que de moi et te garder au lit quand tu dois t’en aller et pleurer comme un bébé quand tu finis par le faire et me débarrasser des cafards et t’acheter des cadeaux dont tu ne veux pas et que je remballe comme d’habitude et te demander en mariage pour que tu me dises non comme d’habitude et que je recommence malgré tout parce que même si tu penses que je ne le souhaite pas pour de bon c’est exactement ce que je veux depuis ma toute première demande et errer dans la ville en trouvant que sans toi elle est vide et vouloir ce que tu veux et me dire que je me perds mais tout en sachant qu’avec toi je suis en sûreté et te raconter ce que j’ai de pire et te donner ce que j’ai de mieux parce que tu ne mérites pas moins et répondre à tes questions quand j’aimerais autant pas et te dire la vérité quand je n’y tiens vraiment pas et chercher à être honnête parce que je sais que tu préfères et me dire tout est fini mais tenir encore dix petites minutes avant que tu ne me sortes de ta vie et oublier qui je suis et chercher à me rapprocher de toi parce que c’est beau d’apprendre à te connaître et ça mérite bien un effort et m’adresser à toi dans un mauvais allemand et en hébreu c’est encore pire et faire l’amour avec toi à trois heures du matin et peu importe peu importe peu importe comment mais communiquer un peu de l’irrésistible immortel invincible inconditionnel intégralement réel pluri-émotionnel multispirituel tout-fidèle éternel amour que j’ai pour toi.



Commentaires


Abonnez-vous ici pour recevoir les derniers posts.

Merci !

  • Facebook
  • Twitter
bottom of page